Le blog de Flora

Attila József (1905-1937) * "L'ombre s'allonge..." (Az árnyékok...)

20 Janvier 2009, 11:18am

Publié par Flora

  Cela fait un bon moment que je me prépare à ouvrir ce blog vers ce géant de la poésie hongroise  -  et universelle  -  qu'est Attila József. Je repousse ce moment, par crainte de ne pas être à la hauteur de la tâche, par une crainte quasi religieuse (comme à l'époque lointaine où je pratiquais ce sentiment) d'approcher le divin, de déclancher ce tremblement de l'âme que sa poésie provoque en moi. Une autre raison  -  non négligeable  -  est l'obstacle de la langue poétique, rétive à la traduction. Même les meilleurs intentions, les talents les plus affirmés échouent à l'entreprise, transformant les vers lumineux en labeur d'honorables tâcherons... Il dit dans un de ses essais : "Le poème, le vrai, évoqué  simultanément dans le coeur et dans la raison, dans l'inconscience et dans la conscience,  par le signe imprimé des lettres et le système sonore des tonalités matérielles formant des mots, est créé par le poète et le lecteur à l'unisson." (trad. R.T.) Comment transmettre les sensations ainsi engendrées par les mots et les images intimes qu'ils suscitent, par la musique de leur association unique et originale dans une autre langue qui possède forcément les siennes propres?
Malgré l'énormité vaine de l'intention, je rends hommage au magnifique travail ambitieux et tout à fait considérable des éditions Phébus, de Georges Kassai et de Jean-Pierre Sicre, sans oublier Jean Rousselot, pour l'ouvrage de sept cents pages, contenant une présentation érudite et sensible, les traductions de l'oeuvre poétique et de nombreuses notes explicatives, paru en 2005. Pour commencer, j'ai choisi un poème court, écrit la dernière année de sa courte vie.

Az árnyékok...                                                   L'ombre s'allonge...
Az árnyékok kinyùlanak,                              L'ombre s'allonge, on voit au ciel
a csillagok kigyùlanak,                                 les étoiles qui étincellent;
föllobognak a lángok,                                  déjà brûlent leurs hautes flammes,
a megbonthatatlan rend szerint,                   et selon l'ordre intransigeant
mint ürben égitest, kering                            tourne, comme astre au firmament,
a lelkemben hiányod.                                         ton manque dans mon âme.

Mint tenger, reng az éjszaka,                      La nuit, telle une mer qui râle
növényi szenvedély szaga                            sa passion d'hydre végétale,
fojtja szoruló mellem.                                  m'étouffe en ses relents odieux.
Végy ki e mélyböl engemet,                          Viens, jette au fond de ces abysses 
fogd ki a kéjt, meritsd szemed                     le filet de désir et hisse :
hálóját mélyre bennem.                                      hisse-moi vers tes yeux ! 
                                                                                                          traduction : Georges Timár
                                                                                                   

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C
Bonsoir Flora,<br /> Merci pour votre réponse.<br /> Hier, j'ai entendu des personnes parler hongrois, c'est très particulier, cela me semble bien loin des langues slaves.<br /> Le mot 'bennem' a un rapport avec le 'benim'turc?<br /> Que la soirée vous soit douce,<br /> Patrick
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F
<br /> Bonjour, Patrick. Le hongrois n'est effectivement pas une langue slave mais finno-ougrienne.<br /> En ce sens, il est plus proche du turc dans son esprit (agglutinante).<br /> "bennem"  veut dire "en moi" ; -ben (-ban) étant un suffixe que l'on place normalement après les substantifs : kézben, házban (dans la<br /> main, dans la maison ; elde, evde en turc)<br /> Cependant, on peut y ajouter, à ces suffixes, d'autres suffixes, possessifs et cela devient : bennem, benned, benne etc  (en moi, en toi, en lui ou elle,<br /> puisqu'il n'y a pas de masculin-féminin tout comme en turc) Voici la minuscule leçon de hongrois, extrêmement basique...<br /> Bonne soirée à vous!<br /> <br /> <br />
L
tout à fait d'accord:poète et lecteur à l'unisson ,mais si peu évident à obtenir...<br /> :poète et lecteur toujours dans des états émotionnels différents,même opposés...<br /> j'aime bien l'écriture en hongrois que je ne comprends pas :des signes inconnus qui racontent<br /> peut-être des états identiques aux miens...
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F
<br /> Comment obtenir cette communion, chose rare? Moi aussi j'aime entendre la version même dans une langue que je ne connais pas mais j'essaie d'imaginer...<br /> <br /> <br />
A
"L'ombre s'allonge ..." (décidément) ... le poète découvre le "manque" en même temps que "l'amour" ... très beau poème ... merci de nous faire découvrir ce poète hongrois !
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F
<br /> C'est un des "monuments" de la poésie hongroise (extrêmement riche!) que j'essaierai de faire découvrir mais ses poèmes les plus importants sont beaucoup plus longs. et puis, il y a le problème de<br /> la traduction... Merci de ta visite!<br /> <br /> <br />
F
Bonjour, Patrick. Vous touchez ici un vaste sujet qui mériterait une chapitre entier (au moins!)<br /> J'essaie de répondre à vos multiples questions :<br /> * les règles de versification sont à peu près les mêmes en hongrois, en ajoutant que dans le syntaxe hongrois, l'ordre des mots est moins stricte, par conséquent, en le changeant, on suggère une infinité de nuances.<br /> ** le "pauvre" traducteur essaie de concilier tout cela...! au mieux qu'il peut.<br /> Il faut cependant fortement distinguer traduction de prose et de poésie (sans parler d'autres textes)<br /> *** Le traducteur - à mon avis - doit limiter ses velléités d'originalité. On a parfois une terrible tentation de "CORRIGER" l'original et c'est le dilemme : comment traduire les "maladresses" ou "fautes" volontaires ou non de l'auteur sans qu'elles soient imputées au traducteur?<br /> Lorsque j'ai refait la traduction (datée et connotée du 19e s.) d'une nouvelle de Pouchkine pour la revue Hauteurs, c'est parce que elle me semblait, dans son maniérisme de l'époque, trahir l'esprit même de l'écriture de Pouchkine, sa simplicité et son classicisme lumineux.<br /> Le principe de la bonne traduction, à mon sens, c'est rendre au possible le même effet qu'exerce l'original sur le lecteur, aussi près du texte que possible...
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C
Bonsoir Flora,<br /> N'est-ce pas en tachant que l'on devient tâcheron? ;o)<br /> Depuis que je vous lis - et aussi en relation avec mon livre de chevet - je me pose beaucoup de questions concernant la complexité de la traduction.<br /> Existe-t-il des règles de versification similaires pour le hongrois et le français (strophes, vers, richesse des rimes, ...)?<br /> Le traducteur choisit-il où placer la limite entre une traduction des signes, du rendu des rythmes et des sonorités ou des connotations des mots?<br /> Lorsque je lis un livre dont je ne connais rien de la langue d'origine, je ne me soucie pas un instant de ce qu'à pu écrire l'auteur dans sa propre langue. Or pour le moment , je lis un livre d'Oran Pamuk et le texte que je lis est parfois très pointu dans les formules langagières et le vocabulaire utilisés - je ne parle pas le turc, j'ai seulement une idée de ce que peut-être la tournure des phrase et des formulations - alors le texte sollicite ma curiosité sur ce que peut-être le texte original.<br /> Le traducteur, peut-il être original?<br /> Bonne soirée à vous,<br /> Patrick
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