Le blog de Flora

János Pilinszky * Lettre à la veuve de Béni Ferenczy*

21 Avril 2009, 19:06pm

Publié par Flora

*Béni Ferenczy a été un sculpteur éminent de la première moitié du 20e siècle.

                                                                                                                             
Ohain, le 4 juillet 1967

        Très chère Erzsike!

   J'espère que vous recevrez ma lettre car je n'ai toujours pas votre adresse que je suis obligé de reproduire de mémoire.
    La nouvelle de la mort de Béni   -   gravement malade depuis dix ans  -  m'a sidéré. Dans le monde artistique hongrois, sa vie exemplaire fut unique. Il était dépourvu de toute rhétorique, maladie qui envahit l'art de presque tous. Il ne laisse derrière lui que des formes pures, de la parole vraie  -  au lieu du lierre momifié de la rhétorique. De l'essence et non pas de l'apparence. La rhétorique est la principale maladie de l'art en Hongrie. La rhétorique à effet, en remplacement de l'acte nu du saut périlleux  -  le secret unique et muet de toute oeuvre véritable. Béni ne parlait que ce langage-là. 
    Très chère Erzsike, tout cela est vrai mais la mort reste la mort et rien n'y peut. Mais vous savez, avec les années, les morts que nous avons aimés et que nous aimons, sont plus nombreux que les vivants. Et de ce fait, le mur qui nous sépare d'eux s'amenuise aussi. Dans ma jeunesse, le monde  -  instinctivement  -  était le seul existant. Cependant, ce monde devient de plus en plus irréel à mes yeux. Et si c'est vrai : est-il vraiment parti, celui qui a quitté cette irréalité ? Je ne sais pas si je suis clair. La mort ne représentait pour moi une réalité absolue que tant que je percevais ce monde comme une réalité. Au fur et à mesure que le monde perd de son poids, les morts grandissent en nous. Dans un premier temps, la distance semble infranchissable, puis elle diminue de plus en plus, non pas du fait de nous leurrer à prendre les morts pour des vivants, bien au contraire : c'est selon les lois propres à cette distance infranchissable que la mort devient proximité intime jamais imaginée.
    Pardonnez-moi ces abstractions, à l'allure trop distante. Je ne les destine pas pour la consolation. Je veux vous rassurer sur la réalité.
    Très chère Erzsike, que pourrais-je écrire de plus ? Je sais que le fauteuil de ce cher Béni demeure vide. Ces dix dernières années, il a beaucoup souffert mais ça valait la peine. Il a retrouvé son innocence, il a pu mourir aussi pur qu'il était venu au monde. Et en cela, vous avez votre part incommensurable. Mourir ainsi, c'est "l'ambition" des plus grands. C'est le privilège des enfants, des saints et des génies. Pensez à cela et vous ne serez plus jamais seule.
                                                                                               
 Très affectueusement : 
                                                                                                                                                                                             János 


traduction : T.R.   l'illustration est un dessin de B. Ferenczy, représentant J. Pilinszky

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Oeuvre de Gilbert * "Poste restante"

20 Avril 2009, 10:33am

Publié par Flora

    [...] Brodequins, bûcher, cangue, carcan, chevalet, corde, croix, écorchement, électrocution, estrapade, flagellation, fusillade, fouet, garrot, gaz, gibet, guillotine, knout, lapidation, match du Paris-Saint-Germain, pilori, potence, roue, tenaille, avec méthode, dans l'ordre alphabétique, il décida sa* mort dans des supplices atroces. Restait à bien choisir. L'écartèlement aurait été parfait mais il nécessitait quatre chevaux ; or les agriculteurs les remplaçaient par des tracteurs. La peste bubonique avait ses charmes. Comment se procurer le germe ? Il se rabattit sur le pal, utilisant, finesse ultime, le manche d'un balai, un instrument que la Montlieu, ci-devant marquise, authentique cul-terreuse, ne devait pas souvent toucher. Les spécialistes recommandaient un bout bien rond : les extrémités déchiraient les chairs et vidaient le patient avec une précipitation fâcheuse.
                    Habitant d'une ville, Octave Dollet se serait adonné aux joies des lettres anonymes, livrant par tonnes les secrets mesquins qu'il surprenait dans les correspondances volées. Ses circulaires photocopiées, enluminées de détails scabreux, de calomnies salaces auraient atteint commissariats et salles de presse. Des brouilles auraient suivi, procès, vengeances meurtrières et rancunes séculaires. Mais il habitait Vrévillemont, limace poussive glissant de part et d'autre de la route, entre la voie ferrée et le maigre ruisseau qui refusait de déborder, le trou sinistre et disgracieux de sa naissance, de l'enterrement de ses parents, carbonisés dans l'incendie de leur maison. [...]
* celle de Mme de Monlieu, riche et méprisante propriétaire de terres

extrait de la nouvelle "
Poste restante" in "Ennemis très chers"  éditions Le Manuscrit  2001
Illustration R.T.

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Au repos * sanguine (2006)

19 Avril 2009, 12:31pm

Publié par Flora

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Bribes de mémoire 32. L'histoire de J.

17 Avril 2009, 15:13pm

Publié par Flora

   Que faudrait-il faire pour que ces miettes sans prétention de la mémoire deviennent de la littérature (pour répondre à certaines questions qui m'étaient posées) ? Sans même évoquer la question du talent, atteindre, je pense, les limites du dicible, sinon passer au-delà. Mehmet Güleryüz, peintre istanbouliote dont j'ai fréquenté l'atelier durant 3-4 ans, me disait : "Toi, tu n'es pas prête à sauter dans le ravin !" Il avait raison, il a toujours  raison... Se mettre en danger vertigineusement, dans l'ivresse des mots sortis des tripes, cachés ou non derrière le voile clément de la fiction ou explorer le langage pictural en puisant aux mêmes sources, en se heurtant au mur de l'impuissance  -  c'est, bien sûr, frôler la folie ! Sinon, on reste dans les sentiers prudents, pépé, mémé dispensant gentiment leurs souvenirs enjoués, leurs conseils bienveillants et radoteurs ! Evidemment, cela dérange moins ! On peut se laisser bercer dans la douceur des paysages et bouquets lénifiants des mauvais tableaux de dilettante : aucun danger ni pour l'auteur ni pour le spectateur, les puces ne sont pas secouées et l'on respire à l'économie, en attendant la cloche qui sonne la fin de la récréation...
   
   Que puis-je raconter de gentillet après une telle introduction ? L'histoire en pointillé de J. peut-être. Il faut que je retourne aux années du lycée. Elle est l'une des plus brillantes de notre classe qui est de très bon niveau dans l'ensemble. Discrète, taciturne même, elle est excellente dans toutes les matières. Physiquement, l'adolescence la bride étroitement dans des complexes douloureux : son joli corps est affligé d'une pilosité assez abondante, elle doit épiler ses sourcils, son visage et ses jambes. Tacitement, nous la soupçonnons très amoureuse d'un de nos professeurs, sentiment qui empourpre son visage à chaque interrogation. Elle est appelée à un brillant avenir, tout comme sa soeur aînée, plus légère, plus jolie.
   Je la revois vingt-sept ans plus tard, à un repas de classe. Elle est toujours aussi silencieuse, peut-être même davantage. Elle est accompagnée de jumelles ravissantes âgées d'une dizaine d'années et d'un vieux monsieur que je soupçonne être son père. Il s'avère être le mari. De temps en temps, J. sort de la salle, puis revient un peu plus blême. On m'apprend discrètement son alcoolisme profond... Peu de temps après, la nouvelle de sa mort me parvient. Elle a quarante cinq ans.

la suite suivra...  

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János Pilinszky (1921- 1981) * Sur un astre interdit

15 Avril 2009, 15:58pm

Publié par Flora

     SUR UN ASTRE INTERDIT
Je suis né sur un astre interdit. Là,                
Débarqué de force, je déambule, 
Le flot du néant céleste me happe, 
Joue avec moi, me pousse, me bouscule. 

Pourquoi ma pénitence, je ne sais. 
Ici tout est une énigme sifflante. 
Qu'il ne fuie pas, celui que son trajet 
M'a fait rencontrer sur la rive en pente. 

Toi non plus n'aie pas peur, ne me fuis pas, 
Endors la souffrance, endors-la plutôt, 
Les yeux fermés endors-moi contre toi, 
Serre-moi hardiment comme un couteau.

Adjuge-moi, sans trembler, à toi-même, 
Tels les morts là-bas s'adjugeant la nuit,
Que ma faible épaule tu  la soutiennes,
Je n'en peux plus à moi-même réduit. 

Moi je n'ai pas demandé d'être là. 
Le néant seul me plaça sur ces bords. 
Cruellement, sombrement aime-moi 
Comme l'abandonnée aime son mort.
 

trad. T. Gorilovics        


Tilos csillagon

Én tiltott csillagon születtem,
a partra űzve ballagok,
az égi semmi habja elkap,
játszik velem és visszadob.

Nem is tudom, miért vezeklek?
Itt minden szisszenő talány,
ne fusson el, ki lenn a parton,
e süppedt parton rámtalál.

S ne félj te sem, ne fuss előlem,
inkább csittítsd a szenvedést,
csukott szemmel szoríts magadhoz,
szoríts merészen, mint a kést.

Légy vakmerő, itélj tiédnek,
mint holtak lenn az éjszakát,
vállad segítse gyenge vállam,
magam már nem birom tovább!

Én nem kivántam megszületni,
a semmi szült és szoptatott,
szeress sötéten és kegyetlen,
mint halottját az itthagyott.

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Oeuvre de Gilbert * Le mépriseur (roman)

14 Avril 2009, 12:02pm

Publié par Flora

[...] Florence ou Isabelle, Mathilde, Emma, Iseult, les livres extraits des rayonnages sont rassemblés autour de lui, les préférés, découverts bien trop tard et d'autant plus chéris, empilés à portée de sa main et que ses yeux embrassent en une prière, en un adieu. Jamais il n'a connu pareil apaisement, jamais, même quand il croyait vivre et ignorait combien de fois il lui faudrait mourir. Les flacons d'alcool sont disposés près de la porte en garde vigilante, déjà vidés d'avoir été répandus sur les ouvrages et le parquet. Dans l'impasse, le chien des Monnier monte la garde et le docteur Cassin polit sa plaque au cuivre vantard.
Comment auraient-elles pu survivre, ces milliers de pages, tomber entre des mains impies incapables d'en susciter les mots, tout juste bonnes à les laisser s'empoussiérer dans le décor fané d'une bibliothèque inanimée ? Comment aurait-il pu se consumer sans elles, plonger dans le néant sans l'espoir d'échanger, en un dernier éclat, la triste réalité de sa chair contre une humble parcelle de leur vérité, la seule, sans laquelle le monde n'existe pas.
   Jamais il n'aura soixante-treize ans puisqu'il mourra la veille de son anniversaire, sous le ciel bleu de ses baignades imaginaires, enfance florentine issue d'une pièce de théâtre. Une cloche au loin retentit, la cloche de midi, au-delà de laquelle il n'y aura plus rien. Au douzième coup, l'allumette craque sur le frottoir et le gerbe jaillit, bienveillante, indulgente, délivrance qu'il accueille dans un soupir. Les flammes montent autour de lui, dissimulant le mur, il ne les voit pas, les sent à peine, devine un flux de lettres noires haussées par la vapeur au-dessus de sa mort.

   Boris Tardeau ne souffre plus, ne se rebelle pas contre l'incendie. Sur son coeur est serré le premier livre, le dernier, celui qui est devenu plus qu'un livre, dont les mots sont aussi des voix résonnant sur une scène, douces et sonores, implorantes ou aimantes, furieuses parfois, voix dont il se souvient, dans le crépitement du feu, qui se rapprochent, de plus en plus distinctes, une d'entre elles surtout, humaine et mélodieuse, qui se rapproche et lui pardonne enfin.

fin du roman"Le mépriseur", publié par les éditions Manya en 1993

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Illustration (pour "Le milliardième" de Gilbert Millet) * encre

13 Avril 2009, 19:26pm

Publié par Flora


illustration : R. T. 

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Bribes de mémoire 31. Mon père pleure...

9 Avril 2009, 13:14pm

Publié par Flora

   Les grandes vacances se terminent, du moins la moitié, passée chez mes parents. A cinq heures du matin, notre voiture quitte la rue pour se lancer dans les 1650 kilomètres qu'elle devra avaler jusqu'au soir, à travers six pays, pour ainsi dire, presque toute l'Europe. Pendant des années, ce rituel se répète, toujours aussi douloureux. Par la lunette arrière, nous suivons jusqu'au derniers mètres, les deux silhouettes rapetissant progressivement, pour disparaître dans le virage. Mes parents. D'année en année, ce n'est pas seulement la distance qui les rapetisse. A cinq heures, le jour commence seulement à se montrer ; on les distingue à peine. A chaque fois, la même pensée me serre le coeur : vais-je les revoir ?
   Lorsqu'un homme pleure, c'est beaucoup plus dur à supporter. On est habitué, en quelque sorte, aux larmes féminines qui se déclenchent facilement, atténuant les douleurs.
   Les larmes discrètes, pudiques de mon père, au moment de ces séparations, apparaissent avec l'âge, comme si la résistance morale s'effilochait en même temps que la résistance physique.
   Auparavant, je me souviens de l'avoir vu pleurer deux fois. Nous sommes au milieu des années cinquante, c'est la rentrée scolaire. Le grand jour, mon père m'accompagne à l'école ; il est en uniforme de lieutenant de réserve : bottes cirées, large ceinturon, et képi rond et plat que l'on appelle "tányérsapka"  -  képi en forme d'assiette  -  et qui forme une minuscule bosse au sommet du crâne. Je suis très fière d'être escortée par ce beau et imposant militaire et je ne lui lâche pas la main une seconde pour que tout le monde sache que c'est mon père. 
   Il est en permission, affecté à la frontière yougoslave, à ramasser les mines qui y étaient implantées les années précédentes pour maintenir à distance Tito, "le chien enchaîné" ("láncos kutya") à la solde des impérialistes. Il raconte comment on procède pour détecter les mines avec un long bâton pointu qu'il ne faut pas planter au mauvais endroit sinon la mine peut sauter et le militaire avec ! Il nous raconte aussi les morts et les mutilés qui sont remplacés aussitôt par des encore valides. A chaque départ, il fait ses adieux en larmes car nous ne savons pas si nous le reverrons...
  L'hiver 1957-58 est très rigoureux. Mon père prend, pour quelques semaines, un travail saisonnier de bûcheron, difficile et dangereux, pour le salaire moins misérable qu'ailleurs. La Tisza, notre rivière blonde aux forts courants et aux tourbillons meurtriers habituels est gelée à 30-40 centimètres de profondeur. Les bûcherons doivent la traverser à pied, il n'y a pas de pont à proximité. Par endroit, la glace plus ou moins épaisse se brise et la rivière prend des victimes qui disparaissent sous la glace, emportées par les courants. Ecrasant quelques larmes d'adieu, mon père part vers 4 heures du matin, avec son casse-croûte sous le bras, dans la nuit noire éclairée par la neige immaculée.

la suite suivra...
 
  

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Endre ADY * "Pierre lancée..." (A föl-földobott kö)

7 Avril 2009, 09:56am

Publié par Flora

Pierre en l'air lancée, au sol retombant,
Il revient toujours, ton fidèle enfant,
                Mon petit pays.

Il va visiter de lointaines tours,
S'attriste, s'émeut et revient toujours
                A la boue natale.

Il s'évade en vain ; il est enchaîné
Aux désirs magyars, tour à tour calmés         A föl-földobott kö
                Et cabrés encore.

Ah! Je reste tien  -  et magyar toujours  -      Föl-földobott kö, földedre hullva
Tout empli pour toi de rage ou d'amour          Kicsi országom, ùjra meg ùjra
               -  Et même infidèle.                             Hazajön a fiad. 

Pierre en l'air lancée, passive et sauvage,       Messze tornyokat látogat sorba,
Mon petit pays, je suis ton image,                    Szédül, elbùsong s lehull a porba,            
                Qu'ou non je le veuille...                     Amelyböl vétetett.

Partir ? A quoi bon ? Ce n'était qu'un rêve     Mindig elvágyik s nem menekülhet,
Mille fois lancé ; mais toujours le même,         Magyar vágyakkal, melyek elülnek
                 Vers toi je reviens.                             S fölhorgadnak megint.

adaptation de Jean Rousselot                                      Tied vagyok én nagy haragomban,
                                                                               Nagy hütlenségben, szerelmes     gondban
                                                                               Szomorùan magyar.
                                                                           
                                                                               Föl-fölhajtott kö, bùs akaratlan,
                                                                               Kicsi országom, példás alakban,
                                                                               Te orcádra ütök.

                                                                               Es, jaj, hiába, mindenha szándék,
                                                                               Százszor földobnál, én visszaszállnék
                                                                               Százszor is, végül is.
                                                                                                                             (1909)

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Oeuvre de Gilbert * "Jusqu'au cri fou qui se rapproche"

6 Avril 2009, 10:30am

Publié par Flora

[...] La tasse arrive et l'addition mais sans les sucres et la cuillère. Doit-elle réclamer ? Elle opte pour le silence, par crainte du scandale. Elle n'a rien commandé, n'a pas d'argent pour tant de parallélépipèdes bleus. Carré, rectangle tourmenté, triangle, parallèles, le temps lui manque. Une silhouette passe sur le trottoir et elle se recroqueville sur la banquette. Réflexe stupide : si c'était Jérémie, il la verrait de toute façon, il surgirait et la prendrait par les cheveux...

   La médecine ne peut rien. Il refuse l'aide d'un psychiatre et stocke les calmants qu'il utilise pour son chantage. Depuis des mois, Juliette note sur un carnet ses déplacements, ses gestes. A son retour, il met en doute la moindre ligne, conteste le minutage, découvre des plages de temps libre propices à la trahison. Il examine le lit, inspecte la salle de bain. Jusqu'au tapis du salon, au placard à balais et la table de cuisine qu'il imagine lieux de débauche.

   Elle saisit un paquet, le déballe. Le papier chiffonné rejoint le cendrier et le sucre se noie, suivi par les neuf autres. La pyramide, les rangées, tout n'est que grains flottant au gré de la cuillère. Elle humecte ses lèvres puis se décide à avaler d'un coup, gratte frénétiquement le fond de la tasse, engouffre la plâtrée douceâtre. L'effet pervers ne tarde pas. L'homme au costume gris s'approche. Il tire la chaise qui obstrue le passage, se coule sur la banquette.
   Juliette ne bouge plus, fixe l'amas des papiers bleus. Elle pense qu'il en manque deux, qui auraient tout changé, puis elle rétracte cette idée stupide, recule vivement la main et place devant l'inconnu, comme un défi, la soucoupe où s'entassent les additions. En souriant, il sort une calculatrice, amorce la multiplication que n'importe qui d'autre aurait effectué de tête. La petite machine regagne ensuite sa poche, tandis que sort un portefeuille. Une explication traverse l'esprit de Juliette : c'est sur le répondeur de cet homme que s'est enregistré l'appel au secours. L'hypothèse résiste mal à analyse : elle a parfaitement reconnu la voix de son frère. Pour cinquante-quatre francs, le prix des six cafés, qu'exigera son créancier ? [...]

Extrait de la nouvelle " Jusqu'au cri fou qui se rapproche..." in Ennemis très chers, Le Manuscrit 2001

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