Oeuvre de Gilbert * Déraillement
[...] Le coup ne fut pas porté en rase campagne mais à deux pas de
l'épicerie et au moment le plus inattendu. François n'avait pas levé les yeux, s'était tenu sur la réserve, méditant sur l'origine de son prénom et l'obligation qui lui était
étymologiquement faite de défendre la langue la plus belle, l'esprit libre et loyal comme un vrai Franc. En le nommant ainsi, ses parents lui avait légué un fardeau difficile mais il s'acquittait
de la mission du mieux qu'il le pouvait. Ses petits carnets se remplissaient de mots oubliés puisés dans le Littré : floribond, stipe, guerlande, badelaire, corrigiolé, nordir, précelle,
vespertilion, toute une symphonie...
Il les replaçait dans ses cours de littérature et dans les innombrables lettres qu'il adressait au gouvernement pour l'enjoindre de se montrer plus ferme avec les mauvais parleurs,
les écrivains complices. "Infrangible" et "lapidifier" figuraient parmi ses récents coups de coeur. Jamais il n'avait entendu quelqu'un les prononcer...
L'affront prit les dehors patelins d'un ballon de cuire, un de ceux dont la forme ovale, parfaitement vicieuse, évoque le nom d'une ville étrangère. Le garçon joufflu qui ramassait
son bien dans le caniveau, entre les roues d'une Jaguar, l'avait-il laissé choir sur les pieds de François uniquement pour le choquer? Rien dans son attitude penaude ne le laissait supposer. La
vérité ne s'en montrait que plus cruelle : perverti dès le berceau, l'enfant trouvait naturel de promener en pleine rue la marque de son esclavage, complétant même la soumission par une tenue en
tous points révoltante, depuis les chaussures aux couleurs de l'Angleterre jusqu'au survêtement, marqué du sigle pervers d'une université américaine.
Ces diables avaient l'instinct de déceler le failles, d'y instiller le pire venin sous des apparences anodines. Peuplés de créatures bétifiantes, souris vulgaires aux immenses
oreilles, canards piailleurs ou grippe-sous, éléphants prenant leurs oreilles pour des ailes, les dessins animés sapaient les premières défenses. Les films prenaient le relais, dégoulinants
d'images convenues, de monstres, de fantômes, de grands musclés, d'extraterrestres niais réduits aux initiales d'un alphabet barbare. On achevait le matraquage par un déferlement de bruits
féroces, de phrases syncopées parés du nom de musique, par de bonnes rasades de jargon télévisé. Le tour était joué et les affiches défaitistes poussaient sous les fenêtres.
[...]
extrait de la nouvelle "Déraillement" in Petites tombes en viager, éditions Quorum 1998