Portrait de Nathalie Sarraute * encre et pierre noire (2001)
quatre catégories menées parallèlement : extraits des oeuvres de Gilbert Millet, traductions d'auteurs hongrois, réflexions et mémoires, dessins
Nous nous adaptons rapidement à la vie en étroite communauté, pour
ne pas dire promiscuité. La cité U que je viens de quitter en Hongrie était flambant neuve mais nous étions deux fois quatre pour un ensemble de deux chambres séparées d'un long espace
bureau-étude.
Ici, tout est vieillot et les habitudes sont différentes. Un long couloir dessert les chambres où sont logés étudiants africains, tchèques, polonais, hongrois, panachés de Russes.
Les Ouzbeks se regroupent entre eux après le virage. Les fumets de mouton excessivement gras de leur festin de fin de semaine nous soulèvent le coeur. La dizaine de chambres de notre
virage a une seule cuisine en commun, avec une cuisinière qu'il faut guetter et prendre d'assaut si on veut préparer un petit dîner. Et surtout, ne pas quitter des yeux la moindre papinette
(cuillère en bois) si on veut la retrouver... Une fois par mois, chaque chambre, à tour de rôle, doit accomplir la corvée du ménage qui consiste à évacuer les déchets de cuisine sobrement
accumulés dans un coin et à laver le sol du local et tout le couloir ! Notre logement d'étudiants en Hongrie nous semble un hôtel de luxe à côté, sans parler des récits de nos
camarades ayant fait un séjour linguistique en France et qui nous décrivaient leur chambre où ils étaient logés seuls ! Luxe inimaginable ! Ceci dit, la chaleur du
troupeau a quelque chose de rassurant et on apprend à ajuster ses exigences à celles des autres !
Le plus dur est de nous accommoder aux toilettes communes où les
cabinets sont bien séparés mais dépourvus de portes ! Ainsi, un rapide coup d'oeil vous permet de trouver la place libre... Pas d'abattant, l'usage veut que l'on se perche au-dessus
de la cuvette. Après quelques semaines de "pas le choix" qui est un puissant élément d'acclimatation, nous acquérons l'habileté d'équilibristes de nos voisines russes qui ont l'habitude de
lire leur journal dans cette délicate position, pendant ce temps perdu ! Le phénomène ne concerne pas exclusivement notre antique Arche de Noé, il se vérifie, avec des variantes selon la couleur
locale des républiques visitées, dans tous nos voyages à travers l'Union Soviétique !
la suite
suivra...
Eygalières, 10 mai 1967
(extraits d'une longue lettre dans laquelle J. Pilinszky se pose la question de l'émigration)
[...] Je n'ai jamais cherché à jouer un rôle quelconque. Mais comme cela m'est tombé dessus, il faut bien que je l'endosse. Seulement, je crains de ne pas pouvoir l'assumer chez moi, et l'émigration constituerait la seule suite et fin que j'ai encore à ma disposition.
Si je m'expatrie, le fait de disparaître dans l'indifférence et l'anonymat ne m'est point menaçant. Pour longtemps, je me considèrerais plutôt en liberté.
Personne ne peut être poète en dehors de son pays. [...] Comme Vous le dites : je ne suis que poète, homme - et non pas un saint. Dans ma situation, chez moi, je suis arrivé au bout de mes forces. Comme celui qui porte un poids trop lourd, et tout d'un coup, il ne sent plus ni le poids ni ses bras. Soudain, il prend peur, comprenant qu'il va tout lâcher. [...]
Si je rentre, je ne vois rien d'autre devant moi que la fidélité de la chute libre et la miséricorde de Dieu.
L'émigration a ses avantages et ses inconvénients. Ma mélancolie restera intacte. Un sentiment de dérobade me tourmentera aussi, sans aucun doute. C'est avec une angoisse incessante que je suivrai ma famille de loin. S'ils essuient des brimades, pourrai-je leur venir en aide, en faisant intervenir la radio Europe Libre ? S'ils sont malades, pourrai-je les soutenir matériellement ? [...]
Bien sûr, la liberté à l'occidentale ne serait pas dépourvue de dangers et de souffrances non plus. Comme quelqu'un qui a trop longtemps désiré une chose et lorsqu'il peut enfin tendre la main pour l'atteindre, il s'aperçoit que sa main est inerte. Tout ce que je vois à l'occident, je perçois comme un luxe douloureux, y compris même les monastères. En même temps, ce luxe me remplit d'effroi - du vertige paralysant de la liberté. Est-il possible que je ne puisse plus circuler que dans des couloirs de prison ?
[...] Et la boucle est bouclée. Que je rentre ou non, je dois agir à l'aveuglette - en remettant ma vie et ma décision à la miséricorde de Dieu. Et pourtant, en ce moment même, je me sens abandonné de Dieu qui ne dit rien. Serait-ce le début de ma chute ? Ou bien au contraire : le début d'un aboutissement ? [...]
traduction R.T. "Recueil des lettres de J. Pilinszky" éd. Osiris Budapest 1997 (Pilinszky János összegyüjtött levelei, Osiris Kiadó Budapest 1997)
Le village occupe le plateau, terre de blé, de betteraves. Le lac
repose à ses pieds, dans la verdure. Plage, bateaux, un plan d'eau comme il en existe tant. Ce lac, pourtant, joue à mes yeux le rôle de la madeleine de Proust. Enfant, j'y étais conduit par mes
parents. Nous y faisions du pédalo, nous marchions sur les berges. N'aimant pas l'eau, je ne me baignais pas. C'est sans doute pour cette raison qu'adulte, je n'y suis jamais retourné.
Monampteuil était sorti de mon esprit.
Je n'étais pas le seul à perdre la mémoire. Le parc nautique de l'Ailette avait pris le dessus, détourné le public. Perte de renommée. C'est le hasard qui m'a rendu
Monampteuil. Une carte de l'Aisne tombe sous mes yeux. J'y retrouve les itinéraires des randonnées cyclistes de l'adolescence. Des noms renaissent, communes que mon vélo traversait, où je n'ai
sans doute jamais posé le pied : Pargny-Filain, Chevregny, Urcel, Chavignon, Monampteuil... Je me souviens qu'en 1956, alors que j'étais allé souhaiter la bonne année à mon arrière-grand-père,
nous fûmes bloqués sur le plateau par un verglas soudain, incapables de regagner Laon. Deux jours de vacances imprévues à la ferme. Je me souviens qu'un avion, un jour, s'écrasa dans le lac, que
son pilote périt. Je me souviens...
La nostalgie n'est pas mon fort. J'aime me moquer de tous ces gens qui décorent le passé de grâces surnaturelles, parce qu'ils ont vieilli, que leur enfance figure un paradis perdu.
Dans les gravières proches de Monampteuil, on trouve des coquillages, fossiles d'un temps où la Picardie gisait au fond de la mer. Faut-il, en regardant le lac, rêver du temps béni où ses eaux
composaient l'océan ? Passé pour passé, je préfère celui qu'on recueille avec précaution, dans les archives, dans les bibliothèques. Sous la terre également. Mon instituteur du cours élémentaire
première année était archéologue, spécialiste d'un passé lointain, paléolithique, néolithique. Il amenait en classe des pierres taillées, polies, qu'il avait recueillies, nous
expliquait leur fabrication, leur maniement, la vie des hommes préhistoriques. J'ai retiré de ces leçons un amour de l'histoire qui tente d'approfondir les mystères de nos origines, de comprendre
d'où vient l'homme, quelles vicissitudes il a traversées. J'en ai gardé de même un goût pour le progrès. Jamais je n'éprouverai l'envie de retourner dans les cavernes, de chasser le gibier avec
des pointes de silex. Au feu de bois, je préfère les douceurs du chauffage central, un bon livre à la main.
"Picardie, autoportraits" recueil collectif
"Deuil donc, avec un point d'interrogation à la fin. Je me demande ce que veut dire ce mot. Je me demande s'il existe vraiment, déjà. Est-ce possible, rationnellement possible, de laisser une tristesse, un vide, un manque derrière soi ? Sans se retourner en plus ? A partir de quand (de quoi?) est-ce qu'on tourne une page ? Et comment on fait si on n'a pas envie de la tourner ?"
Chère Leyla, je ne vous connais que virtuellement et vous avez approximativement la moitié de mon âge... Je lis vos lignes ce matin et j'ai l'impression soudain que vos questions sont les mêmes que celles que je m'étais posées il y a peu de temps. Ai-je la certitude de pouvoir y répondre, déjà ? Je n'en sais rien moi-même; en tout cas, je tiens au moins un bout de début de réponse...
Le deuil... la grande question qui cesse d'être abstraite soudain, dès que nous y sommes confrontés. Les livres savants (je les ai évités), bourrés de bons conseils de psys vous en expliquent les étapes et vous aident à faire le travail. Je déteste l'expression travail de deuil qui s'apparente dans ma tête au bagne. Je dirais plutôt apprivoiser la douleur du manque, du vide.
Il y a toutes sortes de deuils comme toutes sortes de pertes. Les étapes se ressemblent, la longueur et la profondeur peuvent différer.
J'en ai connu plusieurs et de nature différente. Le dernier en date a débuté il y a trois ans, à la mort de Gilbert. De la sidération où la mort, soudain, devient réalité à jamais énigmatique, sous vos yeux, pour se métamorphoser en un VIDE total et incommensurable, niché dans tous les compartiments de votre vie, un silence à n'en plus finir qui prend la place de la tragique effervescence des premiers jours, pour vous habituer petit à petit à vous regarder dans les yeux et à partir même à la découverte de cette personne - vous-même - que vous n'avez jamais eu le temps de connaître... Je me suis dit que de ce tête-à-tête forcé, une bonne surprise pourrait peut-être sortir.
J'ai pris la ferme décision de ne rien fuir. Difficile de remettre les pieds au théâtre où les pas de Gilbert étaient si imprégnés ? Raison de plus pour prendre un abonnement. Difficile de relire ses articles en cours et restés inachevés ? C'est à moi de les terminer : nous avons tellement travaillé ensemble. Le plus dur était d'apprivoiser la maison, chargée de tant d'histoires, heureuses et douloureuses. De notre maison, elle devait devenir ma maison. Pendant quelques semaines, je n'ai pas pu la quitter. Des semaines très importantes dans ce face-à-face initiatique. Apprivoiser. Jusqu'au jour où elle a cessé d'être hostile et de renvoyer l'image du vide. Alors, je pouvais la quitter et y revenir. Ce n'est que plus tard que le "miracle" que vous évoquez ou implorez, s'est expliqué consciemment : Gilbert, je l'ai intégré en moi et, de par ce "miracle", il a cessé de désigner les vides et les manques, il est partout où je suis, toujours avec moi, pas besoin de l'évoquer exprès, ni d'aller sur sa tombe en quête de souvenirs. Il ne m'empêche pas d'avancer, bien au contraire, il me transmet sa formidable énergie.
Chère Leyla, je ne sais pas si je vous ai donné une piste. En tout cas, votre questionnement m'a donné l'occasion de formuler quelques mises au point pour moi-même et je vous en remercie...
Je tiens un journal, quasiment au jour le jour, avec le charme des impressions sur le vif, dans un style télégraphique, en hongrois assaisonné de phrases en russe -
couleur locale - comme si j'éprouvais déjà la nécessité de fixer le temps. Un cahier pour les dix mois à Moscou (nous l'écrivons même en grande partie à deux voix avec Marie) et un
autre pour les six mois de Leningrad. Je les ai maintenant avec moi. Souvent, je les enfouis dans mon "capharnaüm" du deuxième étage, éloignant le danger de m'y plonger avec délice et le
remords de perdre mon temps dans ces vagues nostalgiques somme toute stériles. Il suffit que je les ouvre pour retrouver, intacte, la jeune étudiante de 22-23 ans que j'étais alors, les
sentiments qui m'agitaient et qui n'ont pas pris une ride avec la fraîcheur de leur impitoyable et candide sincérité.
Malgré ce document précis, ce n'est pas la peine de me lancer dans une tentative de restitution chronologique. Je préfère les flashs qui éclairent capricieusement telle ou
telle image figée par la mémoire. Des impressions qui remontent à la surface.
Nous sommes une quinzaine d'étudiants hongrois, majoritairement des filles pour deux garçons (ils sont toujours peu nombreux en fac de lettres). L'habit de frères anges gardiens est
tros gros pour eux, personne n'a envie qu'ils l'endossent. Le vieux bâtiment où nous sommes logés est à deux pas du métro. A l'entrée, un cerbère veille à ce que tous les passages soient
filtrés. Nous devons présenter nos cartes d'étudiants avec photo, même au bout d'un an, alors qu'il nous voit passer plusieurs fois par jour. Même les mains glacées sur les provisions par moins
30° dehors : le règlement est sacré ! Les visiteurs éventuels doivent déposer leurs cartes ou papiers d'identité et le N° de la chambre où ils se rendent afin qu'il puisse les
rappeler à l'ordre d'évacuer les lieux avant minuit dernier délai.
La décoration de la chambre nous semble tellement rustique que nous l'agrémentons immédiatement des rideaux et d'un tapis pour la rendre plus douillette. Une fois par semaine,
deux fils se tendent à travers l'espace pour sécher notre petite lessive, à tour de rôles, et les visiteurs de notre Natacha, grande allumeuse devant l'éternel, doivent jongler pour
traverser ce labyrinthe. Au-dessus de mon lit en fer, des posters de Jimmy Hendricks et des reproductions des icônes de Roubliov, en bonne entente, ne dérangent qu'une prof de la fac, venue
nous rendre visite. Je refuse de les décoller.
la suite suivra...
CONTRE TON SEIN.
..
Contre ton sein oublie un jour de me serrer,
Moi qui suis à toi tellement !...
Aussitôt les voleurs me viendront enlever
Et toi qui rêvais, l'air content,
Tu t'effondreras en pleurs sur ce canapé.
Songeant au fol orphelin si loin échappé.
Si à chaque instant tu ne me câlines pas,
Criant : être à toi quel bonheur !...
A ton ombre voûtée un jour tu confieras : HA NEM SZORITSZ...
Me voilà seule avec ma peur.
Alors pour ton amour nul fil ne fileras : Ha nem szoritsz ùgy kebeledre,
Un faux-fil aura fait pour toujours ton malheur. mint egyetlen tulajdonod,
engem, mig álmodol nevetve,
Si tu ne m'étreins pas, si tu ne me dévores, szétkapkodnak a tolvajok
Me battront les arbres, les eaux, s majd sirva dölsz a kerevetre :
Les montagnes. C'est en enfant que je t'adore, mily árva s mily bolond vagyok !
Comme lui je suis ton bourreau,
Et ce palais où tu te baignes dans l'aurore Ha minden percben nem kecsegtetsz,
Je viendrai l'obscurcir, ce sera mon tombeau... hogy boldog vagy, mert nekem élsz,
görnyedö árnyadnak fecseghetsz,
texte français : Lucien Feuillade ha gyötör a magány s a félsz.
Nem lesz cérna a szerelmedhez,
ha ùgy kifoszlik, mint a férc.
Ha nem ölelsz, falsz, engem vernek
a fák, a hegyek, a habok.
En ùgy szeretlek, mint a gyermek
s épp olyan kegyetlen vagyok :
hol fényben fürdesz, azt a termet
elsötétitem - meghalok.
1937
[...] A la hauteur de la huitième marche, en plein virage, la rampe est presque noire. Je
devrais la repeindre. A quoi bon ? Cela ne désole que moi. Au lieu de s'écailler, la peinture s'amincit. Bernadette s'accrochait à cette courbe, pour éviter de glisser. Une attitude
illogique. Le meilleur moyen de ne pas tomber, c'est de passer à l'extérieur. Le long du mur, il y a la place voulue pour poser le pied.
Bernadette n'a jamais été logique. Sauf quand elle m'a plaqué. Depuis le début, je la soupçonnais de détester les vieux. Elle jurait ses grands dieux que l'âge ne comptait pas, que
les vingt ans qui nous séparaient n'étaient qu'une broutille. L'arrivée de l'arthrose l'a fait changer d'avis. Je ne pouvais pas m'en indigner. J'avais réagi de la même façon avec la hanche de
Ginette, son corps trop gros, trop rétif à bouger pour stimuler le plaisir.
Neuvième station. La troisième pause, je n'ai pas besoin de la décréter. Elle est dictée par ma colonne. Les mouvements respiratoires ne seront d'aucune aide. Je ne suis que
souffrance, dos voûté, condamné à scruter les déchirures rondes, deux disques qui me narguent. Les talons aiguilles sont meurtriers pour la peinture. Je n'ai jamais osé le dire. Avec son
caractère impulsif, Bernadette m'aurait quitté tout de suite. Mon silence n'a pas été très efficace. Elle est partie tout de même, il y a quatorze ans...
A la dixième marche, le virage s'estompe. Débute la dernière ligne droite. Les coureurs de cent mètres cassent leur tronc sur la fin, pour gagner un ou deux centièmes de seconde et
précéder leurs adversaires. Je n'ai plus d'adversaire. Seul en piste, éternel tronc cassé et cependant dernier, je néglige les secondes. Près d'un quart d'heure pour quelques mètres ! Je
sais ce que représentent les disques. Les talons de Bernadette me décrivent - une suite de zéros semés dans l'escalier - l'image de ma médiocrité.
L'éclat de la onzième marche ressemble à un quartier de lune. Le complément de l'étoile. Ginette ne se doutait pas qu'elle finirait en ciel. Pour monter vers la
chambre, respectueuse de mon travail, elle mettait des pantoufles. Moins érotiques que les talons aiguilles, ces charentaises flapies ! Pourquoi a-t-il fallu qu'au moment de sa chute, ses os
aillent cogner le bois, détacher la peinture ? Je lui ai reproché cette négligence. Je ne pouvais pas me douter que son cercueil causerait des dégâts moins poétiques que les deux astres.
[...]
extrait de la nouvelle "Dans l'escalier" publiée dans l'anthologie "Aime-moi!" aux éditions Nicolas Philippe
2002