Le blog de Flora
quatre catégories menées parallèlement : extraits des oeuvres de Gilbert Millet, traductions d'auteurs hongrois, réflexions et mémoires, dessins
Bribes de mémoire 61. Se loger à Istanbul
Au bout de quinze jours, je
déniche un appartement refait à neuf, dans un immeuble d'angle, face à la "Mosquée Rose", devenue plus tard la "Mosquée Verte" pour les Français du quartier et qui s'appelle en réalité "Firuzaĝa
Camii" (pron. Firouzaha djamii). La salle de prière se trouve à l'étage, face à nos fenêtres, ce que je découvre
quelques mois plus tard, en discutant avec l'imam chez le marchand de légumes : il me dit aimablement qu'il me connaît, m'ayant souvent aperçue déambuler dans notre appartement dont toutes les
pièces donnent sur le carrefour ! Rétrospectivement, j'ai quelques frissons en remémorant les moments où je pouvais me promener en petite tenue...Le logement appartient à Ayla hanım, une dentiste fraîchement rapatriée d'Allemagne pour que son fils puisse poursuivre ses études en Turquie, à Galatasaray. Je garde un souvenir oppressant de cette belle femme à qui j'apporte le loyer tous les mois. Je suis le témoin de son lent glissement vers les ténèbres : elle n'arrive pas à se réconcilier avec la perte de son statut de femme active exerçant un métier intéressant, pour se retrouver enfermée dans son bel appartement avec grande terrasse sur le Bosphore... Au début, nous prenons un café avec conversation sommaire en allemand et en turc, puis, petit à petit elle devient invisible. J'apprends par sa femme de ménage-confidente qu'elle s'enfonce dans l'alcool, ne prenant même plus la peine de s'habiller...
Dans notre quartier, tous les étrangers sont à l'affût d'appartements avec vue sur le Bosphore. Cela donne un coup de fouet aux loyers et certains propriétaires préfèrent quitter leur logement pour le louer aux étrangers, bon payeurs. Notre 4 pièces, au lieu du Bosphore, donne sur un carrefour très animé, avec une boulangerie au rez-de-chaussée, juste sous nos fenêtres. Chaque matin, d'agréables effluves de la brioche fraîche et vanillée envahissent notre chambre pour nous tirer du sommeil!
Notre déménagement met presque deux mois à arriver! En attendant, nous avons un matelas par terre, un lit de camp prêté pour notre fils et une table avec trois chaises en formica, sans oublier le réchaud à gaz... Ce dépouillement involontaire commence à entamer notre moral mais les choses rentrent dans l'ordre pour Noël : nos cartons arrivent avec quelques meubles décents et les versements du salaire de Gilbert pour nous remplumer un peu...
Autoportrait de jeunesse...
Autoportrait... j'en ai commis quelques uns car c'est le modèle idéal que l'on a toujours sous la main et que
l'on peut traiter avec toute la lucidité du regard, sans ménagement, qui ne va pas réclamer qu'on le fasse paraître à son avantage, en gommant ses imperfections. De plus, celui-ci date de
l'époque où j'étais lycéenne, l'époque des croquis rapides au stylo bille. Je me scrute intensément dans la glace et j'ai encore le souvenir de vouloir effectivement explorer en profondeur ce que
cache un regard... Et cela me ramène à mes années dix et quelques, explosion incroyable de tous les questionnements, des lectures boulimiques, des discussions interminables, de toutes les
hantises et de juvéniles certitudes.
Radnóti à Valenciennes
Il y a deux jours, nous avons fait notre soirée de lecture mensuelle autour de l'oeuvre courte mais accomplie de Miklós Radnóti. 1909-1944. On ne peut insérer que 35 ans entre ces deux dates... Mais quelles années! Deux guerres mondiales et une Europe anéantie!Sa courte vie prend son départ dans un drame : sa naissance est accompagnée de la mort de sa mère et de son frère jumeau... suivis du père, quelques années plus tard. D'origine juive - bien que la religion, "la race" ne prend pas une place importante dans sa réflexion (voir lien sur ce blog Extrait du "Journal" de Miklós Radnóti) - il perd son travail de professeur et fait plusieurs séjours dans des camps de travail. Epuisé par l'hiver, le travail dur de terrassement, la dénutrition, il est achevé, en compagnie d'autres prisonniers, d'une balle dans la nuque et enfoui dans une fosse anonyme. On le retrouvera plus tard et on l'identifiera grâce aux lambeaux de carnets retrouvés dans la poche de son imperméable, sur lesquels il griffonnera jusqu'au bout, parfois au clair de la seule lune, ses magnifiques poésies, témoignages de son indestructible soif de la beauté, de l'amour de sa femme et de son espoir, malgré tout, d'un avenir plus humain qui naîtra du bourbier.
Vous trouverez sur ce blog de nombreux textes traduits par Jean-Luc Moreau, et tirés du recueil "Marche forcée", publié par Phébus en 2000.
Les participants de la soirée, pour la plupart, ont découvert sa poésie lumineuse et tragique qui s'adresse au plus intime en nous, qui sublime les détails de la vie quotidienne pour en faire une source de bonheur inépuisable... et contagieuse. Pour l'illustrer, voici un poème écrit en 1938 :
Miklós RADNÓTI : JARDIN Á L’AUBE
De la maison endormie, silencieusement
ma femme franchit le seuil.
Un léger nuage blanc
passe au-dessus d’elle.
Elle se pose près de moi et les herbes
humides de l’aube la voyant
poussent de petits cris de joie
et les tiges des fleurs taiseuses
se penchent vers elle, la lumière
se promène et scintille ça et là
froissement, éclair de plume
un petit coq entonne son chant.
Un merle lui répond et le jardin
se met à murmurer, chaque buisson
abrite un sifflement vagabond
innombrables et fraîches, les feuilles éclosent
un brin de paille s’illumine
dans l’herbe et entre deux branches
planent, étincelants, des fils d’araignées.
Assis dans la lumière, nous nous taisons
le soleil tournoie au-dessus de nos têtes
son haleine sur nos épaules
sèche les perles de rosée.
1938. juillet 3.
Traduction RozsaTatar avec Muriel Verstichel
HAJNALI KERT
Az alvó házból csöndesen
kijött a feleségem,
egy könnyű felleg úszik épp
fölötte fenn az égen.
Mellém ül és a hajnali
nedves füvek most boldogan
felé sikongnak, hallani
és fordul már a hallgatag
virágok szára, jár a fény
s megvillan rajtuk néhol,
nesz támad itt, toll villan ott
s kakaska kukkorékol.
Rigó pityeg választ s a kert
susogni kezd, minden bokor
alján apró fütty bujdokol,
kibomlik sok hüvös levél,
s felfénylik itt egy szalmaszál
a fűben és két ág között
kis pókok fényes szála száll.
Ülünk a fényben, hallgatunk,
fejünk felett a nap kering
s lehelletével szárogatja
harmattól nedves vállaink.
Oeuvre de Gilbert * La Trilogie Armstrong (inédit et inachevé) 15.
A l'hôpital, la secrétaire du service d'hématologie, très souriante, m'appelle par mon nom. Si j'étais venu le mois dernier, tout professeur d'université que je suis, spécialiste réputé de l'oeuvre de Marcel Proust, auteur de plusieurs ouvrage sur A la recherche du temps perdu, elle ne m'aurait pas reconnu. Chacun a les célébrités qu'il peut... Un soir que j'avais quitté Gilberte assez tôt, je m'éveillai au milieu de la nuit dans la chambre de Tansonville, et encore à demi endormi j'appelai : "Albertine !" Ce n'était pas que j'eusse pensé à elle, ni rêvé d'elle, ni que je la prisse pour Gilberte : c'est qu'une réminiscence éclose en mon bras m'avait fait chercher derrière mon dos la sonnette, comme dans ma chambre à Paris. Et ne la trouvant pas j'avais appelé : "Albertine", croyant que mon amie défunte était couchée auprès de moi, comme elle faisait souvent le soir, et que nous nous endormions ensemble...
Les langues sont-elles le reflet de la psychologie des peuples ou exercent-elles, au contraire, une influence sur l'inconscient collectif ? En hongrois, le futur n'existe pas. Cette langue exprime l'avenir à l'aide du présent. Coïncidence ? La Hongrie est le pays du monde au taux de suicide le plus élevé.
Blondinet sourit des doutes de son confrère. Les petites taches sur le fémur, il n'en a rien à faire. Il cherche des trous dans l'os, pas des ombres. Un aveu indirect que personne ne remarque.
Au lieu de me faire incinérer, je ferai don de mon corps à la science. Mon squelette mécano, des rangées de trous dans chaque pièce, devrait avoir un grand succès.
Bribes de mémoire 60. Découvrir la Turquie
En 1984, la Turquie en terminait avec le dernier coup d'état militaire en date et les patrouilles sont encore omniprésentes. Nous apprenons que l'armée, gardienne fidèle et intraitable du kémalisme sort de sa réserve environ tous les dix ans pour rétablir l'ordre et anéantir les tentatives de renverser l'état laïque, héritage de Mustafa Kemal Atatürk. Drôle d'initiation aux spécificités turques pour un Européen pour qui coup d'état militaire rime avec tyrannie obscure pendant des décennies! L'armée turque, une fois l'ordre rétabli, se retire sagement dans ses casernes et rend le pouvoir aux politiques, avec des élections démocratiques!
Il est impossible de ne pas rencontrer Atatürk, le père de la Turquie moderne, président de la première république laïque turque de 1923-1938. Personnage extraordinaire qui a donné le droit de vote à la femme turque bien avant la Française, en 1924! Avec une volonté farouche, frisant le despotisme, il sort le pays des lambeaux d'un empire se disloquant à la sortie de la première guerre mondiale et le place sur le chemin de l'Occident moderne, vieux mirage ottoman : abolis le voile et la barbe, les vêtements traditionnels, l'alphabet arabe! Il encourage la modernisation de langue qui emprunte beaucoup de mots français dont la consonance fond plus harmonieusement dans la langue turque que l'allemand ou l'anglais, plus abruptes. Son portrait décore non seulement les locaux officiels, les monuments mais aussi la moindre boutique de bakkal (épicier) avec le slogan omniprésent : "Ne mutlu türküm diyene!" (Quel bonheur de pouvoir se dire Turc!) Ce nationalisme peut paraître quelque peu exacerbé à un Français pour qui l'idée même de la nation semble suspecte...
la suite suivra...
Contre-jour * pastel (2009)
Miklós Radnóti (1909-1944) : Poème d'amour (Szerelmes vers)
Miklós RADNÓTI : POÈME D’AMOUR
Dans le ciel de mousse et d’écume le soleil alangui se fige
puis, hautain, il s'éloigne.
Et dans tes yeux, par les embruns nacrés de la douce lumière
se reflète le bleu.
Le sentier jaune court
jonché de feuilles mortes.
Car l’automne est là. On gaule les noix et les murs de la chambre
filtrent le goutte-à-goutte du silence
libère la tourterelle rêveuse sur ton épaule
les feuilles tombent et dans le gel qui approche
le champ roide s’écroule
entends-tu le silence de la chute ?
Ô ma douce, gardienne des saisons, je t’aime !
ô jamais n’aimerai d’autre que toi.
traduction : R.T. et M.V.
RADNÓTI Miklós : SZERELMES VERS
Ott fenn a habos, fodor égen a lomha nap áll még,
majd hűvösen int s tovaúszik.
És itt a szemedben a gyöngyszinü, gyönge verőfény
permetegén ragyog által a kék.
Sárgán fut az ösvény,
vastag avar fedi rég !
Mert itt van az ősz. A diót leverik a szobákban
már csöppen a csönd a falakról,
engedd fel a válladon álmodozó kicsi gerlét,
hull a levél, közelít a fagy és
eldől a merev rét,
hallod a halk zuhanást.
Ó évszakok őre, te drága, szelíd, de szeretlek !
s nem szeretek már soha mást.
(2 octobre 1939)
Notre audace n'a pas de limites ! Nous avons "récidivé" avec Muriel. Nous ne "touchons" qu'à des poèmes dont nous n'avons pas trouvé de traduction en français. Pour Radnóti, le choix est vaste ; que dire alors des autres?
Oeuvre de Gilbert * La Trilogie Armstrong (inédit et inachevé) 14.
Mais la musique fut le principal point d'ancrage entre les deux garçons du même âge. Roger et Jane King avaient communiqué à leur fils l'amour du jazz. L'aviateur manifestait une prédilection pour Miles Davis, Charlie Parker, Thelonious Monk, Dizzy Gillespie. Plus traditionnelle, son épouse écoutait sans relâche Duke Ellington et surtout Louis Armstrong. Comme elle passait ses journées à la maison, accueillait les enfants à leur retour de l'école, son influence sur les garçons fut déterminante.
Bribes de mémoire 59. Arrivée à Istanbul
Mais commençons par les commencements : notre arrivée à travers le paysage aride des montagnes et la bordure de la mer
Egée, bande ininterrompue de résidences de vacances, cubes identiques d'immeubles tournés vers la mer. Enfin, notre excitation quelque peu assoupie par les trois jours de périple se réveille à la
vue majestueuse d'un Istanbul à l'infini, plongeant dans le Bosphore... Paysage dont je ne me lasserai jamais, éternellement changeant au gré du soleil et des nuages, ouvert à tous les vents et à
tous les bateaux !Nous retrouvons le directeur des études françaises du lycée Galatasaray en fin d'après-midi. Il nous a réservé une chambre dans un petit hôtel dans Cihangir (prononcer Djihanguir ), le quartier où se concentrent la plupart des Français. Et il nous invite à dîner dans un restaurant d'un quartier huppé de la ville ! Inutile de vous dire que nous détonnons dans nos tenues défraîchies de trois jours mais il est impossible de nous changer puisque nous ne possédons plus que ce que nous avons sur le dos...
Dès le lendemain, branle-bas de combat : notre fils fait sa rentrée à l'école française et nous achetons un costume et quelques chemises pour Gilbert, car à Galatasaray, le costard-cravate est la tenue de mise pour élèves et professeurs. Moi-même, je me lance à la recherche d'une location, armée de quelques conseils des résidents français, toujours accueillants envers les nouveaux-venus, censés apporter un peu de sang frais dans les milieux confinés des expatriés. On me donne un bout de papier sur lequel est inscrit un mystérieux sésame qui doit me guider vers le bon port : "kiralık daire" (pron. daïré ), "appartement à louer". Je fais le tour des épiciers, des boulangers, des concierges, très nombreux et les mieux renseignés sur la vie du quartier - sans savoir dire un mot. Je mets un certain temps pour comprendre que le geste énigmatique de votre interlocuteur de relever le menton (et les yeux) avec, parfois, un petit claquement de la langue, cela équivaut à notre signe de tête horizontal de droite à gauche et de gauche à droite : c'est-à-dire "niet" ! J'ai appris assez rapidement les mots "yok" (il n'y en a pas) et "hayır" (non), deux mots que les Turcs détestent par ailleurs de vous asséner, tellement ils adorent vous faire plaisir et ils se mettent en quatre pour vous satisfaire !
la suite suivra...