Bribes de mémoire 32. L'histoire de J.
Que faudrait-il faire pour que ces miettes sans prétention de la
mémoire deviennent de la littérature (pour répondre à certaines questions qui m'étaient posées) ? Sans même évoquer la question du talent, atteindre, je pense, les limites du
dicible, sinon passer au-delà. Mehmet Güleryüz, peintre istanbouliote dont j'ai fréquenté l'atelier durant 3-4 ans, me disait : "Toi, tu n'es pas prête à sauter dans le ravin
!" Il avait raison, il a toujours raison... Se mettre en danger vertigineusement, dans l'ivresse des mots sortis des tripes, cachés ou non derrière le voile clément de la fiction
ou explorer le langage pictural en puisant aux mêmes sources, en se heurtant au mur de l'impuissance - c'est, bien sûr, frôler la folie ! Sinon, on reste dans les sentiers prudents,
pépé, mémé dispensant gentiment leurs souvenirs enjoués, leurs conseils bienveillants et radoteurs ! Evidemment, cela dérange moins ! On peut se laisser bercer dans la douceur des paysages et
bouquets lénifiants des mauvais tableaux de dilettante : aucun danger ni pour l'auteur ni pour le spectateur, les puces ne sont pas secouées et l'on respire à l'économie, en attendant la cloche
qui sonne la fin de la récréation...
Que puis-je raconter de gentillet après une telle introduction ? L'histoire en pointillé de J. peut-être. Il faut que je retourne aux années du lycée. Elle est l'une des plus
brillantes de notre classe qui est de très bon niveau dans l'ensemble. Discrète, taciturne même, elle est excellente dans toutes les matières. Physiquement, l'adolescence la bride
étroitement dans des complexes douloureux : son joli corps est affligé d'une pilosité assez abondante, elle doit épiler ses sourcils, son visage et ses jambes. Tacitement, nous la soupçonnons
très amoureuse d'un de nos professeurs, sentiment qui empourpre son visage à chaque interrogation. Elle est appelée à un brillant avenir, tout comme sa soeur aînée, plus légère, plus jolie.
Je la revois vingt-sept ans plus tard, à un repas de classe. Elle est toujours aussi silencieuse, peut-être même davantage. Elle est accompagnée de jumelles ravissantes âgées d'une
dizaine d'années et d'un vieux monsieur que je soupçonne être son père. Il s'avère être le mari. De temps en temps, J. sort de la salle, puis revient un peu plus blême. On m'apprend discrètement
son alcoolisme profond... Peu de temps après, la nouvelle de sa mort me parvient. Elle a quarante cinq ans.
la suite suivra...