Le blog de Flora

Oeuvre de Gilbert * "Le photographe" 5 et fin

10 Décembre 2008, 10:56am

Publié par Flora

    Après les petits gâteaux, il est parti, penaud. Tout le temps du goûter, je m'étais confondu en excuses hypocrites. J'étudiais la raie à gauche, dissymétrie qui donnerait à la photographie son allure équivoque. Je finissais la boîte de chocolats qu'il avait eu la bonne idée de nous offrir. En récompense, j'opte pour la contre-plongée au grand angle qui donne du volume aux testicules, miniaturise la tête qui n'est chez lui qu'un appendice. A peine est-il parti que les Stukas reviennent :
     "Tu refuses tout ce que je propose mais tu n'as jamais su faire carière tout seul, exposer, décrocher des contrats tout seul. Tu n'as jamais su faire l'amour...
      -  ... tout seul ? Heureusement pour toi."
     Quand elle a terminé, je me fais l'effet d'une laitue, salade pacifique, recroquevillée, jaunie sous le nouvel accès d'autorité. Les plantes les plus humbles ont besoin de douceur. Elise m'épluche avec rudesse, me trempe dans le vinaigre. Je sais ce qu'elle attend de moi : un cancéreux aphone, gorge sciée, anus artificiel, perpétuelle odeur de pourriture, absence de cheveux, poumons scalpellisés en phase terminale, mâchoire pendante, rongée. Au lieu de travailler en macro sur un demi-menton, la moitié gauche de la bouche, une pommette osseuse, le blanc de l'oreiller pour souligner le teint de coing et donner du relief aux poils gris mal rasés, j'éclaire de profil, de face, je cadre tout le visage, je multiplie les prises. Plus qu'une photos, une agression.
      Quelques petits scandales, des maladies plus médiatiques, les gens ne donnent plus pour le cancer. Une campagne publicitaire s'impose. On veut me la confier. Sur le contrat poisseux, j'ai pu lire le slogan :

        "Tout le monde n'a pas la chance de mourir du sida."

       Je suis injuste avec Elise. Elle me triture, me pousse, me secoue. C'est pour cela que le l'ai épousée... La pluie tombe, une petite pluie d'automne, insinuante et mièvre, qui brouille les vitres. Que dira mon cancéreux en me voyant si gros? Rien. Il n'a plus de cordes vocales.
       Perrine a été la dernière retrouvée, de la chair en lambeaux dans le premier wagon.  J'ai envie de perdre cent kilos, de me ratatiner comme un pruneau, un raisin sec ou un Voltaire. Mais je reprends lâchement de la mousse au chocolat. Le barbu me rapporte un exemplaire tout neuf, tout sec, de son contrat. La mousse est délicieuse. Il faut bien que je signe...
       Je choisis la lâcheté.

"Le photographe" in  Ennemis très chers,  éd. Manuscrit  2001     

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A
Bien vu... donc je me retourne vers l'avenir<br /> .. et vous parlez moi de votre double visage bicéphale face ?<br /> à bientôt
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F
<br /> Oui, j'aime beaucoup ce symbole (Janus) qui nous enseigne la fugacité du présent : au fond, il n'y a que passé et avenir...<br /> <br /> <br />
A
merci Flora pour la pensée.. je fêterai ce soir encore mes 57 hivers, oui moi je compte en hivers<br /> chaque hiver est pour moi un printemps !!<br /> A bientôt alain
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F
<br /> Normal... vous faites comme Janus au double visage : tout en jetant un regard vers le passé, il tourne déjà vers l'avenir...<br /> <br /> <br />
C
Bonsoir Flora,<br /> Un lecteur silencieux peut aussi être fidèle? ;o)<br /> Amitié,<br /> Patrick
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F
<br /> Certainement, Patrick, mais on ne le sait pas... Vous êtes comme moi, vous aimez que l'on laisse les traces de ses pas...<br /> Amitiés à vous aussi!<br /> <br /> <br />
L
tu fais bien de faire connaître la nouvelle<br /> entière:avec Gilbert les chutes sont toujours<br /> inattendues
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F
<br /> C'est vrai que ça me coûte de saucissonner les textes et celui-ci rend mieux, particulièrement dans son intégralité.<br /> Merci pour ta fidélité, ma chère Magicienne.<br /> <br /> <br />