Le blog de Flora
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Petit jeu de société ou solitaire

4 Mai 2009, 13:06pm

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Publié par Flora

J'ai vu sur plusieurs blogs ce petit jeu amusant et je me suis laissé tenter sans dresser toutefois des listes exhaustives :

Ce que j'aime :
* me réveiller en douceur, démarrer au ralenti
* commencer la journée avec le soleil, faire un tour au jardin tandis que l'eau du café chauffe dans le bouilloir et et sentir les parfums exhalés par la fraîcheur
* prendre mon temps pour les petites choses en apparence insignifiantes
* recevoir un signe amical inattendu
* être invitée quelque part où je connais / je ne connais pas tout le monde
* m'évader dans un bon bouquin
* faire des compliments sincères
* la méditation sans planer
* pouvoir lire avant le sommeil, sans déranger personne
* un bon café qui éclaircit les idées
* me sentir aimée, sans démonstration
* quand tout est propre et en ordre autour de moi, par des mains invisibles (hélas, je ne peux compter que sur les miennes...)
* jouer même si je ne gagne pas à tous les coups
* aller voir des expositions, plutôt seule
* aller au théâtre, au cinéma avec quelqu'un, surtout si les fauteuils son confortables
* m'asseoir sur la terrasse d'un café, regarder les gens en essayant de deviner leur histoire
* une conversation qui va à l'essentiel, au fond des choses
* manger des pastèques en Hongrie, en été
* remettre les choses au lendemain
*........
Ce que je déteste :
*
remettre les choses au lendemain
* les égocentriques qui ne savent parler que d'eux-mêmes
* les motos qui pétaradent (idem pour une certaine "musique")
* être bousculée  dans mon rythme
* les esclandres
* la violence sur plus vulnérable
* le manque de nuances
* les m'as-tu-vu et superficiels, ceux qui ignorent le doute
* la trahison et l'hypocrisie
* l'apitoiement sur soi paralysant
* le cynisme stérile
* le catastrophisme pleurnichard
*
être submergée
* ........

Voilà, si ça vous tente!

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Attila József (1905-1937) * "Ma mère"

2 Mai 2009, 19:30pm

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Publié par Flora


Ma mère

Je la vois, tenant son bol à deux mains.
Le soir tombait, c'était dimanche.
Elle souriait en silence,
Assise un peu dans la pénombre.

Elle apportait, de chez Son Excellence,
Une assiettée, tout son dîner.
Nous nous couchions et je songeais
Qu'eux en mangeaient une marmite.                       
                                                                                Anyám
C'était ma mère, mince et bientôt morte,             A bögrét két kezébe fogta,               
Car les laveuses meurent jeunes.                       ùgy estefelé egy vasárnap
Leur corps tremble sous les fardeaux,                 csöndesen elmosolyodott
Le repassage use la tête.*                               s ült egy kicsit a félhomályban  -

La vapeur semble un nuage apaisant                  Kis lábaskában hazahozta
Sur le linge sale en montagnes.                         Kegyelmeséktöl vacsoráját, 
Pour ce qui est de changer d'air                        lefeküdtünk és eltünödtem,
Les laveuses ont le grenier.                              hogy ök egész fazékkal esznek  - 

Je la vois finir, le fer à la main.                          Anyám volt, apró, korán meghalt,
Sa taille, toujours plus fragile,                           mert a mosónök korán halnak,
A été brisé par le capital.                                 a cipeléstöl reszket lábuk
Pensez-y bien, ô prolétaires !                            és fejük fáj a vasalástól  -

Courbée par sa tâche, elle était pourtant            S mert hegyvidéknek ott a szennyes !
Une jeune femme et je l'ignorais.                        Idegnyugtató felhöjáték
En rêve, elle avait un tablier propre,                   a göz s levegöváltozásul
Parfois, le facteur lui disait bonjour.                    a mosónönek ott a padlás  -

*il s'agit du fer à l'ancienne, avec du charbon de bois       Látom, megáll a vasalóval.
                                                                   Törékeny termetét a tôke
                                                                   megtörte, mindig keskenyebb lett  -
                                                                   gondoljátok meg, proletárok  -

                                                                   A mosástól kicsit meggörnyedt,
                                                                   én nem tudtam, hogy ifjù asszony,
                                                                   álmában tiszta kötényt hordott,
                                                                   a postás olyankor köszönt néki. 
                                                                  traduction : P. Eluard                                                                                           1931 

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Oeuvre de Gilbert * "Tout un cinéma"

1 Mai 2009, 13:45pm

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Publié par Flora

   Les autres vont au cinéma. Je n'ai pas droit à ce plaisir. Je passe toutes mes soirées devant les pires cassettes. Abel n'aime ni l'intelligence ni la promiscuité. Il tolérerait le grand écran si on pouvait lui garantir une salle vide, réservée à son usage exclusif, avec l'esclave à ses côtés, c'est-à-dire moi. Il se gaverait de son dolby, d'effets spéciaux, de mitraillages et d'explosions, hémoglobine, racolage, comme seuls acteurs des dinosaures ou des Martiens factices.
   Son cerveau est vulgaire, son corps trop lourd pour être déplacé. Il ne supporte que son canapé où  il m'oblige à me vautrer. Pour lui être agréable, il faut rester cloîtré, loin des fenêtres. Que cela me fasse souffrir fait partie du jeu. Abel a besoin d'un souffre-douleur et comme je suis tout près...
   Je me prénomme Valérien mais il préfère m'appeler Caïn, à cause de la Bible. Cette supercherie lui permet d'affirmer qu'un jour, je le tuerai. "Et tu le paieras cher ! L'oeil sera dans la tombe, il te regardera." Il ne connaît qu'une citation mais l'estropie cent fois par jour. Qu'il n'y ait pas plus pacifique que moi importe peu. Ses navets lui décrivent un monde de psychopathes, de tueurs en série, de justiciers dévastateurs. Il me prête  leur étroitesse de vue et leur malignité.

   Caïn me fait la tête. Il n'ose pas me regarder en face. Je vois dans le miroir sa moue de supplicié. Il lit sans cesse des scénarios, soigneusement choisis pour leur teneur intellectuelle.  Il les apprend par coeur, faute de voir les images. Celui d'aujourd'hui convient à merveille. "La sentinelle" de Desplechin, une histoire de cadavre. Il doit m'imaginer en décomposition. Accélérer ma mort le tente énormément mais le courage lui manque  pour frapper tout de suite. Je ne désespère pas. La haine va s'accroître. Notre vie ralentie lui ruine le moral.
   Si je l'écoutais, je passerais mes journées à m'exhiber dans Valenciennes. J'irais au dix-huit salles de la Briquette, manger des esquimaux ou embrasser les filles. Il recueillerait les miettes de mon triomphe. Monsieur se prend pour un cerveau mais toutes ses pensées sont au-dessous de la ceinture : devenir acteur célèbre, attirer jusqu'à lui des nuées féminines, ses pauvres rêves d'accouplements sordides.
   Il me prétend stupide, ne comprend pas que je le manipule. Mon rôle de larve sans cervelle, je le peaufine avec amour. Je hausse le son. Je souris aux crétins de mon petit écran. Je répète en criant les répliques affligeantes, les phrases minuscules d'Arnold Schwarzenegger. Un jour, il va craquer. Lui qui se croit malin, cite Antonioni, Chahine et Angelopoulos, sans se douter que je connais leurs films, il ne lui vient pas à l'idée que si j'étale tant de bassesse, c'est pour me suicider. L'arme est assise tout près de moi ; elle ne sait pas qu'elle va frapper. Elle n'ose pas encore.
[...]

 

Version  "valenciennoise" du texte paru dans une revue sous le titre "Chacun pour soi". Ci-dessus le début de la nouvelle version parue dans l'anthologie "Oser" aux éditions Page à Page   1999.
La composition géniale de la nouvelle ne laisse comprendre qu'à la fin qu'il s'agit de jumeaux siamois et du coup, on reprend la lecture sous un nouvel éclairage... C'est aussi une variation sur l'ambivalence des goûts et de la nature humains.

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Le rideau * huile (1998)

29 Avril 2009, 12:57pm

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Bribes de mémoire 34. Vestiges et poids morts

28 Avril 2009, 15:53pm

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Publié par Flora

  
   Je viens de grimper les trente-six marches qui mènent à mon bureau (c'est dire que ce pèlerinage est rare) pour me replonger dans le capharnaüm qui renferme quelques vestiges de mon histoire. J'ai l'impression de marcher sur des sables mouvants, parmi des documents en désordre, en attente d'être triés et sévèrement élagués. Je me demande parfois pourquoi je tiens à garder des bouts de souvenirs que je ne revois que rarement, tant le risque est grand de me faire capturer dans leurs filets sournoisement tendus...
   Des conseils sages vous exhortent à mettre de l'ordre dans vos affaires (et dans votre vie), de vous débarrasser de ces poids morts que vous traînez comme des chaînes à vos pieds, de regarder ainsi allégé vers l'avenir. Cependant, c'est plus difficile à entendre qu'à écouter. Je suis de la génération d'une période de vaches maigres, à qui on a seriné à longueur de temps qu'il ne fallait rien jeter car ça pouvait servir !  que la maison était pleine de bouts de ficelles et de bouts de toutes sortes de choses qui pouvaient servir ! Cela devient forcément une seconde nature. Les poches de mon père  -  et de mon grand-père déjà !  -  contenaient toujours, outre son canif, de vrais bouts de ficelles qui servaient à attacher des choses qu'il transportait sur sa bicyclette. Combien de fois je l'ai vu brandir triomphalement la petite pelote en disant: "Vous voyez ? Si je n'étais pas prévoyant..." et cela le confortait dans sa position de celui qui a toujours une solution sous la main.
   Ma mère, dans des bouffées de besoin de renouveau, faisait régulièrement des razzias sur le grenier, sur des tiroirs et des placards, mines de trésors révolus, et c'est ainsi que je voyais disparaître cahiers et livres d'écolier, vieux journaux et revues et même des meubles..., jusqu'à ce que je proteste énergiquement. Depuis, j'essaie de rapatrier (tiens ! où est donc cette patrie -là ?) petit à petit les vieilleries auxquelles je tiens.

   Et c'est là que j'en arrive à l'essentiel : la cause principale de mon passéisme ne réside pas dans l'utilité très hypothétique des objets mais dans le fait simple qu'ils sont habités par les traces du vécu, des gens qu'ils ont côtoyés, des mains qui les ont touchés. Ils sont des preuves irréfutables de ma réalité, de la véracité d'un passé évanoui que je n'aurai pas seulement rêvé...
la suite suivra...

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Miklós Radnóti (1909-1944) * "Bien longtemps..."

26 Avril 2009, 13:16pm

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Publié par Flora

Bien longtemps je t'ai celée
Bien logtemps je t'ai celée,
comme l'arbre en son feuillage
le fruit lentement mûri ;
et, lucide fleur de glace
sur le miroir de la vitre,
dans mon esprit tu fleuris...
Et je sais ce que veut dire
ta main dans ta chevelure ;
je porte en moi de tes pas
cette infime fléchissure,
et la courbe de tes côtes
s'il advient que je l'admire
comme un qui s'y reposa,
pur miracle qui respire ;
dans mes rêves bien souvent
mes deux bras deviennent cent
et comme un dieu dans un rêve
dans mes cent bras je te prends.


                                                       20 février 1942
traduction : Jean-luc Moreau


 

REJTETTELEK

Rejtettelek sokáig,

Mint lassan ért gyümölcsét

levél közt rejti ága,
s mint téli ablak tükrén
a józan jég virága
virulsz ki most eszemben.
S tudom már mit jelent ha
kezed hajadra lebben,
bokád kis billenését
is örzöm már szivemben,
s bordáid szép ivét is
oly hüvösen csodálom,
mint aki megpihent már
ily lélekzö csodákon.
Es mégis álmaimban
gyakorta száz karom van
s mint álombéli isten
szoritlak száz karomban.

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Oeuvre de Gilbert * "Le prisonnier"

25 Avril 2009, 20:00pm

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Publié par Flora

    A tâtons, ses mains explorent l'espace, de centimètre en centimètre. Elles progressent, à l'horizontale, avec prudence, craignant de raccourcir l'intervalle des pulsations, d'accentuer la douleur, minuterie logée à l'intérieur de son cerveau. La fraîcheur du tissu, son grain soyeux, l'élasticité sous les reins, le dos, les cuisses, l'épaisseur moelleuse qui encadre la nuque, tout confirme l'existence d'un lit. Le matelas pneumatique serait plus inconfortable, le duvet rêche et exigu. Le ciel, même couvert, laisserait filtrer une lueur diffuse, la toile de tente des odeurs d'aromates et d'agaçants vols de moustiques.
    Origan sauge, menthe, myrte, laurier, des noms papillonnent dans sa mémoire mais ils ne sont d'aucun secours, n'expliquent pas le lit, l'obscurité. De son passé, proche ou lointain, il ne parvient à soutirer qu'un inventaire botanique : figuier, hysope, thym, serpolet, fenouil, amandiers, oliviers, asphodèles, férule, autant de plantes qu'il aurait été incapable de reconnaître. Ses bras non plus ne savent pas résoudre l'énigme. Aussi loin qu'il les étende, ils rencontrent le drap. Très lentement, il fait glisser les jambes, accélérant l'horloge vicieuse qui lui martèle les tempes, puis il attend, fouillant le vide, obligeant ses yeux à des manoeuvres douloureuses. En vain. Même en oblique, il ne distingue rien.
    Au bout de longues minutes, les pulsations commencent à s'espacer, adoptant une cadence presque supportable, vingt secondes environ. Profitant du répit, il se tourne délicatement, se met en perpendiculaire avec le bord du lit. les genoux plient sans effort. Une surface douce accueille les talons, espèce d'ouate qui chatouille la plante des pieds. La conséquence est immédiate, idée soudaine, détresse que confirment de rapides attouchements : on l'a dépouillé de ses vêtements avant de le déposer là. Il se revoit, enfant, à la visite médicale de son école, nu, moqué pour une taille chétive, des poils retardataires. 
    Il se redresse, s'assoit, une main devant le sexe. Maintenant qu'il se sait en position de faiblesse, l'étape suivante se lever, tâtonner dans l'inconnu paraît insurmontable. Il hésite, concentré sur les battements des tempes qui seuls peuvent distraire sa peur. Une trentaine de secondes sont désormais nécessaires entre deux coups. Sans réfléchir, il soulève son corps,  saisit le drap qui vient à lui sans résister. Sa nudité emballée avec rage, il reste aux aguets, craignant d'avoir déclenché l'alerte et mis en branle des adversaires hypothétiques. Dans ses mouvements désordonnés, une certitude lui est venue : il a tué Mireille. [...]
début de la nouvelle "Le prisonnier" in Ennemis très chers,  éd. Manuscrit  2001  

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Portrait de Samuel Beckett * encre et pierre noire (2001)

24 Avril 2009, 16:12pm

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Publié par Flora

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Bribes de mémoire 33. Coeur d'artichaut

23 Avril 2009, 19:06pm

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Publié par Flora

   Il ne faut jamais se moquer des sentiments amoureux qu'éprouvent les enfants, même très jeunes. Je suis persuadée que ces tourments ressemblent fortement à ce qu'ils éprouveront plus tard, adultes. Et l'on peut causer des dégâts irréparables en manquant de respect pour ces émois, sources de souffrances et d'éblouissements intenses.
   En ce qui me concerne, j'ai toujours été sujette à des coups de foudre à retardement. Dans un premier temps, une rencontre même agréable ne déclenche rien, puis au moment où l'on s'y attend le moins, le calme plat vole en éclats, comme si le poison avait besoin d'un certain délai pour s'infiltrer et faire son effet.

   On peut le regretter ou non, et sans radoter sur les bons vieux temps où notre jeunesse rendait la vision de l'existence tellement plus exaltante, nos flirts étaient bien plus chastes, longtemps platoniques, ce qui n'enlevait rien à l'intensité des sentiments. Aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours été une grande amoureuse mais je divulguais rarement mes attirances. Je peux en parler maintenant car ces temps semblent tellement révolus que je me sens à l'abri, du haut d'une certaine sérénité débutante. Je pouvais même éprouver des sentiments très forts simultanément, envers plusieurs personnes comme si j'avais le coeur à tiroirs multiples. Un coeur d'artichaut... Heureusement, un chagrin d'amour ne durait jamais longtemps, chassé par un nouveau coup de foudre. Les séparations étaient dues au destin : quitter un pays à la fin du séjour. D'autres amours enfouies, je pouvais en traîner la cicatrice profonde durant des années, sans qu'elles m'empêchent de vivre. Je ne me suis engagée corps et âme qu'en rencontrant Gilbert et les coups de foudre ont cessé miraculeusement.

   J'étais étudiante lorsqu'une amie m'a entraînée chez une voyante qui habitait, de façon pertinente, face à un cimetière. C'était une vieille dame qui lisait dans les cartes et les lignes de la main avec une grande réputation. Je me rappelle d'une seule phrase de ce charabia : "Je vois surtout des étrangers autour de vous. " L'année suivante, je suis partie à Moscou pour toute l'année universitaire, suivie d'un semestre à Leningrad. Ce sont de merveilleuses années d'apprentissage de la langue russe, de la mentalité, du mode de vie si différents de chez nous, malgré les régimes "frères". Les nombreux voyages nous ont amenés jusqu'en Asie centrale, à travers la Géorgie, l'Arménie, la Crimée, les pays baltes. La vie d'étudiant nous laissait beaucoup de loisirs pour l'apprentissage de la vie adulte aussi, tout simplement.
la suite suivra...

  

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János Pilinszky * Lettre à la veuve de Béni Ferenczy*

21 Avril 2009, 19:06pm

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Publié par Flora

*Béni Ferenczy a été un sculpteur éminent de la première moitié du 20e siècle.

                                                                                                                             
Ohain, le 4 juillet 1967

        Très chère Erzsike!

   J'espère que vous recevrez ma lettre car je n'ai toujours pas votre adresse que je suis obligé de reproduire de mémoire.
    La nouvelle de la mort de Béni   -   gravement malade depuis dix ans  -  m'a sidéré. Dans le monde artistique hongrois, sa vie exemplaire fut unique. Il était dépourvu de toute rhétorique, maladie qui envahit l'art de presque tous. Il ne laisse derrière lui que des formes pures, de la parole vraie  -  au lieu du lierre momifié de la rhétorique. De l'essence et non pas de l'apparence. La rhétorique est la principale maladie de l'art en Hongrie. La rhétorique à effet, en remplacement de l'acte nu du saut périlleux  -  le secret unique et muet de toute oeuvre véritable. Béni ne parlait que ce langage-là. 
    Très chère Erzsike, tout cela est vrai mais la mort reste la mort et rien n'y peut. Mais vous savez, avec les années, les morts que nous avons aimés et que nous aimons, sont plus nombreux que les vivants. Et de ce fait, le mur qui nous sépare d'eux s'amenuise aussi. Dans ma jeunesse, le monde  -  instinctivement  -  était le seul existant. Cependant, ce monde devient de plus en plus irréel à mes yeux. Et si c'est vrai : est-il vraiment parti, celui qui a quitté cette irréalité ? Je ne sais pas si je suis clair. La mort ne représentait pour moi une réalité absolue que tant que je percevais ce monde comme une réalité. Au fur et à mesure que le monde perd de son poids, les morts grandissent en nous. Dans un premier temps, la distance semble infranchissable, puis elle diminue de plus en plus, non pas du fait de nous leurrer à prendre les morts pour des vivants, bien au contraire : c'est selon les lois propres à cette distance infranchissable que la mort devient proximité intime jamais imaginée.
    Pardonnez-moi ces abstractions, à l'allure trop distante. Je ne les destine pas pour la consolation. Je veux vous rassurer sur la réalité.
    Très chère Erzsike, que pourrais-je écrire de plus ? Je sais que le fauteuil de ce cher Béni demeure vide. Ces dix dernières années, il a beaucoup souffert mais ça valait la peine. Il a retrouvé son innocence, il a pu mourir aussi pur qu'il était venu au monde. Et en cela, vous avez votre part incommensurable. Mourir ainsi, c'est "l'ambition" des plus grands. C'est le privilège des enfants, des saints et des génies. Pensez à cela et vous ne serez plus jamais seule.
                                                                                               
 Très affectueusement : 
                                                                                                                                                                                             János 


traduction : T.R.   l'illustration est un dessin de B. Ferenczy, représentant J. Pilinszky

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