Le blog de Flora

Bribes de mémoire 21. Ma tante (3)

13 Décembre 2008, 12:14pm

Publié par Flora

    La guerre froide dure plus d'un an. Le gendre, pétri de remords et de honte, présente et réitère ses excuses les plus plates. Ma tante reste de marbre. Un marbre cependant fissuré : pendant quelques mois, les ondes du choc perdurent, avec des tremblements, des pleurs incessants et une vie irrespirable sous le toit familial. Ma tante est comme ratatinée sous le coup de son univers ébranlé : une telle ingratitude est-elle possible ? Soudainement, elle s'affaisse, son visage lisse se ride comme un fruit déshydraté. Sa fille travaille encore et, prise entre deux feux, elle part et rentre à la maison  la boule à l'estomac. Le gendre ne se porte pas mieux : essuyant le refus glacial du pardon de ma tante, devenu transparent aux yeux de celle-ci, il dépérit de ce tête-à-tête muet et méprisant et finit par mourir d'un arrêt cardiaque. Le destin semble se déchaîner sur la maison qui perd son aspect de ruche joyeuse qu'elle gardait depuis des décennies.
   Des voix accusatrices murmurent aux oreilles de ma tante le prix de son intransigeance. Elle finit par se poser une petite question. Mais le mieux encore c'est de remettre la réponse aux compétences célestes : elle part pour le confessionnal. Au retour, elle nous raconte, triomphante : "J'ai dit au bon Dieu : Seigneur, si je suis responsable, fais que je sois frappée par ta foudre, là, tout de suite ; et comme rien ne s'est passé, j'ai ma conscience tranquille désormais !" Et ses tremblements cessent sur le champ, elle retrouve le sourire.
   Ma tante a sa fille pour elle seule maintenant et la maison devient de plus en plus grande. Elles font des projets pour les années à venir : ma cousine va bientôt prendre sa retraite de directrice d'école et, très habile de ses mains, elle fabriquera des vêtements, des tissages et des tricots pour lesquels la matière première s'accumule dans les placards. Ma tante est une habituée des marchés depuis des années : n'ayant pas de retraite, elle vend des graines de tournesol, de potiron grillées et du pop-corn préparés la nuit qui précède le jour du marché. Sa gaieté attire des clients fidèles depuis le déluge. Elle et sa fille ouvriront peut-être même une boutique...
   Le cancer de ma cousine est découvert en août et on l'enterre six mois après, des souffrances inouïes séparant les deux dates. Ma tante s'occupe d'elle entièrement, avec une tendresse et un dévouement sans comparaison. Ma cousine redevient son bébé sans défense qu'elle va perdre à son tour. Elles sont, toutes les deux, admirables de dignité.
   Ma tante survivra à sa fille de quelques années, pour sa petite-fille et pour ses arrières petits-fils. Mais la flamme vacille et ne tardera pas à s'éteindre, laissant son souvenir profondément imprégné en moi.
 la suite suivra...  

Commenter cet article
L
j'ai eu du mal à accéder à ta boîte de commentaires:m'y voilà!<br /> Me trompes-je ou ton style de récit a changé?<br /> plus de présent dans la narration ,plus de phrases courtes...intéressant!<br /> La tante a repris vie!
Répondre
F
<br /> Je suis à peu près certaine que je me maintenais depuis le début dans "le présent", à cela plusieurs raison : je voudrais redonner un présent à ce passé, à mes fantômes aussi; cela crée une<br /> cerataine vivacité du style et, plus prosaïquement et en dernier lieu, cela me préserve des multiples pièges des "passés" du français... Je comprends un peu Agota Kristof qui a procédé ainsi pour<br /> son "Grand cahier" (sans me comparer à elle, bien sûr : tout nous sépare!) <br /> <br /> <br />
C
Mmmmh! Ce sont les combats les plus âpres, les plus longs et les plus douloureux qui se livrent avant de pouvoir faire la paix avec soi-même.<br /> Je n'en suis pas encore là; trop jeune sans doute ;o))))<br /> C'est autrement plus facile de faire la paix avec les autres.
Répondre
F
<br /> <br /> Bonjour, Patrick; je ne sais pas l'âge requis pour faire la paix avec soi-même mais je suis à peu près certaine qu'on ne peut le faire vraiment avec les autres sans passer préalablement par<br /> là...<br /> Amicalement à vous.<br /> <br /> <br /> <br />
C
Bonjour Flora,<br /> Cela doit être cela que l'on appelle un récit doux-amer, mélange de nostalgie, de tristesse et d'humour. L'effondrement de votre tante face à la mutinerie contre son entreprise de bienfaisance universelle pouvait être attendu mais la pirouette pour en sortir est tout à fait surprenante et très humoristique, dans le récit en tout cas. L'ambiance n'était peut-être pas à l'humour. Quelle pouvait-être la réaction des autres acteurs devant une telle prise de position?<br /> Avec toute mon amitié,<br /> Patrick
Répondre
F
<br /> Merci, Patrick, des "traces laissées" au passage...<br /> Comment les autres ont-ils réagi? Avec le sourire... Ma tante était désarmante et tonifiante dans sa capacité de rebondir, de renaître de ses cendres. N'est-il pas important de savoir faire la paix<br /> avec nous-mêmes?...<br /> <br /> <br />