Le blog de Flora

Endre Ady * J'aimerais qu'on m'aime (Szeretném, ha szeretnének)

24 Mars 2009, 09:37am

Publié par Flora

 

Ni heureux aïeul,

ni héritier,
Ni parent, ni ami familier,
Je ne suis à personne,
Je ne suis à personne.

Je suis ce qu'est chacun : majesté,
Pôle nord, secret, étrangeté,
Feu follet hors d'atteinte
Feu follet hors d'atteinte.

Las! Je ne puis m'en accommoder
Je voudrais de plus près me montrer,
Que me voient ceux qui voient
Que me voient ceux qui voient.

Mes vers, ma torture de moi-même
Tout vient de là : j'aimerais qu'on m'aime
Pour être à quelqu'un
Pour être à quelqu'un.

(adaptation de Jean  Rousselot)


Sem utódja, sem boldog öse,
Sem rokona, sem ismeröse
Nem vagyok senkinek,
Nem vagyok senkinek.

Vagyok, mint minden ember : fenség,
Eszak-fok, titok, idegenség,
Lidérces, messze fény,
Lidérces, messze fény.

De, jaj, nem tudok igy maradni,
Szeretném magam megmutatni,
Hogy látva lássanak,
Hogy látva lássanak.

Ezért minden : önkinzás, ének :
Szeretném, hogyha szeretnének
S lennék valakié,
Lennék valakié.
1909

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André Lorant: Le perroquet de Budapest

23 Mars 2009, 18:37pm

Publié par Flora

   Je viens de terminer la lecture du livre autobiographique de André Lorant, éminent universitaire, spécialiste de Balzac. Le perroquet de Budapest, paru en 2002 aux éditions Vivane Hamy m'a intéressée d'abord en sa qualité de témoignage d'un déraciné sur le travail "d'archéologie scripturaire" accompli à la recherche de son passé (j'ai été très contente de retrouver la métaphore de plongée archéologique que j'avais utilisée dans un de mes chapitres). A part cette tentation, à peu près tout nous sépare. De presque vingt ans mon aîné, il n'a pas vécu la même époque. Mais il n'y a pas que cela : juif converti par précaution, obligé pourtant de porter l'étoile jaune pendant la guerre, caché de la déportation, il subit une autre humiliation par le nouveau régime. Descendant de la grande bourgeoisie de la capitale, non seulement il perd sa fortune et ses privilèges, mais ces derniers se retournent contre lui en stigmates honteux. Il quitte le pays en 1956 pour Paris.
   Il m'a intéressée aussi pour essayer de savoir à quel point on peut adopter une nouvelle langue (ou être adopté par elle) jusqu'à ne plus pouvoir déceler le moindre frémissement subliminal de la langue d'origine. Il est vrai que les nounous françaises de son enfance lui facilitent grandement la tâche et ses études littéraires l'y aident également. Il écrit un beau français parfait et sensible, composé tel un morceau de musique  -  musique qui ne cesse de parcourir et de teinter son texte  -  et je finis par me demander si le hongrois joue véritablement le rôle de la langue maternelle dans son enfance, dans sa vie. Il a le sentiment  -  avec quelques bonnes raisons  -  d'être rejeté deux fois par le pays qu'il rejette à son tour. Quarante ans plus tard, il y revient à la recherche de son passé, pour tenter de renouer le fil rouge cassé. " La réalité de là-bas, je ne l'ai comprise qu'ici, et je ne peux formuler qu'en français la charge affective dont sont investis les événements majeurs de mes années de jeunesse. Je me sens détaché de la langue magyare, alors que j'ai vécu ces événements en hongrois." Ces phrases m'inspirent de terribles réflexions. Je rédige instinctivement mes notes en français : j'ai l'impression que la distance prise avec ma langue maternelle (avec la mère ? disait mon amie Monia) libère ma parole.
   Par ailleurs, un abîme nous sépare. Son délicat et somptueux cocon bourgeois, attaqué par des "hordes sauvages" communistes, composées en partie de gens semblables à mes ancêtres démunis... Lui, même dépouillé de ses privilèges, n'atteint pas, et de loin, le degré de leur misère... Ils ne lui inspirent que dégoût craintif et distant, sinon condescendance paternaliste à l'égard de quelques serviteurs méritants...


la suite suivra...

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Oeuvre de Gilbert * Déraillement

22 Mars 2009, 09:02am

Publié par Flora

   [...] Le coup ne fut pas porté en rase campagne mais à deux pas de l'épicerie et au moment le plus inattendu. François n'avait pas levé les yeux, s'était tenu sur la réserve, méditant sur l'origine de son prénom et l'obligation  qui lui était étymologiquement faite de défendre la langue la plus belle, l'esprit libre et loyal comme un vrai Franc. En le nommant ainsi, ses parents lui avait légué un fardeau difficile mais il s'acquittait de la mission du mieux qu'il le pouvait. Ses petits carnets se remplissaient de mots oubliés puisés dans le Littré : floribond, stipe, guerlande, badelaire, corrigiolé, nordir, précelle, vespertilion, toute une symphonie...
   Il les replaçait dans ses cours de littérature et dans les innombrables lettres qu'il adressait au gouvernement pour l'enjoindre de se montrer plus ferme avec les mauvais parleurs, les écrivains complices. "Infrangible" et "lapidifier" figuraient parmi ses récents coups de coeur. Jamais il n'avait entendu quelqu'un les prononcer...
   L'affront prit les dehors patelins d'un ballon de cuire, un de ceux dont la forme ovale, parfaitement vicieuse, évoque le nom d'une ville étrangère. Le garçon joufflu qui ramassait son bien dans le caniveau, entre les roues d'une Jaguar, l'avait-il laissé choir sur les pieds de François uniquement pour le choquer? Rien dans son attitude penaude ne le laissait supposer. La vérité ne s'en montrait que plus cruelle : perverti dès le berceau, l'enfant trouvait naturel de promener en pleine rue la marque de son esclavage, complétant même la soumission par une tenue en tous points révoltante, depuis les chaussures aux couleurs de l'Angleterre jusqu'au survêtement, marqué du sigle pervers d'une université américaine.
   Ces diables avaient l'instinct de déceler le failles, d'y instiller le pire venin sous des apparences anodines. Peuplés de créatures bétifiantes, souris vulgaires aux immenses oreilles, canards piailleurs ou grippe-sous, éléphants prenant leurs oreilles pour des ailes, les dessins animés sapaient les premières défenses. Les films prenaient le relais, dégoulinants d'images convenues, de monstres, de fantômes, de grands musclés, d'extraterrestres niais réduits aux initiales d'un alphabet barbare. On achevait le matraquage par un déferlement de bruits féroces, de phrases syncopées parés du nom de musique, par de bonnes rasades de jargon télévisé. Le tour était joué et les affiches défaitistes poussaient sous les fenêtres. [...]
 

extrait de la nouvelle "Déraillement" in  Petites tombes en viager, éditions Quorum 1998

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Le chemin initiatique * encre aquarelle (2006)

22 Mars 2009, 08:53am

Publié par Flora

 

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Krisztina Tóth : L'Autre et le Même

20 Mars 2009, 09:09am

Publié par Flora


L'autre jour en métro je voyais ton visage dans ce visage sans nom.
Certains jours c'est ainsi par faux-semblant tout se confondait.
Visage qui parle d'un autre visage tu descends tu t'approches mais non.
C'était jadis - ce qui fut ne peut plus être désormais.

De même cet ancien camarade de classe je l'ai vu toujours enfant face à moi.

 

Aurais-je pu vraiment croire qu'il puisse en être ainsi?

Comme j'aurais aimé mon Dieu être à côté de toi.
Tu es dans le métro et tout à coup tu n'es plus le même tu as vieilli.

Souvent je songe à ce que ces deux corps pourraient encore se dire.
Ton odeur sans doute est-elle tout autre aujourd'hui.
Et ces deux corps c'est probable ne pourront plus rien se dire.
Là où mon fils est né il y a une fine cicatrice.

Mes hanches un peu s'élargissent je ne sais qu'en penser.
Je n'en ressens et peu m'importe ni joie ni lassitude.
Quelle étrange impression de voir ce visage étranger.
Tes yeux inconnus voyaient mes lèvres inconnues mon visage souriant
traduction: Lionel Rey

Extrait de
"Le rêve du Minotaure" éditions Caractères,
repris dans "
Kaléidoscope" par Andrée Marik, Cognac 2003

Krisztina Tóth représente une des voix les plus fines et intimes de la poésie hongroise contemporaine. Née en 1967, elle fait des études de lettres modernes et de beaux-arts. Elle séjourne en France dans le cadre d'une bourse d'études, puis elle publie plusieurs recueils de poésie et une anthologie de la poésie française contemporaine (une trentaine d'auteurs). Lauréate de plusieurs prix.

 

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Retour du Salon...

19 Mars 2009, 16:55pm

Publié par Flora

       Hauteurs-18.jpgJe viens de passer la semaine du 12 au 18 mars, enfermée toute la journée dans le hall N°1 du parc des expositions de la Porte de Versailles, au Salon du Livre de Paris. C'était ma neuvième participation consécutive... Curieuse sensation, comme si c'était la dernière... Inévitablement, je nous revois en 2000, enthousiastes, culottés, avec le premier et unique numéro de Hauteurs sur la table, persuadés d'être aux commencements d'une belle aventure collective.
   Nous aimions nous plonger dans cette atmosphère bruissante de milliers de livres, de célébrités descendues de leurs écrans de télé et de pages invisibles, de miraculeuses rencontres authentiques qui perdurent. Gilbert est inséparablement associé à ces souvenirs : sa dernière participation en 2006, le temps d'un week end de dédicace sur le stand de son éditeur qui l'a trouvé juste un peu fatigué, pour mourir 3 mois plus tard...
    Pourquoi ai-je l'impression d'être en train de me détacher de tout cela? Pourquoi l'enthousiasme des débuts est progressivement recouvert d'un voile de lucidité crue  qui me fait paraître dans toute sa vanité cette fourmilière s'affairant dans tous les sens? Je regarde la foule défiler devant moi, incroyablement grise : les gens ne portent plus de couleurs. Manteaux, parkas gris, bleus foncés, marron à la rigueur, blue jeans immanquables. Gros pulls cache-misère, physique et morale, éculés, des parkas gonflés, délabrés; les gens mettent ce qui leur tombe sous la main, difforme, grossièrement superposé, pas festif du tout... Et ce n'est nullement une question de moyens. Grande tristesse de morne uniformité sans âme, le souci de l'élégance semble d'un autre âge.
   J'ai envie de contacts intéressants mais sincères, non fondés sur la dépendance, la vanité, le pouvoir minuscule de flatter les ego. Écrire? Grossir les rangs déjà bien fournis des littérateurs médiocres ou pires qui se croient des génies méconnus? Flattés par devant, moqués par derrière... Des livres, des livres, invendables, vendus, jetés, pilonnés, vantés par des mensonges, des omissions, des tromperies dans le seul but de faire rouler le commerce... Pour s'acheter quoi? Des biens? Barrages contre la mort inéluctable?... Illusions. Gilbert est arrivé là où toutes vanité et illusion prennent fin.

  
      
  

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Oeuvre de Gilbert * "Les cheminées de fée"

6 Mars 2009, 16:29pm

Publié par Flora

  Hélène n'avait que dix-huit ans quand je suis mort. Je m'en souviens fort bien : intellectuel comme toujours, je lui avais offert un livre pour son anniversaire. Elle me l'a renvoyé, orné d'un préservatif. Le facteur souriait. Le ciel aussi, outrageusement bleu, un ciel de Cappadoce qui ne présageait rien de bon. Les journées de soleil ont ponctué ma vie de souvenirs néfastes.

   Une moustache frémit dans la pénombre, le museau pointe, les pattes progressent en trottinant, s'immobilisent. Je vois les flancs gonfler à chaque inspiration. L'animal est gros pour être une souris. Sans crainte, il grignote les grains de blé rougis, le riz verdâtre que j'ai déposé là. Depuis douze jours, je le regarde faire. Au début, il se méfiait, sursautait au moindre mouvement de l'air. Maintenant, il prend son temps, imite Hélène en me tenant pour quantité négligeable. Il se porte très bien, rendu particulièrement gras par mon poison inefficace.

   Tous les jeunes gens sans imagination tombent amoureux de leur cousine. J'avais quelques excuses : elle était nue quand je l'avais connue, caché derrière le fauteuil à bascule de mon père, avorton de trois ans qui n'osais pas bouger. Prisonnière du verglas, un soir de réveillon chez mes parents, sa mère, ma tante, accouchait devant le sapin dont les lumières, que l'on avait omis d'éteindre dans la panique, clignotaient, inflexibles. Mon père l'assistait, revêtu non de sa blouse de médecin mais d'une houppelande rouge bordée de fourrure blanche.

   Le livre avait changé. Je ne le compris que le lendemain, le jour des coups de marteau sur le pouce, celui de mon enterrement que personne ne suivit. Ni fleurs ni couronnes. Même pas une larme. Le salon était vide, le ciel ensoleillé, narquois, du même bleu rageur qu'à Göreme...

   A midi, sous une chaleur tenace qui ne cèderait plus, les touristes en meute étaient conduits au restaurant. Hélène et moi les regardions s'enfuir, gagner les bus climatisés avec leurs appareils-photos, leurs guides, leurs bermudas à fleurs, leurs lunettes noires et leurs casquettes. Le voyage en Turquie faisait partie des récompenses pour la mention très bien au baccalauréat. Otage réjoui de ce succès de ma cousine, je transpirais des cheminées de fée en demeures troglodytes, ateliers de potiers en villes souterraines, béat d'avoir été sélectionné, honteux de ne pas savoir en profiter. Les colonnes de lave, les monticules de tuf, les falaises friables s'ouvraient en sanctuaires. Nous en étions à la troisième église.  [...]

début de la nouvelle "Les cheminées de fée" in  Petites tombes en viager,  éditions Quorum, 1998 

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La visite * huile (1993)

4 Mars 2009, 19:47pm

Publié par Flora

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Bribes de mémoire 29. Dictature du prolétariat...

3 Mars 2009, 15:02pm

Publié par Flora

   Je me dis souvent que mon côté "difficilement impressionnable" vient aussi de mon père. Je suis particulièrement insensible au décorum, aux honneurs médaillés, à la hauteur des postes et des fonctions. Je trouve la phrase de Montaigne jubilatoire : "Au plus élevé trône du monde, si* (*néanmoins) ne sommes assis que sur notre cul."  Du moment que vous êtes conscient de la profondeur de la portée de cette idée, elle vous ôte tout complexe devant la vanité des pouvoirs relatifs et vous n'accordez plus votre admiration qu'aux richesses véritables et inaltérables : celles du coeur et de l'esprit (j'entends "coeur" dans le sens symbolique des capacités empathiques et émotionnelles maîtrisées). Et cela, bien évidemment, ne dépend pas de la place que vous occupez.

   Mon père ne cherche jamais à se placer près du feu. Il part à la guerre avec un CAP de meunier. Par la suite, il fait plusieurs métiers très variés, du cafetier au bûcheron, au gré des possibilités qui s'offrent à lui pendant les années de tous les bouleversements de l'après-guerre. La dictature communiste s'installe, sous la protection de l'armée soviétique. Rákosi est un fidèle disciple de Staline, le pays se transforme dans une gaieté de façade institutionnelle et forcée, tandis que derrière les coulisses, les gens se courbent dans le silence de la peur. La campagne paye un lourd tribut, obligée de rendre à l'état deux tiers de toute récolte : du lait, des oeufs, de la viande de l'unique cochon que l'on est autorisé de tuer dans l'année, des légumes, du maïs, du blé... De tout. Celui qui essaie de tricher en déclarant moins et en cachant le surplus est sévèrement puni avec prison ou bagne, très dissuasifs, sans autre forme de procès. La parole est particulièrement surveillée. Nous les enfants, n'y comprenons que les mines de conspirateurs des adultes qui doivent cacher quelque chose de grave. J'entends souvent le mot "finánc"  (prononcer "finantz") qui prend, à mes yeux d'enfant de 4-5 ans, des allures de père fouettard effrayant et dont il convient de tout cacher et de se méfier au plus haut point car il a l'habitude de passer à l'improviste et souvent la nuit, pour vérifier si on a tout bien déclaré...
    Comment peut-on imaginer que j'aie pu garder des souvenirs d'une enfance heureuse et ensoleillée dans des conditions aussi étouffantes, du moins vu de l'extérieur ? Je suis persuadée que tout vient de la magie des parents qui ont réussi à préserver notre insouciance en cachant leurs préoccupations majeures. Mais ce n'est que la moitié de leur vérité. Ces années de dictature aboutissant à la révolte de 1956, pour eux comme pour beaucoup de déshérités des régimes précédents, représentent une réelle amélioration par rapport au passé. C'est la première fois qu'ils entendent qu'ils sont des citoyens à part entière, que ce pays leur appartient, que l'école et la santé sont gratuites et qu'ils ont le droit de relever la tête... Du moins dans le discours... mais c'est déjà énorme, vous savez...
la suite suiva...

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Miklós Radnóti (1909-1944) * Lettre à sa femme

1 Mars 2009, 09:20am

Publié par Flora

Dans les profondeurs, muets, des mondes veillent,
le silence n'est qu'un cri dans mon oreille;
mais qui donc me répondrait quand moi je crie ?
La guerre a biffé la lointaine Serbie...
Lointaine, tu l'es aussi, ta voix qu'en rêve
j'entends, vibre en mon coeur quand le jour se lève...
ah que dire quand alentour, froide, fière,
chuchotante se redresse la fougère ?

Quand pourrai-je te revoir, ô mon amante,
femme grave comme un psaume et rassurante,
belle comme la lumière et comme l'ombre,
qu'aveugle, muet j'attendrais sans encombre ?
Tu te perds à présent dans le paysage
mais du tréfonds de moi monte ton visage,
tu étais le réel, tu n'es plus qu'un songe
et dans le puits des jours anciens tu replonges

l'enfant jaloux qui veut savoir si tu l'aimes,
et l'espoir que tu sois ma femme à l'extrême
sommet de ma jeunesse, un jour, me soulève
comme alors, et je me réveille de mon rêve.
Je le sais, tu es ma femme et mon amie
en dépit de trois frontières d'infamie.
De nos baisers le souvenir se ravive...
Vais-je croupir ici quand l'automne arrive?

J'ai caressé les chimères les plus folles;
aujourd'hui les esquadrilles me survolent,
l'azur où je retrouvais tes yeux se plombe,
du sein des soutes là-haut tombent les bombes,
et je vis malgré cette guerre qui dure;
captif, de tout espoir j'ai pris la mesure,
mais toi je te rejoindrai quoi qu'il en coûte,
toi pour qui j'ai parcouru la longue route

de l'âme, et tous ces pays; car ni la braise,
pourpre ne m'arrêtera ni la fournaise;
fût-ce par enchantement j'aurai la force,
et s'il le faut l'endurance de l'écorce...
Une paix  -  qui vaut le pouvoir et les armes  -
la paix d'un homme endurci dans les alarmes
descend dans mon coeur... Et sur moi de s'abattre 
la lucidité du deux-fois-deux-font-quatre.
                               
Lager Heidenau, dans la montagne au-dessus de Zagubica, août-septembre 1944

*J'ai longuement hésité à publier cette traduction de Jean-Luc Moreau de l'un des plus beaux poèmes de Radnóti, la seule dont je dispose. Je me demandais ce qui tuait la légèreté, la beauté grave de ce texte et je pense que c'est la recherche de la fidélité aux rimes à tout prix. Les rimes dans l'original se fondent sans lourdeur dans l'image poétique tandis qu'en français, ils alourdissent singulièrement les tournures, les transformant par moment en poésie de "tailleur de rimes" pour réunions de famille... "...a háborùba ájult Szerbiából..."  -  "de la Serbie s'évanouissant dans la guerre..." devient "... La guerre a biffé la lointaine Serbie." Ceci dit, je n'avais qu'à m'atteler moi-même à la tâche, diriez-vous, mais hélas, je ne suis pas poète..
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