Le blog de Flora

Oeuvre de Gilbert * "Ruminants"

6 Juin 2009, 10:22am

Publié par Flora

   D'où tiennent-ils cet air triste ? Une pitance amère ? Impossible ! En Thiérache, l'herbe est grasse, les pâtures réputées. La disparition progressive des trains ? Ces boeufs sont habitués, depuis longtemps, aux voitures, aux tracteurs dont ils savent se distraire. Le funeste destin qui les attend à l'abattoir ? Jamais personne ne leur a soufflé mot du boeuf mironton, du tournedos, de l'entrecôte. Ils pourraient regarder une assiette sans trembler.
   Le mal vient des églises fortifiées. Les bovins ne pleurent pas sur le troupeau de plus en plus maigre des paroissiens. D'ailleurs, ils ne pleurent pas. Leur tristesse, intérieure, ne verse pas de larmes. L'oeil est mouillé naturellement. Rien ne les chagrine dans les créneaux, meurtrières, mâchicoulis, remparts, donjons et tourelles de ces étranges lieux de culte où il fallait se retrancher, autrefois, contre l'envahisseur. Ce que regrettent les boeufs, en ces églises, c'est l'absence presque totale de gargouilles. Au coucher du soleil, à l'heure où naissent les idées noires, tous les boeufs de Thiérache  -  regardez bien, vous le constaterez  -  se tournent vers le sud-ouest. Ils ne voient rien mais savent : là-bas se dresse la montagne couronnée. Au sommet, Notre-Dame de Laon. Là-haut, tutoyant le ciel, des boeufs. Ce ne sont pas vraiment des gargouilles. Ils ne recrachent pas l'eau qui tombe sur les tours. Ils témoignent : parce qu'ils ont hissé les lourdes pierres de la cathédrale, on les a jugés dignes de s'inscrire dans la pierre.
   Belle histoire, direz-vous, propre à flatter l'orgueil d'un herbivore moderne. De quoi se plaignent-ils ? Ils ne veulent tout de même pas qu'on les statufie à leur tour ! Ces gargouilles qu'ils implorent, leur veulent-ils des cornes ? Qui sait ? A moins qu'une pensée plus grandiose encore ne s'épanouisse en leur microscopique esprit. Dans cette vision qui naît au crépuscule, des boeufs de pierre se dressent, passé lointain, sur les clochers de la Thiérache, les remparts des églises fortifiées. Un jour maudit, germe dans le cerveau d'un meneur le désir de regagner les pâtures. Bientôt suivi par ses semblables, le voici qui descend les escaliers en colimaçon. Arrivé dans le transept, il se débarrasse de sa carapace minérale. Sur le parvis, trépigne des sabots. Puis s'adoucit le martèlement. Les boeufs viennent de rejoindre l'herbe grasse. Ils ne savent pas encore quelle erreur ils commettent.
extrait du recueil "Picardie, autoportraits" édition de la Wède  2005   

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Le vieil écrivain et sa muse * 2001

4 Juin 2009, 10:36am

Publié par Flora

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Bribes de mémoire 38. "Bureaucrates de tous les pays..."

3 Juin 2009, 16:10pm

Publié par Flora

  Justement, ces voyages ! Sur la photo (qui ne le dit qu'aux connaisseurs), je suis à Tbilissi. Avec nos cartes d'étudiant, nous avons droit à 50% de réduction sur les vols d'Aéroflot et dans les trains. Nous en profitons pour parcourir des espaces démesurés (surtout au regard des 93000 kilomètres carrés de notre minuscule pays). Chaque sortie est précédée d'au moins quinze jours de démarches bureaucratiques en quête des tampons tout-puissants dans des bureaux aux relents de KGB  -  où l'on se sent obligatoirement suspect de quelques mystérieux méfaits  -  pour obtenir l'autorisation de dépasser les 30 kilomètres de périmètre alloués. (Au demeurant, nous n'avons jamais été contrôlés par la suite! L'essentiel est d'impressionner convenablement au départ et le quidam restera de lui-même dans les clous...)
   Nous connaissons bien l'atmosphère intimidante des bureaux de toutes sortes où le simple fait de posséder un tampon confère la stature de tout puissant à un vulgaire guichetier qui se cache souvent derrière la vitre opaque d'une fenêtre-guillotine. Celle-ci ne se soulève que de quelques centimètres pour laisser glisser la feuille demandée, au risque de vous sectionner les doigts... dans nos fantasmes. Comme un coq imbu de son importance, pérorant sur son tas de fumier, ces ronds de cuir de l'état totalitaire ont tous un comportement standard qui consiste à arborer une attitude hautaine, au mieux condescendante, sinon soupçonneuse et sévère, pour vous ratatiner dans votre condition de paria à leur merci : ce ne sont pas eux qui sont à votre service, mais à l'exact contraire ! Combien de fois je remplis un simple formulaire, le trac au ventre pour ne pas faire une seule petite rature en me trompant entre majuscule ou minuscule, sous peine de voir ma feuille déchirée et jetée à la figure ! Ceci dit, le fonctionnaire hongrois nous semble la jovialité personnifiée comparé aux confrères russes, champions de toutes catégories de la rudesse !
   Et lorsque j'ai eu affaire à un guichet de commissariat en France pour un visa de séjour, je me demandais de quoi pouvaient bien se plaindre les Français, enfants gâtés de la paperasse...?
la suite suivra... 

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Endre Ady * "Sur le sommet d'une roche sauvage"

31 Mai 2009, 20:59pm

Publié par Flora

En 1903, Ady fait la connaissance de Léda (anagramme d'Adél). Adèle Brüll est de cinq ans son aînée, elle s'ennuie dans un mariage terne. Rapidement, elle devient le symbole de la Femme pour le jeune poète provincial, la Femme fatale, la femme aux accents de Paris qui lui apprendra tout. Leur liaison souvent orageuse dure huit ans.

SUR LE SOMMET D'UNE ROCHE SAUVAGE

Sur le sommet d'une roche sauvage,
Nous voilà seuls, raidis et chancelants,
Nos corps serrés et serrés nos visages.
Nul pleur, nul cri, nul mot même hésitant,
Un souffle, un seul : la chute nous attend.

Des liens de chair et de sang nous protègent
Tant qu'ils sont là, noués solidement :
La peur bleuit nos lèvres à présent.
Embrasse-moi et le silence émerge,
Dis un seul mot : la chute nous attend.


                                   Adaptation de Chris-France Revol



VAD   SZIRTTETÖN   ALLUNK

Vad szirttetön mi ketten
Allunk árván, meredten,
Allunk összetapadtan,
Nincs jajunk, könnyünk, szavunk :
Egy ingás és zuhanunk.

Véres hùs-kapcsok óvnak,
Amig összefonódnak :
Kékes, reszketö ajkunk.
Mig csókolsz, nincsen szavunk,
Ha megszólalsz : zuhanunk.


                                                     1906 

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Oeuvre de Gilbert * "Debout!"

29 Mai 2009, 14:03pm

Publié par Flora

   Il repose à Craonne, fidèle à la chanson qui sonne la révolte :
       
                                                    C'est à Craonne, sur le plateau,

                                                    Qu'on doit laisser sa peau.

 
   Rétif à Dieu, il habitait un ancien presbytère. Hostile à l'uniforme, aux boucheries qu'il symbolise, il résidait en un lieu où le militarisme connut des heures de gloire, lors de cette guerre que l'on dit Grande, parce que les cadavres s'y comptèrent par millions. Des paradoxes faciles à expliquer : la vigilance était dans sa nature. Il exerçait sa veille dans les lieux exposés.
    Comme décor de sa vie, Yves Gibeau avait choisi la forêt des cimetières, français et allemands, qui cernent le Vieux-Craonne et Cerny-en-Laonnois, villages rasés où suintent les cicatrices de trous d'obus et de tranchées, où rôdent les fantômes des gueules cassées, des mutilés, des humiliés, des multiples cadavres venus du fond de la Bretagne ou d'Afrique, de Cochinchine ou du Berry, de Prusse ou de Poméranie, cette terre si fertile qui fut gorgée de sang.
    Un territoire rebelle, car il vivait debout.
   En 1917, sur le Chemin des Dames, le général Nivelle impose une offensive absurde qui s'achève en massacre. Des fantassins, ceux que l'on persiste à appeler "poilus", se rebellent. C'est à Craonne, sur le plateau, qu'éclate la mutinerie, comme dans la chanson, écrite deux ans plus tôt.
         
                                                    Mais c'est bien fini, on en a assez,

                                                    Personne ne veut plus marcher.
  
   Marcher au pas, Yves Gibeau n'y est jamais parvenu. Il semblait pourtant destiné à une vie d'obéissance. Très tôt, son père l'avait enrégimenté, faisant de lui un enfant de troupe : Allons z'enfants. La Seconde Guerre mondiale le vit sous l'uniforme puis prisonnier en Allemagne, comme beaucoup d'autres. Fort de son expérience des mouvements du troupeau, il choisit le contraire : la dignité solitaire. La révolte de l'écrivain. Sur le monde, il posait un regard lucide. Les titres de ses romans disent l'essentiel sur la bassesse des hommes que, pourtant, il ne parvenait pas à mépriser : Les gros sous, Mourir idiot. Il préférait La ligne droite.

    Yves Gibeau. Un écrivain, un homme debout. Un insoumis lucide, qui connaissait très bien La Chanson de Craonne :
           
                                                    Car nous sommes tous condamnés
                                                    C'est nous les sacrifiés.

"Picardie, autoportraits"  recueil collectif, éditions de la Wède et Centre International Jules Verne, 2005

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Portrait de Nathalie Sarraute * encre et pierre noire (2001)

28 Mai 2009, 10:43am

Publié par Flora

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Bribes de mémoire 37. Vie estudiantine à Moscou en 1969-70

27 Mai 2009, 17:32pm

Publié par Flora

   Nous nous adaptons rapidement à la vie en étroite communauté, pour ne pas dire promiscuité. La cité U que je viens de quitter en Hongrie était flambant neuve mais nous étions deux fois quatre pour un ensemble de deux chambres séparées d'un long espace bureau-étude.
   Ici, tout est vieillot et les habitudes sont différentes. Un long couloir dessert les chambres où sont logés étudiants africains, tchèques, polonais, hongrois, panachés de Russes. Les Ouzbeks se regroupent entre eux après le virage. Les fumets de mouton excessivement gras de leur festin de fin de semaine nous soulèvent le coeur. La dizaine de chambres de notre virage a une seule cuisine en commun, avec une cuisinière qu'il faut guetter et prendre d'assaut si on veut préparer un petit dîner. Et surtout, ne pas quitter des yeux la moindre papinette (cuillère en bois) si on veut la retrouver... Une fois par mois, chaque chambre, à tour de rôle, doit accomplir la corvée du ménage qui consiste à évacuer les déchets de cuisine sobrement accumulés dans un coin et à laver le sol du local et tout le couloir ! Notre logement d'étudiants en Hongrie nous semble un hôtel de luxe à côté, sans parler des récits de nos camarades ayant fait un séjour linguistique en France et qui nous décrivaient leur chambre où ils étaient logés seuls !  Luxe inimaginable ! Ceci dit, la chaleur du troupeau a quelque chose de rassurant et on apprend à ajuster ses exigences à celles des autres !

   Le plus dur est de nous accommoder aux toilettes communes où les cabinets sont bien séparés mais dépourvus de portes ! Ainsi, un rapide coup d'oeil vous permet de trouver la place libre... Pas d'abattant, l'usage veut que l'on se perche au-dessus de la cuvette. Après quelques semaines de "pas le choix" qui est un puissant élément d'acclimatation, nous acquérons l'habileté d'équilibristes de nos voisines russes qui ont l'habitude de lire leur journal dans cette délicate position, pendant ce temps perdu ! Le phénomène ne concerne pas exclusivement notre antique Arche de Noé, il se vérifie, avec des variantes selon la couleur locale des républiques visitées, dans tous nos voyages à travers l'Union Soviétique !
la suite suivra... 

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János Pilinszky (1921- 1981) * Lettre à Pierre Emmanuel

25 Mai 2009, 19:07pm

Publié par Flora

Eygalières, 10 mai 1967
(extraits d'une longue lettre dans laquelle J. Pilinszky se pose la question de l'émigration)
[...] Je n'ai jamais cherché à jouer un rôle quelconque. Mais comme cela m'est tombé dessus, il faut bien que je l'endosse. Seulement, je crains de ne pas pouvoir l'assumer chez moi, et l'émigration constituerait la seule suite et fin que j'ai encore à ma disposition.
   Si je m'expatrie, le fait de disparaître dans l'indifférence et l'anonymat ne m'est point menaçant. Pour longtemps, je me considèrerais plutôt en liberté.
   Personne ne peut être poète en dehors de son pays. [...] Comme Vous le dites : je ne suis que poète, homme   -  et non pas un saint. Dans ma situation, chez moi, je suis arrivé au bout de mes forces. Comme celui qui porte un poids trop lourd, et tout d'un coup, il ne sent plus ni le poids ni ses bras. Soudain, il prend peur, comprenant qu'il va tout lâcher. [...]
   Si je rentre, je ne vois rien d'autre devant moi que la fidélité de la chute libre et la miséricorde de Dieu.
    L'émigration a ses avantages et ses inconvénients. Ma mélancolie restera intacte. Un sentiment de dérobade me tourmentera aussi, sans aucun doute. C'est avec une angoisse incessante que je suivrai ma famille de loin. S'ils essuient des brimades, pourrai-je leur venir en aide, en faisant intervenir la radio Europe Libre ? S'ils sont malades, pourrai-je les soutenir matériellement ?  [...]
   Bien sûr, la liberté à l'occidentale ne serait pas dépourvue de dangers et de souffrances non plus. Comme quelqu'un qui a trop longtemps désiré une chose et lorsqu'il peut enfin tendre la main pour l'atteindre, il s'aperçoit que sa main est inerte. Tout ce que je vois à l'occident, je perçois comme un luxe douloureux, y compris même les monastères. En même temps, ce luxe me remplit d'effroi  -  du vertige paralysant de la liberté. Est-il possible que je ne puisse plus circuler que dans des couloirs de prison ?
[...] Et la boucle est bouclée. Que je rentre ou non, je dois agir à l'aveuglette  -  en remettant ma vie et ma décision à la miséricorde de Dieu. Et pourtant, en ce moment même, je me sens abandonné de Dieu qui ne dit rien. Serait-ce le début de ma chute ? Ou bien au contraire : le début d'un aboutissement ? [...]
 
traduction R.T.  "Recueil des lettres de J. Pilinszky" éd. Osiris Budapest 1997 (Pilinszky János összegyüjtött levelei, Osiris Kiadó Budapest 1997) 
     

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Oeuvre de Gilbert * "Comme une madeleine"

23 Mai 2009, 15:31pm

Publié par Flora

   Le village occupe le plateau, terre de blé, de betteraves. Le lac repose à ses pieds, dans la verdure. Plage, bateaux, un plan d'eau comme il en existe tant. Ce lac, pourtant, joue à mes yeux le rôle de la madeleine de Proust. Enfant, j'y étais conduit par mes parents. Nous y faisions du pédalo, nous marchions sur les berges. N'aimant pas l'eau, je ne me baignais pas. C'est sans doute pour cette raison qu'adulte, je n'y suis jamais retourné. Monampteuil était sorti de mon esprit.
    Je n'étais pas le seul  à perdre la mémoire. Le parc nautique de l'Ailette avait pris le dessus, détourné le public. Perte de renommée. C'est le hasard qui m'a rendu Monampteuil. Une carte de l'Aisne tombe sous mes yeux. J'y retrouve les itinéraires des randonnées cyclistes de l'adolescence. Des noms renaissent, communes que mon vélo traversait, où je n'ai sans doute jamais posé le pied : Pargny-Filain, Chevregny, Urcel, Chavignon, Monampteuil... Je me souviens qu'en 1956, alors que j'étais allé souhaiter la bonne année à mon arrière-grand-père, nous fûmes bloqués sur le plateau par un verglas soudain, incapables de regagner Laon. Deux jours de vacances imprévues à la ferme. Je me souviens qu'un avion, un jour, s'écrasa dans le lac, que son pilote périt. Je me souviens...
   La nostalgie n'est pas mon fort. J'aime me moquer de tous ces gens qui décorent le passé de grâces surnaturelles, parce qu'ils ont vieilli, que leur enfance figure un paradis perdu. Dans les gravières proches de Monampteuil, on trouve des coquillages, fossiles d'un temps où la Picardie gisait au fond de la mer. Faut-il, en regardant le lac, rêver du temps béni où ses eaux composaient l'océan ? Passé pour passé, je préfère celui qu'on recueille avec précaution, dans les archives, dans les bibliothèques. Sous la terre également. Mon instituteur du cours élémentaire première année était archéologue, spécialiste d'un passé lointain, paléolithique, néolithique. Il amenait en classe des pierres taillées, polies, qu'il avait recueillies, nous expliquait leur fabrication, leur maniement, la vie des hommes préhistoriques. J'ai retiré de ces leçons un amour de l'histoire qui tente d'approfondir les mystères de nos origines, de comprendre d'où vient l'homme, quelles vicissitudes il a traversées. J'en ai gardé de même un goût pour le progrès. Jamais je n'éprouverai l'envie de retourner dans les cavernes, de chasser le gibier avec des pointes de silex. Au feu de bois, je préfère les douceurs du chauffage central, un bon livre à la main.

"Picardie, autoportraits"  recueil collectif   

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Lettre à Leyla

19 Mai 2009, 13:08pm

Publié par Flora

  "Deuil donc, avec un point d'interrogation à la fin. Je me demande ce que veut dire ce mot. Je me demande s'il existe vraiment, déjà. Est-ce possible, rationnellement possible, de laisser une tristesse, un vide, un manque derrière soi ? Sans se retourner en plus ? A partir de quand (de quoi?) est-ce qu'on tourne une page ? Et comment on fait si on n'a pas envie de la tourner ?" 

  Chère Leyla, je ne vous connais que virtuellement et vous avez approximativement la moitié de mon âge... Je lis vos lignes ce matin et j'ai l'impression soudain que vos questions sont les mêmes que celles que je m'étais posées il y a peu de temps. Ai-je la certitude de pouvoir y répondre, déjà ? Je n'en sais rien moi-même; en tout cas, je tiens au moins un bout de début de réponse...

   Le deuil... la grande question qui cesse d'être abstraite soudain, dès que nous y sommes confrontés. Les livres savants (je les ai évités), bourrés de bons conseils de psys vous en expliquent les étapes et vous aident à faire le travail. Je déteste l'expression travail de deuil qui s'apparente dans ma tête au bagne. Je dirais plutôt apprivoiser la douleur du manque, du vide. 
   Il y a toutes sortes de deuils comme toutes sortes de pertes. Les étapes se ressemblent, la longueur et la profondeur peuvent différer.
   J'en ai connu plusieurs et de nature différente. Le dernier en date a débuté il y a trois ans, à la mort de Gilbert. De la sidération où la mort, soudain, devient réalité à jamais énigmatique, sous vos yeux, pour se métamorphoser en un VIDE total et incommensurable, niché dans tous les compartiments de votre vie, un silence à n'en plus finir qui prend la place de la tragique effervescence des premiers jours, pour vous habituer petit à petit à vous regarder dans les yeux et à partir même à la découverte de cette personne  -  vous-même  -  que vous n'avez jamais eu le temps de connaître... Je me suis dit que de ce tête-à-tête forcé, une bonne surprise pourrait peut-être sortir.
   J'ai pris la ferme décision de ne rien fuir. Difficile de remettre les pieds au théâtre où les pas de Gilbert étaient si imprégnés ? Raison de plus pour prendre un abonnement. Difficile de relire ses articles en cours et restés inachevés ? C'est à moi de les terminer : nous avons tellement travaillé ensemble. Le plus dur était d'apprivoiser la maison, chargée de tant d'histoires, heureuses et douloureuses. De notre maison, elle devait devenir ma maison. Pendant quelques semaines, je n'ai pas pu la quitter. Des semaines très importantes dans ce face-à-face initiatique. Apprivoiser. Jusqu'au jour où elle a cessé  d'être hostile et de renvoyer l'image du vide. Alors, je pouvais la quitter et y revenir. Ce n'est que plus tard que le "miracle" que vous évoquez ou implorez, s'est expliqué consciemment : Gilbert, je l'ai intégré en moi et, de par ce "miracle", il a cessé de désigner les vides et les manques, il est partout où je suis, toujours avec moi, pas besoin de l'évoquer exprès, ni d'aller sur sa tombe en quête de souvenirs. Il ne m'empêche pas d'avancer, bien au contraire, il me transmet sa formidable énergie. 
   Chère Leyla, je ne sais pas si je vous ai donné une piste. En tout cas, votre questionnement m'a donné l'occasion de formuler quelques mises au point pour moi-même et je vous en remercie...   

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