Le blog de Flora

Miklós Radnóti * Razglednice (Razgledica*)

26 Janvier 2009, 19:24pm

Publié par Flora


 


Ce sont les derniers poèmes écrits par Radnóti dans le cahier qui se trouvait dans la poche de l'imperméable du poète lorsque le charnier dans lequel on l'avait enseveli avec d'autres prisonniers fusillés fut découvert. Epuisé, les pieds ensanglantés, il n'arrive plus à suivre la marche forcé des prisonniers du STO à travers la Serbie et la Hongrie. Il reçoit une balle dans la nuque au bord d'une fossé, aux alentour du 8 novembre 1944.


RAZGLEDNICE

1.

La canonnade en Bulgarie, intense, gronde,

percute la montagne, hésite, puis s'effondre ;

chaos d'hommes, de bêtes, de pensées, d'attelages,

la route cabrée hennit sous la crinière des nuages.

Mais ton image demeure dans ce grand bousculement,
au fond de moi lumineuse, et stable éternellement,
tel l'ange qui fait silence devant le monde détruit,
l'insecte qui fait le mort au creux de l'arbre pourri.
                                                              30 août 1944
2.

A neuf kilomètres de nous, là-bas,
brûlent maisons et meules ;
des paysans hagards fument leur pipe,
muets, près des éteules.
Ce lac, comme hier, du pied, la bergère
agite ses flots ;
son troupeau frisé lape les nuages
penché dessus l'eau.
                                                                6 octobre 1944
3.

Du mufle des boeufs coulent sang et bave,
tous les prisonniers urinent du sang,
nous piétinons là, fétides et fous,
et souffle la mort au-dessus de nous.
                                                                24 octobre 1944
4.

Je suis tombé près de lui. Comme une corde qui saute,
son corps, roide, s'est retourné.
La nuque, à bout portant... Et toi comme les autres,
pensais-je, il te suffit d'attendre sans bouger.
La mort, de notre attente, est la rose vermeille.
Der springt noch auf, aboyait-on là-haut.

De la boue et du sang séchaient sur mon oreille.

                                                                31 octobre 1944

*razglednica  "carte postale" en serbo-croite

Traduction Jean-luc Moreau,
  Marche forcée, Phébus, 2000



 

Commenter cet article
L
je ne pense pas qu'il ait cru tant à l'humanisme<br /> ses poèmes ici exhalent plutôt les souffrances<br /> des vivants,hommes ou bêtes écrasés par les<br /> obscénités cruelles de la guerre
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F
<br /> C'est vrai que ces poèmes ont été écrits dans des conditions effroyables, les derniers jours de sa vie mais si l'on éprouve le besoin d'écrire des "messages" fatalement posthumes, c'est<br /> que l'on croit aux destinataires, non?...<br /> <br /> <br />
F
la rage d'écrire quoiqu'il arrive, en dépit de tout, peut-être même de soi…
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F
<br /> Je suppose que dans des conditions extrêmes, l'écriture devient un refuge, une ultime bouée de sauvetage pour faire partie de l'humanité... Un humanisme auquel il n'a jamais cessé de croire,<br /> malgré tout...<br /> <br /> <br />
M
Je ne connaissais pas ce poète, encore un qui a eu une fin tragique...
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F
<br /> J'ai déjà mis deux autres poèmes et un extrait en prose dans les pages précédentes.<br /> Il est vrai que la plupart des poètes sont morts trop tôt : à croire que la sensibilité poétique vous empêche de faire de vieux os... Ceci dit, la mort précoce de Radnóti est due aux circonstances<br /> historiques féroces (être juif en Europe en 1944!). Mais Attila József (présenté avant) s'est jeté sous un train à 32 ans, Ady est mort à 42 ans, Petöfi disparu sur un champ de bataille à 26 ans<br /> ...  pour ne parler que des géants...<br /> <br /> <br />