Le blog de Flora

Oeuvre de Gilbert * "Pavés du Nord" (extrait)

3 Janvier 2009, 21:35pm

Publié par Flora

  [...] Dès qu'elle se lève, le visage se dessine dans l'embrasure de la loge, une face inquiète sur des épaules tombantes, des cheveux mal coiffés, des poches sous les yeux, des rides que l'on devine précoces. La nouvelle venue manque de prestance pour un fantôme ; on la sent trop mortelle, une simple femme qui n'ose pas franchir le seuil. Un détail frappe l'observateur lucide qui sait être Coron*, un point commun entre le spectre et cette femme déchue : la détresse du regard.

   Un pâle rayon la guide, lampe modeste, moins agressive que les torches des adolescents. La dame doit tenir à ses mollets. La main qui ne dispense aucune lumière soulève un grand panier. Coron y reconnaît les boîtes qui nourrissent. Il sent même la chair fraîche. Du jambon, plusieurs tranches. dans le fauteuil, le balancement se fait plus fou. Le texte s'égare et se délite. La jeune fille ne produit plus que des sons désarticulés, une mélopée tragique, victoire finale que le courant d'air porte jusqu'à l'entrée de la tranchée. Raymonde a quitté les cerises de ses doubles-rideaux. Malgré la fenêtre ouverte, il n'y a rien à voir. Le chat viendra par le chemin de son choix. Sa maîtresse indulgente lui ouvrira les bras.

   Le panier est posé à l'entrée de la loge. De quoi nourrir deux ou trois tigres. Sa mission accomplie, la femme s'est retirée, comme si franchir le seuil équivalait pour elle à violer un caveau. La lumière s'estompe. Coron la suit de loin, sans un regard pour le fantôme qui tremblote dans son fauteuil, qui ne produit plus le moindre bruit.

*

   Trois ans déjà que tout Sesoing bruisse d'une rumeur : le vieux théâtre est un endroit maudit, hanté par une Dame Blanche. On donne même le nom de cet esprit du mal : Blandine Renoux. Tout le monde a vu le phénomène ou connaît un voisin, le beau-frère d'un cousin, capable de témoigner de la capacité du spectre à traverser les murs, apparaître, disparaître, fantôme du Palais Baigu, plus vrai que chez Gaston Leroux. Des exactions diverses sont imputées à cette Dame : une brique du théâtre tombée sur le pied du facteur, un sort jeté à un chasseur, aussitôt abattu par un collègue parkinsonien. Demain, les morsures du fils Rossi relanceront la polémique. Tout le village saura que le fantôme n'agit plus seul, qu'un diabolique chat noir l'escorte.
   Lorsqu'il passe à Sesoing, le curé vitupère contre de telles sornettes. Sa profession lui interdit d'y croire. Le voudrait-il qu'il ne le pourrait pas. Une vierge innocente donnant naissance à un enfant dont le père n'est pas son mari, un Dieu unique en trois morceaux, de l'eau changée en vin, du vin en sang, le sang utilisé comme détergeant pour purifier les âmes, tant de miracles occupent sa crédulité qu'il ne reste pas de place pour les fantômes.
   Stéphane, lui aussi, se montre réticent. Pour un autre motif. Le nom de Dame Blanche est associé dans son esprit au grand Fausto Coppi. Le campionissimo était marié. On remarqua pourtant dans son sillage, en haut des cols, sur les lignes d'arrivée, une beauté vêtue de blanc qui n'était pas sa femme. Couple adultère, abandon de famille, les catholiques, adorateurs de Bartali, Gino le pieux, crièrent au scandale. La Dame Blanche et son enfant durent s'exiler.
[...]

*un chat

Pavés du Nord, roman, éditions Quorum, 1997
    

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L
Gilbert ne "croyait" pas à ces étrangetés et<br /> pourtant ses écrits reflètent constamment les<br /> mystères inter-mondes et comment la pensée<br /> "magique" agit sur le physique....
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F
<br /> Ca, c'est le mystère de l'inspiration, les jeux de l'esprit et une réalité plutôt créée que décrite...<br /> <br /> <br />
J
Quel beau texte, vraiment; et puis j'adore ces références de Gilbert au vélo de la grande époque. C'est une passion que nous partagions.<br /> Bonne nuit<br /> José
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F
<br /> Merci, cher José; ça me fait très plaisir de faire vivre les textes de Gilbert qui n'est jamais loin... Le voilà couvert d'un manteau blanc ce matin...<br /> <br /> <br />