Sur le canapé * pastel (2009)
quatre catégories menées parallèlement : extraits des oeuvres de Gilbert Millet, traductions d'auteurs hongrois, réflexions et mémoires, dessins
Notre premier grand voyage vraiment dépaysant nous mène en Asie
Centrale, en Ouzbékistan. Nous décollons de Moscou, encore enneigé, un peu avant minuit, pour atterrir dans le printemps ouzbek à Samarkand. N'ayant jamais quitté la Hongrie auparavant, je
savoure le dépaysement total !
Nous sommes logés dans des foyers d'étudiants, désertés pendant les vacances scolaires. Les 2-3 garçons de notre groupe assurent héroïquement le rôle de gardes du corps auprès de la
quinzaine de filles : nos hôtes nous mettent en garde contre les velléités de promenades après le coucher du soleil, même accompagnées ! Il est vrai que le vernis du régime communiste qui prône
l'égalité de la femme est assez mince dans ce pays à l'écrasante majorité musulmane qui pratique ouvertement certaines coutumes ancestrales. Ainsi, lorsque nous demandons la signification des 3-4
foulards noués autour de la taille des petits vieux barbus, aux costumes traditionnels, on nous répond sans sourciller que c'est le nombre d'épouses qu'ils possèdent ! Et pourtant, la loi
interdit la polygamie... Les belles brunes aux longues tresses et aux robes bariolées sont des biens précieux. Ceci dit, elles vont désormais à l'école, même à l'université. Le dentiste qui
soigne ma rage de dent à Boukhara est une femme. Impitoyablement, elle perce l'abcès sous ma lèvre spectaculairement enflée, et pour tout soin post-opératoire, elle ramasse un peu de poudre
carmine de permanganate répandue au fond de son tiroir et elle me le donne dans un bout de papier journal !... Fallait-il avoir une santé résistante à toute épreuve ! Le traitement s'avère
efficace et l'abcès guérit rapidement, sans l'ombre d'un antibiotique !
Nous découvrons les vestiges féeriques d'une culture jadis florissante, l'observatoire de Tamerlan, les mosquées imposantes aux coupoles et murs recouverts de céramiques multicolores
où la représentation de l'homme est bannie : restent les motifs floraux et géométriques dans une harmonie époustouflante. Nous visitons une école coranique à l'intérieur de la mosquée : enfants
et adolescents sagement agenouillés devant leur Coran à déchiffrer inlassablement.
Souvenir romantique : à mon grand étonnement, et malgré ma rage de dent à peine soignée, le fils du président de l'université, un de nos accompagnateurs, m'invite à me présenter sa
soeur, geste sans doute propre à gagner ma confiance... Je suis reçue avec une extrême gentillesse dans une chambrée de filles qui me déguisent en "ouzbétchka", en costume et petit bonnet
traditionnels multicolores. Le beau jeune homme m'invite à une promenade à la soirée tombante... Ma naïveté légendaire balaye toute méfiance et je pars avec lui, encostumée, ma rage de dent en
voie de guérison spectaculaire, pour déambuler dans la vieille ville aux habitants retirés dans leurs maisonnettes trapues. Il ne trahit pas ma confiance et je garde un
souvenir attendrissant de cette balade autour de l'étang, sous les arbres en fleurs, dans la tiédeur parfumée de la nuit de Boukhara...
la suite suivra...
Cela faisait un bon moment que j'avais envie de tirer au clair mes
sentiments envers la pratique des blogs. Phénomène planétaire, invention géniale, interactivité, créativité aux possibilités quasi illimitées - et beaucoup de déchets aussi concernant
le niveau du langage, l'importance du sujet et l'illustration du propos. Mais c'est bien cette liberté sans bornes, sous le voile de l'anonymat ou à visage découvert, qui donne la légitimité non
censurée d'être mauvais ou génial, dilettante ou professionnel, intimiste émouvant ou détaché froid. C'est une véritable explosion de l'expression individuelle, privée jusque là de la place
publique ! Il faut donc accepter l'ivraie parmi les bons grains et trier vous-mêmes...
Il y a quelques jours, j'ai lu un commentaire véhément contre les dilettantes qui s'y croient, et, après quelques vagues cours de dessin, ils affichent l'étiquette "artiste",
bien visible, sans l'ombre d'un doute (qui est pourtant le signe élémentaire d'un début d'artiste véritable - tout comme l'humilité...). Pourquoi s'énerver ? Cela n'enlève rien à un
authentique talent, le contraste le rend même plus visible pour les connaisseurs et "l'imbécile heureux" est au moins heureux - et ce n'est déjà pas si mal par les temps qui
courent!
Cependant, j'en arrive à l'aspect le plus "piégeux" du blog. On lance sa bouteille à la mer. Même ceux qui ne l'avouent pas, attendent un écho, un dialogue enrichissant. Des
amitiés virtuelles se créent, souvent sous pseudonyme, sans quasiment rien connaître de son interlocuteur que son propos. Je suis frappée par la sincérité sidérante de quelques blogueurs, par le
ton qu'ils utiliseraient rarement avec leurs proches. Est-ce plus facile sous le masque de l'anonymat ? Je débarque dans la vie virtuelle des inconnus, sans y être invité et nous devenons
presque des familiers ; puis, ni vu ni connu, je reprends ma valise sur la pointe des pieds. Personne ne me reprochera mon infidélité, pas de scène déchirante... Tout est virtuel mais le
piège se situe justement là.
Lorsque nous quittons la réalité pour nous réfugier dans ce virtuel douillet, nous nous faisons facilement prendre dans cette toile-là. L'addiction s'installe. Quelques jours
sans commentaires ? Le sentiment cruel de l'abandon point à l'horizon. Suis-je devenu si inintéressant que personne ne daigne s'arrêter sur mes bafouilles ? C'est aussi le danger que Imre
Kertész, écrivain hongrois met en évidence dans son discours de réception du Nobel (toutes proportions gardées, bien évidemment !) : on commence à écrire en fonction de l'attente supposée d'un
public virtuel. Autant dire que c'est le meilleur moyen de se tirer une balle dans le pied !
Un seul remède : s'entraîner à garder son ego dans sa poche, rester fidèle à soi-même et le reste viendra - ou ne viendra pas... C'est encore une méthode de mon cher
maître Epicure en personne qui donne une foule de bons conseils pour se préserver des souffrances inutiles ! Gardons les pieds sur terre parmi les amis bien réels pour partager les bons
et les mauvais moments et cela n'empêchera pas les incursions enthousiasmantes sur la blogosphère !
Anna est éternelle
Rapides s'enfuyaient les années et les jours ;
Au fond du souvenir dont glissent les flots lourds,
Ton visage a perdu son éclat de corolle,
Lentement s'affaissa l'arc blanc de ton épaule.
Ta voix a fui. Hélas ! je ne t'ai pas suivie
Dans la forêt toujours plus dense de la vie.
Déjà, je dis ton nom sans trouble ni chagrin,
Et je ne tremble plus sous ton regard lointain.
Je sais que tu n'étais qu'une femme entre d'autres,
Je sais aussi que la jeunesse est toujours sotte.
Mais, ma douceur, ne va pas croire pour cela
Que tout est révolu. Surtout, ne le crois pas !
Dans chaque pli de mes cravates mal serrées,
Tu vis encore, ainsi que dans tous mes lapsus ;
Et dans chacun de mes malencontreux saluts,
Et dans chacune de mes lettres déchirées.
C'est ainsi qu'à jamais tu survis et tu règnes,
Dans toute cette vie que j'ai manquée. Amen !
traduction : Jean Rousselot
Az évek jöttek, mentek, elmaradtál
emlékeimből lassan, elfakult
arcképed a szívemben, elmosódott
a vállaidnak íve, elsuhant
a hangod és én nem mentem utánad
az élet egyre mélyebb erdejében.
Ma már nyugodtan ejtem a neved ki,
ma már nem reszketek tekintetedre,
ma már tudom, hogy egy voltál a sokból,
hogy ifjúság bolondság, ó de mégis
ne hidd szivem, hogy ez hiába volt
és hogy egészen elmúlt, ó ne hidd!
Mert benne élsz te minden félrecsúszott
nyakkendőmben és elvétett szavamban
és minden eltévesztett köszönésben
és minden összetépett levelemben
és egész elhibázott életemben
élsz és uralkodol örökkön. Amen.
D'où tiennent-ils cet air triste ? Une pitance amère ? Impossible ! En Thiérache, l'herbe est grasse,
les pâtures réputées. La disparition progressive des trains ? Ces boeufs sont habitués, depuis longtemps, aux voitures, aux tracteurs dont ils savent se distraire. Le funeste destin qui les
attend à l'abattoir ? Jamais personne ne leur a soufflé mot du boeuf mironton, du tournedos, de l'entrecôte. Ils pourraient regarder une assiette sans trembler.
Le mal vient des églises fortifiées. Les bovins ne pleurent pas sur le troupeau de plus en plus maigre des paroissiens. D'ailleurs, ils ne pleurent pas. Leur tristesse, intérieure,
ne verse pas de larmes. L'oeil est mouillé naturellement. Rien ne les chagrine dans les créneaux, meurtrières, mâchicoulis, remparts, donjons et tourelles de ces étranges lieux de culte où il
fallait se retrancher, autrefois, contre l'envahisseur. Ce que regrettent les boeufs, en ces églises, c'est l'absence presque totale de gargouilles. Au coucher du soleil, à l'heure où naissent
les idées noires, tous les boeufs de Thiérache - regardez bien, vous le constaterez - se tournent vers le sud-ouest. Ils ne voient rien mais savent : là-bas se dresse la
montagne couronnée. Au sommet, Notre-Dame de Laon. Là-haut, tutoyant le ciel, des boeufs. Ce ne sont pas vraiment des gargouilles. Ils ne recrachent pas l'eau qui tombe sur les tours. Ils
témoignent : parce qu'ils ont hissé les lourdes pierres de la cathédrale, on les a jugés dignes de s'inscrire dans la pierre.
Belle histoire, direz-vous, propre à flatter l'orgueil d'un herbivore moderne. De quoi se plaignent-ils ? Ils ne veulent tout de même pas qu'on les statufie à leur tour ! Ces
gargouilles qu'ils implorent, leur veulent-ils des cornes ? Qui sait ? A moins qu'une pensée plus grandiose encore ne s'épanouisse en leur microscopique esprit. Dans cette vision qui naît au
crépuscule, des boeufs de pierre se dressent, passé lointain, sur les clochers de la Thiérache, les remparts des églises fortifiées. Un jour maudit, germe dans le cerveau d'un meneur le désir de
regagner les pâtures. Bientôt suivi par ses semblables, le voici qui descend les escaliers en colimaçon. Arrivé dans le transept, il se débarrasse de sa carapace minérale. Sur le
parvis, trépigne des sabots. Puis s'adoucit le martèlement. Les boeufs viennent de rejoindre l'herbe grasse. Ils ne savent pas encore quelle erreur ils commettent.
extrait du recueil "Picardie, autoportraits" édition de la Wède 2005
Justement, ces voyages ! Sur la photo (qui ne le dit qu'aux connaisseurs),
je suis à Tbilissi. Avec nos cartes d'étudiant, nous avons droit à 50% de réduction sur les vols d'Aéroflot et dans les trains. Nous en profitons pour parcourir des espaces démesurés (surtout au
regard des 93000 kilomètres carrés de notre minuscule pays). Chaque sortie est précédée d'au moins quinze jours de démarches bureaucratiques en quête des tampons tout-puissants dans des bureaux
aux relents de KGB - où l'on se sent obligatoirement suspect de quelques mystérieux méfaits - pour obtenir l'autorisation de dépasser les 30 kilomètres de périmètre
alloués. (Au demeurant, nous n'avons jamais été contrôlés par la suite! L'essentiel est d'impressionner convenablement au départ et le quidam restera de lui-même dans les clous...)
Nous connaissons bien l'atmosphère intimidante des bureaux de toutes sortes où le simple fait de posséder un tampon confère la stature de tout puissant à un vulgaire guichetier qui
se cache souvent derrière la vitre opaque d'une fenêtre-guillotine. Celle-ci ne se soulève que de quelques centimètres pour laisser glisser la feuille demandée, au risque de vous sectionner les
doigts... dans nos fantasmes. Comme un coq imbu de son importance, pérorant sur son tas de fumier, ces ronds de cuir de l'état totalitaire ont tous un comportement standard qui consiste à arborer
une attitude hautaine, au mieux condescendante, sinon soupçonneuse et sévère, pour vous ratatiner dans votre condition de paria à leur merci : ce ne sont pas eux qui sont à votre service, mais à
l'exact contraire ! Combien de fois je remplis un simple formulaire, le trac au ventre pour ne pas faire une seule petite rature en me trompant entre majuscule ou minuscule, sous peine de voir ma
feuille déchirée et jetée à la figure ! Ceci dit, le fonctionnaire hongrois nous semble la jovialité personnifiée comparé aux confrères russes, champions de toutes catégories de la rudesse
!
Et lorsque j'ai eu affaire à un guichet de commissariat en France pour un visa de séjour, je me demandais de quoi pouvaient bien se plaindre les Français, enfants gâtés de la
paperasse...?
la suite suivra...
En 1903, Ady fait la connaissance de Léda (anagramme d'Adél). Adèle Brüll est de cinq ans son aînée, elle s'ennuie dans un mariage terne. Rapidement, elle devient le symbole de la Femme pour le jeune poète provincial, la Femme fatale, la femme aux accents de Paris qui lui apprendra tout. Leur liaison souvent orageuse dure huit ans.
SUR LE SOMMET D'UNE ROCHE SAUVAGE
Sur le sommet d'une roche sauvage,
Nous voilà seuls, raidis et chancelants,
Nos corps serrés et serrés nos visages.
Nul pleur, nul cri, nul mot même hésitant,
Un souffle, un seul : la chute nous attend.
Des liens de chair et de sang nous protègent
Tant qu'ils sont là, noués solidement :
La peur bleuit nos lèvres à présent.
Embrasse-moi et le silence émerge,
Dis un seul mot : la chute nous attend.
Adaptation de Chris-France Revol
VAD SZIRTTETÖN ALLUNK
Vad szirttetön mi ketten
Allunk árván, meredten,
Allunk összetapadtan,
Nincs jajunk, könnyünk, szavunk :
Egy ingás és zuhanunk.
Véres hùs-kapcsok óvnak,
Amig összefonódnak :
Kékes, reszketö ajkunk.
Mig csókolsz, nincsen szavunk,
Ha megszólalsz : zuhanunk.
1906
Il repose à Craonne, fidèle à la chanson qui sonne la révolte :
C'est à Craonne, sur le plateau,
Qu'on doit laisser sa peau.
Rétif à Dieu, il habitait un ancien presbytère. Hostile à l'uniforme, aux boucheries qu'il symbolise, il résidait en un lieu où le militarisme connut des heures de gloire, lors
de cette guerre que l'on dit Grande, parce que les cadavres s'y comptèrent par millions. Des paradoxes faciles à expliquer : la vigilance était dans sa nature. Il exerçait sa veille dans les
lieux exposés.
Comme décor de sa vie, Yves Gibeau avait choisi la forêt des cimetières, français et allemands, qui cernent le Vieux-Craonne et Cerny-en-Laonnois, villages rasés où
suintent les cicatrices de trous d'obus et de tranchées, où rôdent les fantômes des gueules cassées, des mutilés, des humiliés, des multiples cadavres venus du fond de la Bretagne ou d'Afrique,
de Cochinchine ou du Berry, de Prusse ou de Poméranie, cette terre si fertile qui fut gorgée de sang.
Un territoire rebelle, car il vivait debout.
En 1917, sur le Chemin des Dames, le général Nivelle impose une offensive absurde qui s'achève en massacre. Des fantassins, ceux que l'on persiste à appeler "poilus", se rebellent.
C'est à Craonne, sur le plateau, qu'éclate la mutinerie, comme dans la chanson, écrite deux ans plus tôt.
Mais c'est bien fini, on en a assez,
Personne ne veut plus marcher.
Marcher au pas, Yves Gibeau n'y est jamais parvenu. Il semblait pourtant destiné à une vie d'obéissance. Très tôt, son père l'avait enrégimenté, faisant de lui
un enfant de troupe : Allons z'enfants. La Seconde Guerre mondiale le vit sous l'uniforme puis prisonnier en Allemagne, comme beaucoup d'autres. Fort de son expérience des mouvements du
troupeau, il choisit le contraire : la dignité solitaire. La révolte de l'écrivain. Sur le monde, il posait un regard lucide. Les titres de ses romans disent l'essentiel sur la bassesse des
hommes que, pourtant, il ne parvenait pas à mépriser : Les gros sous, Mourir idiot. Il préférait La ligne droite.
Yves Gibeau. Un écrivain, un homme debout. Un insoumis lucide, qui
connaissait très bien La Chanson de Craonne :
Car nous sommes tous condamnés
C'est nous les sacrifiés.
"Picardie, autoportraits" recueil collectif, éditions de la Wède et Centre International Jules Verne,
2005