Attila József (1905-1937) * "L'ombre s'allonge..." (Az árnyékok...)
Cela fait un bon moment que je me prépare à ouvrir ce blog vers ce géant de la poésie hongroise - et universelle - qu'est Attila József. Je repousse ce moment, par crainte de ne pas être à la hauteur de la tâche, par une crainte quasi religieuse (comme à l'époque lointaine où je pratiquais ce sentiment) d'approcher le divin, de déclancher ce tremblement de l'âme que sa poésie provoque en moi. Une autre raison - non négligeable - est l'obstacle de la langue poétique, rétive à la traduction. Même les meilleurs intentions, les talents les plus affirmés échouent à l'entreprise, transformant les vers lumineux en labeur d'honorables tâcherons... Il dit dans un de ses essais : "Le poème, le vrai, évoqué simultanément dans le coeur et dans la raison, dans l'inconscience et dans la conscience, par le signe imprimé des lettres et le système sonore des tonalités matérielles formant des mots, est créé par le poète et le lecteur à l'unisson." (trad. R.T.) Comment transmettre les sensations ainsi engendrées par les mots et les images intimes qu'ils suscitent, par la musique de leur association unique et originale dans une autre langue qui possède forcément les siennes propres?
Malgré l'énormité vaine de l'intention, je rends hommage au magnifique travail ambitieux et tout à fait considérable des éditions Phébus, de Georges Kassai et de Jean-Pierre Sicre, sans oublier Jean Rousselot, pour l'ouvrage de sept cents pages, contenant une présentation érudite et sensible, les traductions de l'oeuvre poétique et de nombreuses notes explicatives, paru en 2005. Pour commencer, j'ai choisi un poème court, écrit la dernière année de sa courte vie.
Az árnyékok... L'ombre s'allonge...
Az árnyékok kinyùlanak, L'ombre s'allonge, on voit au ciel
a csillagok kigyùlanak, les étoiles qui étincellent;
föllobognak a lángok, déjà brûlent leurs hautes flammes,
a megbonthatatlan rend szerint, et selon l'ordre intransigeant
mint ürben égitest, kering tourne, comme astre au firmament,
a lelkemben hiányod. ton manque dans mon âme.
Mint tenger, reng az éjszaka, La nuit, telle une mer qui râle
növényi szenvedély szaga sa passion d'hydre végétale,
fojtja szoruló mellem. m'étouffe en ses relents odieux.
Végy ki e mélyböl engemet, Viens, jette au fond de ces abysses
fogd ki a kéjt, meritsd szemed le filet de désir et hisse :
hálóját mélyre bennem. hisse-moi vers tes yeux !
traduction : Georges Timár