Soumission * pastel très-très léger... (2009)
quatre catégories menées parallèlement : extraits des oeuvres de Gilbert Millet, traductions d'auteurs hongrois, réflexions et mémoires, dessins
Je reviens aux histoires anciennes après une pause relativement
longue. "Tout est matière à, réflexions, à condition que l'on s'en donne la peine" ai-je dit il y a peu... Un ordinateur qui rend l'âme, effaçant d'un seul coup des années de votre histoire
consignées, vous obligeant à un sevrage devenu petit à petit salutaire, vous ramenant à une autre réalité... Cependant, faut-il chercher, obstinément, un sens à tout ce qui nous arrive ;
existe-t-il des événements complètement hasardeux, réconfortants ou déstabilisants dans leur gratuité, selon les convictions de chacun ? Chercher systématiquement un sens reviendrait à supposer
une planification, une orientation des événements par un principe supérieur et nous ne serions que de simples marionnettes dans ce jeu-là. Cela peut être réconfortant car nous n'avons pas à
nous casser la tête, on prend soin de notre destin, comme dans un régime totalitaire que je connais bien. C'est décervelant mais confortable. Ce système de pensée a ses failles, le rôle du simple
pantin étant peu ambitieux et encore moins enthousiasmant ; de plus, il faut expliquer l'origine du mal, si tentant parfois... On introduit donc le fameux "libre arbitre", notion bancale
qui rend l'édifice hybride et incohérent. Mais encore une fois, ce n'est que ma "cuisine philosophale", rustique et sans prétention.
Dans la Hongrie communiste, l'Eglise est officiellement partenaire de l'état. Je suis baptisée, je fais ma communion et ma confirmation et je suis le catéchisme durant plusieurs
années. Le curé, en soutane, vient à l'école pour distiller les fondements de la foi, les histoires de l'Ancien et du Nouveau Testaments, après les cours qui nous apprennent que la religion est
l'opium du peuple ! Mais nous sommes, enfants, déjà rompus à la schizophrénie ambiante qui nous enseigne à jongler entre discours officiel et vérité sous-jacente !
Ma famille paternelle est catholique, ma mère vient d'une famille protestante. On a du mal à imaginer les engagements exigés de ma mère concernant la future foi de ses enfants à
naître dans la vraie voie catholique ! Ma grand-mère paternelle qui elle-même va rarement à l'église, m'oblige à suivre les messes du dimanche, avec communion chaque premier dimanche du mois. Les
plus pénibles étant les confessions qui précèdent l'hostie collant immanquablement au palais et que l'on n'a pas le droit de toucher avec les dents, sous peine de mordre le corps du Christ
lui-même !
Le confessionnal... Je suis terrorisée rien qu'en passant près de son mystère ténébreux. Dedans, je m'agenouille devant le moucharabieh qui laisse deviner une oreille grasse collée
contre la grille et qui attend avec ennui, avidité ou nonchalance mes maigres confessions que j'ai du mal à réunir depuis la veille...
la suite suivra...
ON DIT QU'ELLE EST TRES BELLE...
On dit qu'elle est très belle, et moi je ne dis rien,
On dit que ses cheveux de bronze chaud, c'est l'aube,
On dit que ses grands yeux sont des mondes d'étoiles,
Qu'elle est fière et jamais n'aurait même un regard
Pour un vilain garçon noiraud de mon espèce.
Pourtant elle sourit et tandis qu'on soupire
Vers sa lèvre moqueuse et son frêle menton,
On ignore qu'hier elle m'embrassait, moi.
Pendant qu'elle se tait, on ne peut savoir
Qu'elle voit la rosée qui est tombée la veille,
Et c'est sur nous, sur elle et moi, qu'elle est tombée.
Les merles, nous voyant étendus dans la joie,
Furent tous à leur tour entraînés dans l'ivresse,
Voletant près de nous dans les feuilles de mai.
Quelle chanson d'amour ils nous auront chantée !
traduction : László Gara
Mondják, hogy szép, és én semmit se mondok,
mondják, hogy égõ bronzhaja a hajnal,
hogy csillagokat hordoz éjszemében
s hogy büszke és dacos és rá se nézne
oly csúnya, fekete fiúra, mint én.
Õ csak kacag mind-erre, és irígyen
lesik ajkát és álla furcsa ívét
és nem tudják, hogy tegnap engem csókolt,
és hogyha hallgat, nem tudják, hogy õ most
arra gondol, hogy tegnap hullt a harmat
s r á n k hullt a harmat: õ reá meg én rám,
s hogy tegnap - látva boldog heverésünk -
még a rigók is mind megrészegültek
s közel röpülve a májusi lomb közt
eszeveszett szerelmi dalba kezdtek.
Une toile le représente en 1999. Francis Bacon est assis sur une chaise de bureau, socle d'aluminium, siège
noir, dossier jaune. Penché au-dessus d'une table sans pieds, directement fixée dans l'ocre jaune du mur, il écrit. Le dernier livre. Son corps est nu. Une ligne blanche, la colonne vertébrale,
saille de son dos. La jambe repliée expose une musculature puissante. On a l'impression qu'elle va bientôt se détendre, comme la patte d'une sauterelle. La mort de la littérature s'inscrit
dans cette chair athlétique qui, déjà, se dissout, s'évade en tache sur la moitié du dos, contamine son reflet. Est-ce pour se donner l'illusion de ne pas être seul que l'ultime écrivain se
dédouble dans un miroir ?
Sur le sol bleu, taché de mauve, traînent deux feuilles. Des lettres s'y promènent, disjointes. Il semblerait qu'en tombant de la table les mots se soient désarticulés. Pour les
reconstituer, les aligner dans l'ordre, il faut connaître par coeur les phrases de Bacon :
Le sentiment du faux que j'ai en écrivant pourrait être rendu par l'image suivante : un homme, placé dans un grenier devant deux lucarnes, attend une apparition qui n'a le droit
de se produire qu'à la lucarne de droite. Mais tandis que celle-ci, justement, reste fermée par un verrou que l'on distingue vaguement, les apparitions surgissent l'une après l'autre à
celle de gauche, s'efforcent d'attirer le regard et y parviennent finalement sans peine, en prenant une ampleur croissante, qui va, quelque résistance que l'on oppose, jusqu'à boucher l'ouverture
véritable.*
C'est chez moi, dans l'abri souterrain que j'ai construit, à partir de 1998, que Franz Kafka a peint cette toile. La posture de Bacon, sa façon de tenir le stylo, la table fixée
au mur, le miroir, rien de tout cela n'a été inventé. Même la déliquescence des chairs est réaliste. Ce qui ne l'est pas, en revanche, c'est l'épaisseur de la musculature. Bacon était chétif,
pour ne pas dire malingre. On avait l'impression que l'haleine d'un moineau aurait suffi à le briser ou qu'il tenait à incarner un monde en train de disparaître, celui des hommes qui naissent
d'une femme et d'un homme, qui n'ont pas reçu en héritage, au fond d'une éprouvette, la perfection des gènes.
Parmi les quelques gratteurs de papier qui survivaient encore, pour la plupart fouilleurs de leurs propres poubelles, experts dans leurs divorce et leur constipation, leurs gorgées
de bière et leurs amours bancales, j'ai élu Francis Bacon pour son physique ingrat. A cette époque, j'avais trois femmes, dont une légitime, un chat, quatre enfants, un perroquet, une mère mitée
qui refusait de mourir, un château presque en ruine. Avec moi, cela faisait douze problèmes, douze travaux et je ne suis pas Hercule. Un mètre soixante-sept, cinquante-trois kilos, des
biceps si minuscules que l'on voit l'os à travers. Au lieu de nettoyer mes écuries d'Augias, je m'enfermais dans une salle souterraine et je lisais : Matisse, Ingres, Poulenc... J'avais
tapissé mon refuge de reproductions de mes peintres préférés, Debussy ou Stendhal.[...]
*extrait du "Journal" de Kafka
nouvelle publiée dans l'anthologie "Le dernier livre" éditions Nestiveqnen 2002
Le 7 juillet est toujours une date à part... Impossible de ne pas revivre cette ultime nuit de
veillée, après le verdict sans appel du médecin : "Votre mari est en train de partir. " - "Partir où ?" - "Mourir, Madame". Ce petit dialogue reste
gravé pour toujours : ma question idiote qui ne peut, ne veut pas comprendre. Que le miracle tant de fois accompli n'aura pas lieu. Qu'il ne reste plus qu'à attendre, dans cette atmosphère
devenue soudain glaciale. Que lui, ce lutteur héroïque depuis des années et même depuis ces quelques mois de condamnation définitive, a fini par baisser les bras, comme en s'excusant : je suis
allé aussi loin que possible, je n'en peux plus...
Amos, cher ami et frère véritable, tu ne liras peut-être pas ces mots. Tu nous as tenu compagnie, à nous deux, dès mon premier appel, laconique et désespéré, jusqu'au bout
et même au-delà. Cette terrible attente en a été allégée et je t'en serai reconnaissante jusqu'à la fin de ma vie.
La vie continue et la tristesse se mue en énergie à chaque fois que je pense à lui. J'ai retenu la leçon. Il ne faut pas gâcher les instants qui nous sont impartis :
ils ne reviendront jamais. Il y a tant de choses passionnantes à faire pendant ce laps de temps si minuscule et la peau de chagrin diminue à une vitesse sidérale... Comment pourrait-on
envisager un seul instant la béance menaçante de l'ennui ?
Je n'ai pas besoin de "travailler" mon deuil, pas de pensum quotidien à accomplir, ni de solitude à combler. Avec ce testament-là, j'ai de quoi nourrir le restant de mes
jours...
dessin : T. R. (2001)
Il y a un an, jour pour jour, je me suis
lancée... Je me
souviens encore : serrement de coeur, trac, saut dans l'inconnu - et une envie impérieuse de s'y jeter. Pourquoi ? Sans doute et avant tout, avec les mots du même Endre Ady :
"... Je voudrais de plus près me montrer, // Que me voient ceux qui voient... " (Szeretném magam megmutatni, // Hogy látva lássanak, //Hogy látva lássanak) Toutefois, j'ai décidé de
garder une partie de l'anonymat, du moins devant ceux qui ne me connaissent pas personnellement, me disant que l'identité précise n'a aucune importance, finalement : ceux qui
savent voir, construiront leur image sur la trame des mots... Les mots et quelques images : voilà les seuls véhicules que je me destinais pour arriver jusqu'à vous. Le reste
me semblait inutile exhibition.
Comme j'étais persuadée que la mode de livrer mes états d'âme journaliers sur un blog n'avait pas grand intêret, que j'étais nulle en cuisine et en point de croix, tout comme en
potins people, j'ai choisi la traduction d'auteurs hongrois, mine de trésors méconnus.
Le deuxième anniversaire de la mort de Gilbert a donné le coup de pouce décisif. Je me suis dit que je le prolongerais ainsi à travers ses textes, puisque la publication en masse
mercantile confère à la littérature une vie de libellule... Il redoutait plus que tout l'oubli, ce trou noir vorace de corps célestes. J'ai vécu de très près la gestation de cette oeuvre
restée inachevée, et je me retrouve étroitement liée à lui à travers ses mots, cet acte de genèse.
J'ai toujours aimé jouer avec les mots. Le français constitue un terrain de jeu extraordinaire : pour beaucoup, c'est la langue de l'écriture par excellence. Pour moi, c'est un défi
permanent et une jubilation, une conquête et une découverte d'une autre moi-même. Je reste persuadée que s'exprimer dans une langue ou une autre, signifie se glisser dans une autre peau...
Et le vécu, l'initiation mystérieuse à telle ou telle langue conditionne notre parole. Le français a libéré la mienne.
En un an, quelques 206 articles et 615 commentaires. Je ne cours pas après les records, même si vos commentaires font très plaisir, ces fameuses petites passerelles entre les
âmes... Le reste, de toute façon, nous ne le maîtrisons pas. Depuis un an, je passe beaucoup de temps à nourrir ces pages et à lire aussi les vôtres. Ce n'est pas du temps perdu, il
m'enrichit...

Par jeu ne me trompant jamais
Coulée en or, tu sourirais
A mon chevet.
Diamants verts seraient tes yeux,
Roses d'opale tes seins, deux
Rubis tes lèvres.
Belle statue d'or immortelle,
Tu me serais enfin fidèle,
O maléfique.
En quelque lieu que soit ton corps
M'appelleraient tes formes d'or,
Toujours, toujours.
Si la vie me faisait souffrir,
Tes hanches viendraient rafraîchir,
Mon front en feu.
adaptation d'Alain Bosquet
A Léda aranyszobra
Csaló játékba sohse fognál,
Aranyba öntve mosolyognál
Az ágyam elött.
Két szemed két zöld gyémánt vóna,
Két kebled két vad opál-rózsa
S ajakad topáz.
Arany-lényeddel sohse halnál,
Ekes voltoddal sohse csalnál,
En rossz asszonyom.
Hùs-tested akármerre menne,
Arany tested értem lihegne Gustav KLIMT : Judith et Holofernes
Mindig, örökig.
S mikor az élet nagyon fájna,
Két hüs csipöd lehütné áldva
Forró homlokom.
" Que deviendront nos souvenirs après notre
disparition?" demande une amie hongroise sur son blog. Question bien plus complexe qu'il n'y paraît. Ne sommes-nous pas en train d'essayer de les
fixer, dans leurs contours de plus en plus flous, afin qu'ils survivent à cet inexorable évanouissement ? A quoi bon ? Ils nous appartiennent si intimement que leur survie n'a aucun sens logique;
ils devraient nous suivre fidèlement, tels les chevaux et les serviteurs, voire les épouses, ensevelis auprès de leur seigneur défunt des temps jadis...
Nos souvenirs, ces oripeaux défraîchis nous appartiennent intimement. Pourquoi l'envie de les confier, de les partager, même partiellement, même en les filtrant, les édulcorant ou
bien au contraire, en les livrant dans toute leur cruauté, quitte à s'écorcher au passage ?
Même dépourvus de narcissisme maladif, nous sommes effleurés par cette tentation. Voulons-nous compléter l'esquisse de notre image, afin que les traits primordiaux apparaissent pour
dévoiler les sillons, les ébauches successifs qui ont abouti à l'impression présente ? Avons-nous besoin de témoin dans cette descente vers les abysses de la mémoire, témoin qui nous tient
la main, que nous prenons par la main, pour que le chemin soit moins abrupt, moins cahotant ?
Voulons-nous corriger, consciemment ou inconsciemment, l'image surgie des replis mystérieux, révélant des blessures dissimulées devant nous-mêmes ? Une envie irrépressible de
sincérité arrive parfois à bouleverser l'ordre établi. Un ordre que nous avons mis des années d'acharnement à bâtir. Pour nous protéger. Pour pouvoir vivre. Un mur protecteur que tout le monde
ignore, que nous parvenons à oublier nous-mêmes par moment... Un numéro de haute voltige permanent.
Revenons à la première personne. Pourquoi livrer mes souvenirs ? Le narcissisme est assurément le motif le moins décisif. Ressusciter mes fantômes ? Le fantôme de moi-même
? Défier le temps qui s'écoule impitoyablement, en dépit des tentatives désespérées de l'arrêter, du moins le ralentir ? Tout cela à la fois. Et mille autres raisons encore. Mise au point en
langage codé que je suis la seule à déchiffrer car la seule à pouvoir regarder derrière le miroir...
la suite suivra...