János Pilinszky * Lettre à la veuve de Béni Ferenczy*

*Béni Ferenczy a été un sculpteur éminent de la première moitié du 20e siècle.
Ohain, le 4 juillet 1967
Très chère Erzsike!
J'espère que vous recevrez ma lettre car je n'ai toujours pas votre adresse que je suis obligé de reproduire de mémoire.
La nouvelle de la mort de Béni - gravement malade depuis dix ans - m'a sidéré. Dans le monde artistique hongrois, sa vie exemplaire fut unique. Il était dépourvu de toute rhétorique, maladie qui envahit l'art de presque tous. Il ne laisse derrière lui que des formes pures, de la parole vraie - au lieu du lierre momifié de la rhétorique. De l'essence et non pas de l'apparence. La rhétorique est la principale maladie de l'art en Hongrie. La rhétorique à effet, en remplacement de l'acte nu du saut périlleux - le secret unique et muet de toute oeuvre véritable. Béni ne parlait que ce langage-là.
Très chère Erzsike, tout cela est vrai mais la mort reste la mort et rien n'y peut. Mais vous savez, avec les années, les morts que nous avons aimés et que nous aimons, sont plus nombreux que les vivants. Et de ce fait, le mur qui nous sépare d'eux s'amenuise aussi. Dans ma jeunesse, le monde - instinctivement - était le seul existant. Cependant, ce monde devient de plus en plus irréel à mes yeux. Et si c'est vrai : est-il vraiment parti, celui qui a quitté cette irréalité ? Je ne sais pas si je suis clair. La mort ne représentait pour moi une réalité absolue que tant que je percevais ce monde comme une réalité. Au fur et à mesure que le monde perd de son poids, les morts grandissent en nous. Dans un premier temps, la distance semble infranchissable, puis elle diminue de plus en plus, non pas du fait de nous leurrer à prendre les morts pour des vivants, bien au contraire : c'est selon les lois propres à cette distance infranchissable que la mort devient proximité intime jamais imaginée.
Pardonnez-moi ces abstractions, à l'allure trop distante. Je ne les destine pas pour la consolation. Je veux vous rassurer sur la réalité.
Très chère Erzsike, que pourrais-je écrire de plus ? Je sais que le fauteuil de ce cher Béni demeure vide. Ces dix dernières années, il a beaucoup souffert mais ça valait la peine. Il a retrouvé son innocence, il a pu mourir aussi pur qu'il était venu au monde. Et en cela, vous avez votre part incommensurable. Mourir ainsi, c'est "l'ambition" des plus grands. C'est le privilège des enfants, des saints et des génies. Pensez à cela et vous ne serez plus jamais seule.
Très affectueusement :
János
traduction : T.R. l'illustration est un dessin de B. Ferenczy, représentant J. Pilinszky


, Mathilde, Emma, Iseult, les livres extraits des rayonnages sont rassemblés autour de lui, les préférés, découverts bien trop tard et d'autant plus chéris, empilés à
portée de sa main et que ses yeux embrassent en une prière, en un adieu. Jamais il n'a connu pareil apaisement, jamais, même quand il croyait vivre et ignorait combien de fois il lui faudrait
mourir. Les flacons d'alcool sont disposés près de la porte en garde vigilante, déjà vidés d'avoir été répandus sur les ouvrages et le parquet. Dans l'impasse, le chien des Monnier monte la garde
et le docteur Cassin polit sa plaque au cuivre vantard.
