Le blog de Flora

Oeuvre de Gilbert * "Sexuellement correct"

16 Juin 2009, 13:45pm

Publié par Flora

   Masculin ? Féminin ?  Je n'ai jamais su choisir. Quand se présente un piège, oasis, azalée, j'opte pour le mutisme. Depuis que je sais qu' amour change de genre au pluriel, je vis chaste, insensible. J'habite Valenciennes. Une chance, tant je redoute les villes sexuées, Le Quesnoy, La Bassée, La Madeleine, Le Cateau...
   Tout cela s'est mis en place avec beaucoup de lenteur. Lorsque ma tante est devenue ma mère, je m'en suis accomodé. Je n'avais pas le choix. A huit ans, il est rare de contrôler sa vie... La vérité, je l'ai découverte très tard. Aux yeux de mes parents, conformistes obstinés, un fils unique constituait une anomalie. Ils se sont acharnés à me donner une soeur, un frère, quelque chose qui me sauverait d'un égoïsme pervers.
   Bien qu'essayées dans l'ordre, de la première page à la dernière, les positions du Kamasutra n'ont pas conduit au nirvana procréateur. Il fallut faire appel à des méthodes moins naturelles. Sperme en paillettes, éprouvettes, pipettes, ma cadette à venir sentait la pharmacie et le laboratoire... Nul ne savait encore qu'elle deviendrait plurielle. Après bien des nausées, souffrances, foetus interrompus, la surprise est venue : une horde de quadruplés allait fondre sur moi.
   Aux pieds de Marie-Madeleine, pécheresse dont le sourire m'inspirait la confiance, j'ai fait brûler des cierges. Toutes mes économies y sont passées. Un jeune fonds d'honnêteté m'empêchant d'expédier des fumées trop gratuites, j'ai acheté un caramel, afin de prélever un supplément d'argent dans un tronc. La sainte n'a su m'offrir qu'une réponse ironique, métamorphose des soeurs en avortons stupides, rapidement éteints au fond de leur couveuse. Ma mère se serait désespérée de ces décès rapides. Elle était morte dans l'accouchement.
   Au traumatisme de mon trop net succès s'est ajoutée une nouvelle vie, à quatre rues de chez moi. Inconsolable deux mois durant, mon père avait trouvé à sa belle-soeur, divorcée de fraîche date, le charme acidulé de son aînée de deux ans. Il pouvait évoquer ses appétits sexuels, son faible goût pour les tâches ménagères. Il présenta notre déménagement comme une chance offerte aux deux enfants. La solitude de Jean-Baptiste, douze ans, fils unique et chétif de Gisèle, s'unirait à la mienne.
   Tout de suite, j'ai détesté l'interdiction qui m'était faite d'employer le mot "tante". Dès que je m'y risquais, je subissais une gifle. Je devait dire "maman" ; je ne pouvais m'habituer à ce titre usurpé. Serrant les dents, je contournais l'obstacle, évitant les occasions de parler à Gisèle, résistant à l'envie de donner du "tonton" au veuf joyeux qui me servait de père. Ce n'était qu'un début. Le pire était à venir et je ne parle pas de ce grand hôpital entouré de marronniers, comme un cimetière, un monument aux morts. [...]

début de la nouvelle "Sexuellement correct" publiée dans le recueil Choisir  éditions Page à Page  1999

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Sur le canapé * pastel (2009)

15 Juin 2009, 09:31am

Publié par Flora

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Bribes de mémoire 39. Voyage en Ouzbekistan

13 Juin 2009, 20:17pm

Publié par Flora

  Notre premier grand voyage vraiment dépaysant nous mène en Asie Centrale, en Ouzbékistan. Nous décollons de Moscou, encore enneigé, un peu avant minuit, pour atterrir dans le printemps ouzbek à Samarkand. N'ayant jamais quitté la Hongrie auparavant, je savoure le dépaysement total !
   Nous sommes logés dans des foyers d'étudiants, désertés pendant les vacances scolaires. Les 2-3 garçons de notre groupe assurent héroïquement le rôle de gardes du corps auprès de la quinzaine de filles : nos hôtes nous mettent en garde contre les velléités de promenades après le coucher du soleil, même accompagnées ! Il est vrai que le vernis du régime communiste qui prône l'égalité de la femme est assez mince dans ce pays à l'écrasante majorité musulmane qui pratique ouvertement certaines coutumes ancestrales. Ainsi, lorsque nous demandons la signification des 3-4 foulards noués autour de la taille des petits vieux barbus, aux costumes traditionnels, on nous répond sans sourciller que c'est le nombre d'épouses qu'ils possèdent ! Et pourtant, la loi interdit la polygamie... Les belles brunes aux longues tresses et aux robes bariolées sont des biens précieux. Ceci dit, elles vont désormais à l'école, même à l'université. Le dentiste qui soigne ma rage de dent à Boukhara est une femme. Impitoyablement, elle perce l'abcès sous ma lèvre spectaculairement enflée, et pour tout soin post-opératoire, elle ramasse un peu de poudre carmine de permanganate répandue au fond de son tiroir et elle me le donne dans un bout de papier journal !... Fallait-il avoir une santé résistante à toute épreuve ! Le traitement s'avère efficace et l'abcès guérit rapidement, sans l'ombre d'un antibiotique !
   Nous découvrons les vestiges féeriques d'une culture jadis florissante, l'observatoire de Tamerlan, les mosquées imposantes aux coupoles et murs recouverts de céramiques multicolores où la représentation de l'homme est bannie : restent les motifs floraux et géométriques dans une harmonie époustouflante. Nous visitons une école coranique à l'intérieur de la mosquée : enfants et adolescents sagement agenouillés devant leur Coran à déchiffrer inlassablement.
   Souvenir romantique : à mon grand étonnement, et malgré ma rage de dent à peine soignée, le fils du président de l'université, un de nos accompagnateurs, m'invite à me présenter sa soeur, geste sans doute propre à gagner ma confiance... Je suis reçue avec une extrême gentillesse dans une chambrée de filles qui me déguisent en "ouzbétchka", en costume et petit bonnet traditionnels multicolores. Le beau jeune homme m'invite à une promenade à la soirée tombante... Ma naïveté légendaire balaye toute méfiance et je pars avec lui, encostumée, ma rage de dent en voie de guérison spectaculaire, pour déambuler dans la vieille ville aux habitants retirés dans leurs maisonnettes trapues. Il ne trahit pas ma confiance et je garde un souvenir attendrissant de cette balade autour de l'étang, sous les arbres en fleurs, dans la tiédeur parfumée de la nuit de Boukhara...
la suite suivra...  

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Délices et pièges de la blogosphère

9 Juin 2009, 10:56am

Publié par Flora

   Cela faisait un bon moment que j'avais envie de tirer au clair mes sentiments envers la pratique des blogs. Phénomène planétaire, invention géniale, interactivité, créativité aux possibilités quasi illimitées  -  et beaucoup de déchets aussi concernant le niveau du langage, l'importance du sujet et l'illustration du propos. Mais c'est bien cette liberté sans bornes, sous le voile de l'anonymat ou à visage découvert, qui donne la légitimité non censurée d'être mauvais ou génial, dilettante ou professionnel, intimiste émouvant ou détaché froid. C'est une véritable explosion de l'expression individuelle, privée jusque là de la place publique ! Il faut donc accepter l'ivraie parmi les bons grains et trier vous-mêmes...
   Il y a quelques jours, j'ai lu un commentaire véhément contre les dilettantes qui s'y croient, et, après quelques vagues cours de dessin, ils affichent l'étiquette "artiste", bien visible, sans l'ombre d'un doute (qui est pourtant le signe élémentaire d'un début d'artiste véritable  -  tout comme l'humilité...). Pourquoi s'énerver ? Cela n'enlève rien à un authentique talent, le contraste le rend même plus visible pour les connaisseurs et "l'imbécile heureux" est au moins heureux  -  et ce n'est déjà pas si mal par les temps qui courent!
   Cependant, j'en arrive à l'aspect le plus "piégeux" du blog. On lance sa bouteille à la mer. Même ceux qui ne l'avouent pas, attendent un écho, un dialogue enrichissant. Des amitiés virtuelles se créent, souvent sous pseudonyme, sans quasiment rien connaître de son interlocuteur que son propos. Je suis frappée par la sincérité sidérante de quelques blogueurs, par le ton qu'ils utiliseraient rarement avec leurs proches. Est-ce plus facile sous le masque de l'anonymat ? Je débarque dans la vie virtuelle des inconnus, sans y être invité et nous devenons presque des familiers ; puis, ni vu ni connu, je reprends ma valise sur la pointe des pieds. Personne ne me reprochera mon infidélité, pas de scène déchirante... Tout est virtuel mais le piège se situe justement là.
    Lorsque nous quittons la réalité pour nous réfugier dans ce virtuel douillet, nous nous faisons facilement prendre dans cette toile-là. L'addiction s'installe. Quelques jours sans commentaires ? Le sentiment cruel de l'abandon point à l'horizon. Suis-je devenu si inintéressant que personne ne daigne s'arrêter sur mes bafouilles ? C'est aussi le danger que Imre Kertész, écrivain hongrois met en évidence dans son discours de réception du Nobel (toutes proportions gardées, bien évidemment !) : on commence à écrire en fonction de l'attente supposée d'un public virtuel. Autant dire que c'est le meilleur moyen de se tirer une balle dans le pied !
   Un seul remède : s'entraîner à garder son ego dans sa poche, rester fidèle à soi-même et le reste viendra  -  ou ne viendra pas... C'est encore une méthode de mon cher maître Epicure en personne qui donne une foule de bons conseils pour se préserver des souffrances inutiles ! Gardons les pieds sur terre parmi les amis bien réels pour partager les bons et les mauvais moments et cela n'empêchera pas les incursions enthousiasmantes sur la blogosphère !

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Gyula Juhász (1883 - 1937)

8 Juin 2009, 16:27pm

Publié par Flora

 

Anna est éternelle

Rapides s'enfuyaient les années et les jours ;
Au fond du souvenir dont glissent les flots lourds,
Ton visage a perdu son éclat de corolle,
Lentement s'affaissa l'arc blanc de ton épaule.
Ta voix a fui. Hélas ! je ne t'ai pas suivie
Dans la forêt toujours plus dense de la vie.
Déjà, je dis ton nom sans trouble ni chagrin,
Et je ne tremble plus sous ton regard lointain.
Je sais que tu n'étais qu'une femme entre d'autres,
Je sais aussi que la jeunesse est toujours sotte.
Mais, ma douceur, ne va pas croire pour cela
Que tout est révolu. Surtout, ne le crois pas !
Dans chaque pli de mes cravates mal serrées,
Tu vis encore, ainsi que dans tous mes lapsus ;
Et dans chacun de mes malencontreux saluts,
Et dans chacune de mes lettres déchirées.
C'est ainsi qu'à jamais tu survis et tu règnes,
Dans toute cette vie que j'ai manquée. Amen !
traduction : Jean Rousselot

 

ANNA ÖRÖK

Az évek jöttek, mentek, elmaradtál
emlékeimből lassan, elfakult
arcképed a szívemben, elmosódott
a vállaidnak íve, elsuhant
a hangod és én nem mentem utánad
az élet egyre mélyebb erdejében.
Ma már nyugodtan ejtem a neved ki,
ma már nem reszketek tekintetedre,
ma már tudom, hogy egy voltál a sokból,
hogy ifjúság bolondság, ó de mégis
ne hidd szivem, hogy ez hiába volt
és hogy egészen elmúlt, ó ne hidd!
Mert benne élsz te minden félrecsúszott
nyakkendőmben és elvétett szavamban
és minden eltévesztett köszönésben
és minden összetépett levelemben
és egész elhibázott életemben
élsz és uralkodol örökkön. Amen.

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Oeuvre de Gilbert * "Ruminants"

6 Juin 2009, 10:22am

Publié par Flora

   D'où tiennent-ils cet air triste ? Une pitance amère ? Impossible ! En Thiérache, l'herbe est grasse, les pâtures réputées. La disparition progressive des trains ? Ces boeufs sont habitués, depuis longtemps, aux voitures, aux tracteurs dont ils savent se distraire. Le funeste destin qui les attend à l'abattoir ? Jamais personne ne leur a soufflé mot du boeuf mironton, du tournedos, de l'entrecôte. Ils pourraient regarder une assiette sans trembler.
   Le mal vient des églises fortifiées. Les bovins ne pleurent pas sur le troupeau de plus en plus maigre des paroissiens. D'ailleurs, ils ne pleurent pas. Leur tristesse, intérieure, ne verse pas de larmes. L'oeil est mouillé naturellement. Rien ne les chagrine dans les créneaux, meurtrières, mâchicoulis, remparts, donjons et tourelles de ces étranges lieux de culte où il fallait se retrancher, autrefois, contre l'envahisseur. Ce que regrettent les boeufs, en ces églises, c'est l'absence presque totale de gargouilles. Au coucher du soleil, à l'heure où naissent les idées noires, tous les boeufs de Thiérache  -  regardez bien, vous le constaterez  -  se tournent vers le sud-ouest. Ils ne voient rien mais savent : là-bas se dresse la montagne couronnée. Au sommet, Notre-Dame de Laon. Là-haut, tutoyant le ciel, des boeufs. Ce ne sont pas vraiment des gargouilles. Ils ne recrachent pas l'eau qui tombe sur les tours. Ils témoignent : parce qu'ils ont hissé les lourdes pierres de la cathédrale, on les a jugés dignes de s'inscrire dans la pierre.
   Belle histoire, direz-vous, propre à flatter l'orgueil d'un herbivore moderne. De quoi se plaignent-ils ? Ils ne veulent tout de même pas qu'on les statufie à leur tour ! Ces gargouilles qu'ils implorent, leur veulent-ils des cornes ? Qui sait ? A moins qu'une pensée plus grandiose encore ne s'épanouisse en leur microscopique esprit. Dans cette vision qui naît au crépuscule, des boeufs de pierre se dressent, passé lointain, sur les clochers de la Thiérache, les remparts des églises fortifiées. Un jour maudit, germe dans le cerveau d'un meneur le désir de regagner les pâtures. Bientôt suivi par ses semblables, le voici qui descend les escaliers en colimaçon. Arrivé dans le transept, il se débarrasse de sa carapace minérale. Sur le parvis, trépigne des sabots. Puis s'adoucit le martèlement. Les boeufs viennent de rejoindre l'herbe grasse. Ils ne savent pas encore quelle erreur ils commettent.
extrait du recueil "Picardie, autoportraits" édition de la Wède  2005   

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Le vieil écrivain et sa muse * 2001

4 Juin 2009, 10:36am

Publié par Flora

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Bribes de mémoire 38. "Bureaucrates de tous les pays..."

3 Juin 2009, 16:10pm

Publié par Flora

  Justement, ces voyages ! Sur la photo (qui ne le dit qu'aux connaisseurs), je suis à Tbilissi. Avec nos cartes d'étudiant, nous avons droit à 50% de réduction sur les vols d'Aéroflot et dans les trains. Nous en profitons pour parcourir des espaces démesurés (surtout au regard des 93000 kilomètres carrés de notre minuscule pays). Chaque sortie est précédée d'au moins quinze jours de démarches bureaucratiques en quête des tampons tout-puissants dans des bureaux aux relents de KGB  -  où l'on se sent obligatoirement suspect de quelques mystérieux méfaits  -  pour obtenir l'autorisation de dépasser les 30 kilomètres de périmètre alloués. (Au demeurant, nous n'avons jamais été contrôlés par la suite! L'essentiel est d'impressionner convenablement au départ et le quidam restera de lui-même dans les clous...)
   Nous connaissons bien l'atmosphère intimidante des bureaux de toutes sortes où le simple fait de posséder un tampon confère la stature de tout puissant à un vulgaire guichetier qui se cache souvent derrière la vitre opaque d'une fenêtre-guillotine. Celle-ci ne se soulève que de quelques centimètres pour laisser glisser la feuille demandée, au risque de vous sectionner les doigts... dans nos fantasmes. Comme un coq imbu de son importance, pérorant sur son tas de fumier, ces ronds de cuir de l'état totalitaire ont tous un comportement standard qui consiste à arborer une attitude hautaine, au mieux condescendante, sinon soupçonneuse et sévère, pour vous ratatiner dans votre condition de paria à leur merci : ce ne sont pas eux qui sont à votre service, mais à l'exact contraire ! Combien de fois je remplis un simple formulaire, le trac au ventre pour ne pas faire une seule petite rature en me trompant entre majuscule ou minuscule, sous peine de voir ma feuille déchirée et jetée à la figure ! Ceci dit, le fonctionnaire hongrois nous semble la jovialité personnifiée comparé aux confrères russes, champions de toutes catégories de la rudesse !
   Et lorsque j'ai eu affaire à un guichet de commissariat en France pour un visa de séjour, je me demandais de quoi pouvaient bien se plaindre les Français, enfants gâtés de la paperasse...?
la suite suivra... 

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Endre Ady * "Sur le sommet d'une roche sauvage"

31 Mai 2009, 20:59pm

Publié par Flora

En 1903, Ady fait la connaissance de Léda (anagramme d'Adél). Adèle Brüll est de cinq ans son aînée, elle s'ennuie dans un mariage terne. Rapidement, elle devient le symbole de la Femme pour le jeune poète provincial, la Femme fatale, la femme aux accents de Paris qui lui apprendra tout. Leur liaison souvent orageuse dure huit ans.

SUR LE SOMMET D'UNE ROCHE SAUVAGE

Sur le sommet d'une roche sauvage,
Nous voilà seuls, raidis et chancelants,
Nos corps serrés et serrés nos visages.
Nul pleur, nul cri, nul mot même hésitant,
Un souffle, un seul : la chute nous attend.

Des liens de chair et de sang nous protègent
Tant qu'ils sont là, noués solidement :
La peur bleuit nos lèvres à présent.
Embrasse-moi et le silence émerge,
Dis un seul mot : la chute nous attend.


                                   Adaptation de Chris-France Revol



VAD   SZIRTTETÖN   ALLUNK

Vad szirttetön mi ketten
Allunk árván, meredten,
Allunk összetapadtan,
Nincs jajunk, könnyünk, szavunk :
Egy ingás és zuhanunk.

Véres hùs-kapcsok óvnak,
Amig összefonódnak :
Kékes, reszketö ajkunk.
Mig csókolsz, nincsen szavunk,
Ha megszólalsz : zuhanunk.


                                                     1906 

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Oeuvre de Gilbert * "Debout!"

29 Mai 2009, 14:03pm

Publié par Flora

   Il repose à Craonne, fidèle à la chanson qui sonne la révolte :
       
                                                    C'est à Craonne, sur le plateau,

                                                    Qu'on doit laisser sa peau.

 
   Rétif à Dieu, il habitait un ancien presbytère. Hostile à l'uniforme, aux boucheries qu'il symbolise, il résidait en un lieu où le militarisme connut des heures de gloire, lors de cette guerre que l'on dit Grande, parce que les cadavres s'y comptèrent par millions. Des paradoxes faciles à expliquer : la vigilance était dans sa nature. Il exerçait sa veille dans les lieux exposés.
    Comme décor de sa vie, Yves Gibeau avait choisi la forêt des cimetières, français et allemands, qui cernent le Vieux-Craonne et Cerny-en-Laonnois, villages rasés où suintent les cicatrices de trous d'obus et de tranchées, où rôdent les fantômes des gueules cassées, des mutilés, des humiliés, des multiples cadavres venus du fond de la Bretagne ou d'Afrique, de Cochinchine ou du Berry, de Prusse ou de Poméranie, cette terre si fertile qui fut gorgée de sang.
    Un territoire rebelle, car il vivait debout.
   En 1917, sur le Chemin des Dames, le général Nivelle impose une offensive absurde qui s'achève en massacre. Des fantassins, ceux que l'on persiste à appeler "poilus", se rebellent. C'est à Craonne, sur le plateau, qu'éclate la mutinerie, comme dans la chanson, écrite deux ans plus tôt.
         
                                                    Mais c'est bien fini, on en a assez,

                                                    Personne ne veut plus marcher.
  
   Marcher au pas, Yves Gibeau n'y est jamais parvenu. Il semblait pourtant destiné à une vie d'obéissance. Très tôt, son père l'avait enrégimenté, faisant de lui un enfant de troupe : Allons z'enfants. La Seconde Guerre mondiale le vit sous l'uniforme puis prisonnier en Allemagne, comme beaucoup d'autres. Fort de son expérience des mouvements du troupeau, il choisit le contraire : la dignité solitaire. La révolte de l'écrivain. Sur le monde, il posait un regard lucide. Les titres de ses romans disent l'essentiel sur la bassesse des hommes que, pourtant, il ne parvenait pas à mépriser : Les gros sous, Mourir idiot. Il préférait La ligne droite.

    Yves Gibeau. Un écrivain, un homme debout. Un insoumis lucide, qui connaissait très bien La Chanson de Craonne :
           
                                                    Car nous sommes tous condamnés
                                                    C'est nous les sacrifiés.

"Picardie, autoportraits"  recueil collectif, éditions de la Wède et Centre International Jules Verne, 2005

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