Illustration pour l'Impertinente * encre (2001)
quatre catégories menées parallèlement : extraits des oeuvres de Gilbert Millet, traductions d'auteurs hongrois, réflexions et mémoires, dessins
DÉJÀ LE SOLEIL ROUGIT LES BAIES D'AUTOMNE
Elle est blonde et païenne, elle n'a foi qu'en moi
et se cabre et chuchote à la moindre soutane :
"rien n'existe que l'herbe et l'arbre et le soleil
et la lune et l'étoile, et les bêtes bien sûr
dans les champs aux mille couleurs." Puis elle file :
la poussière s'élève heureuse sur ses pas.
Pourtant là-haut vers les jardins le christ
aussi voit ses baisers et le bleuet
s'incline devant elle avec plaisir, car toujours
il y a l'admirant en vain
un saint homme barbu, énamouré.
Elle a dix-huit ans, et lorsqu'elle est sans moi
elle va sans rien dire ainsi que la rivière
à midi, l'été, entre les arbres de ses rives,
et berce dans son coeur ce chatoyant souci
que jamais nous n'épuiserons tous nos baisers
et s'afflige. Déjà le soleil rougit les baies d'automne.
traduction : Jean-Luc Moreau
PIRUL A NAPTÓL MÁR AZ ŐSZI BOGYÓ
Szőke, pogány lány a szeretőm, engem
hisz egyedül és ha papot lát
rettenve suttog : csak fű van és fa ;
nap, hold, csillagok s állatok vannak
a tarka mezőkön. És elszalad. Por
boldogan porzik a lábanyomán.
Pedig fönn a kertek felé
feszület is látja a csókját és
örömmel hull elé a búzavirág,
mert mindig hiába megcsudálja őt
egy szerelmetes, szakállas férfiszentség.
Tizennyolc éves és ha nélkülem van,
hallgatva jár, mint erdős partok
közt délidőn jár a víz s
csillogó gondot ringat magában arról,
hogy sohasem telünk el a csókkal és
szomorú. Pirul a naptól már az őszi bogyó.
(1 septembre 1930)
FRAGMENT
J'aurai vécu sur cette terre à une époque
où l'homme était tombé si bas que, de lui-même,
il tuait avec joie sans avoir besoin d'ordres.
Ses croyances n'étaient qu'errances et erreurs,
et sa vie, un tissu d'obsédantes terreurs.
J'aurai vécu sur cette terre à une époque
qui tenait la délation pour méritoire,
dont les héros étaient des assassins, brigands, traîtres.
Celui qui se gardait, par hasard, d'applaudir,
comme un pestiféré il se faisait haïr.
J'aurai vécu sur cette terre à une époque
où pour un mot trop haut on devait se cacher
et se ronger les poings en ravalant sa honte.
Le pays aveuglé faisait bonne figure
à l'horreur d'un destin soûl de sang et d'ordure.
j'aurai vécu sur cette terre à une époque
où l'enfant maudissait sa mère. En ce temps-là
la femme grosse était heureuse d'avorter,
et le vivant trouvait les défunts enviables
tandis que le poison bouillonnait sur la table.
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J'aurai vécu sur cette terre à une époque
où, muet, le poète attendait que ta voix
retentisse à nouveau pour fulminer le juste
anathème - nulle autre n'en étant capable -
O, Isaïe, maître du Verbe redoutable !
traduction Roger Richard
TÖREDĖK
Oly korban éltem én e földön,
mikor az ember úgy elaljasult,
hogy önként, kéjjel ölt, nemcsak parancsra,
s míg balhitekben hitt s tajtékzott téveteg,
befonták életét vad kényszerképzetek.
Oly korban éltem én e földön,
mikor besúgni érdem volt s a gyilkos,
az áruló, a rabló volt a hős, -
s ki néma volt netán s csak lelkesedni rest,
már azt is gyűlölték, akár a pestisest.
Oly korban éltem én e földön,
mikor ki szót emelt, az bujhatott,
s rághatta szégyenében ökleit, -
az ország megvadult s egy rémes végzeten
vigyorgott vértől s mocsoktól részegen.
Oly korban éltem én e földön,
mikor gyermeknek átok volt az anyja,
s az asszony boldog volt, ha elvetélt,
az élő írigylé a férges síri holtat,
míg habzott asztalán a sűrű méregoldat.
..................................
Oly korban éltem én e földön,
mikor a költő is csak hallgatott,
és várta, hogy talán megszólal ujra -
mert méltó átkot itt úgysem mondhatna más, -
a rettentő szavak tudósa, Ésaiás.
.................................
19 mai 1944
[...] Ce soir-là, une sensation
refoulée monte en lui lentement, sensation d'avant l'enfermement, qu'il faudra accompagner de mots virulents
ou noyer sous un flot de clémence. Le mépris, il croyait bien l'avoir aboli, s'être tellement détaché d'eux, les avoir tellement niés qu'il n'avait plus lieu de les haïr. Ce soir, il voudrait,
une dernière fois peut-être, le conserver, le protéger, lui donner, sans le renforcer car cela n'est plus nécessaire, l'élan qui manque encore. Une phrase règle le problème, fixe le cours des
heures qui suivent :
"L'amour, c'est l'infini mis à la portée des caniches."
Il se lève, avec difficulté, avec
effort, prenant appui sur les bras du fauteuil pour se hisser, malgré les hanches raides, les vertèbres tassées, le lumbago qui le replie
en équerre. Parodie de pas, pantoufles raclant le parquet, mouvement déréglés des membres, son corps se force à avancer, gagnant les millimètres, arrachant les centimètres, s'humanisant peu
à peu, jusqu'à dépasser leur hauteur. Il les voit clairement devant lui, les entend. Il les sent même, odeur mouillée et forte, poussiéreuse et rance, malsaine à vomir.
Tondus de frais, shampooinés, peignés, parfumés, des milliers de caniches arpentent les trottoirs, grattent le bitume de leurs petites bottines. Ecrasés de grotesques manteaux qu'ils
arborent avec fierté, en frétillant de la queue, ils dandinent l'arrière-train, agitent leurs dernières touffes de poils, se croisent et se bousculent, à perte de vue. Certains, les moins
hypocrites, ceux qui ne se sentent pas obligés de supporter le grouillement, aboient, prêts à bondir mais cachant leur couardise sous les crocs qui les défigurent, lâchent quelques gargouillis,
quelques sifflements qu'ils veulent terrifiants, avant de s'éloigner, tête haute, bave rentrée.
Ils sont partout, couvrant les rues, les masquant sous le nombre, barbares assaillant la cité, la dévastant. L'un d'eux, les pattes aux griffes bien limées, mendie un sucre, une
caresse qui lui fera oublier qui il est, où il est, et que rien ne pourra le sauver. Ailleurs, un groupe halète, gueule ouverte, langue pendante, devant la pâtée verdâtre étalée dans une
vitrine.
A l'écart sous un porche, un mâle renifle une femelle, savamment, avec une méticuleuse obscénité, sous l'oeil indigné de jalousie des passants. Plus loin, deux autres entrefrottent leurs
museaux humides, agités de soubresauts au rythme de leurs râles. Et tout autour, coule le fleuve des caniches, un monde entier de caniches, noirs, blancs, gris, marron, tous semblables, souillant
les trottoirs de leurs crottes visqueuses, se ruant à leurs tâches futiles, prêts à se mordre et n'osant pas ; prêts à le mordre, lui, l'ennemi humain, l'étranger repoussant.
Quand tombe le soir, vient l'heure de reconnaître la défaite et les caniches puants, levant la patte sur les arbres, les murs, les autres chiens, tous dangereux, rentrent s'accoupler
dans leurs cabanes identiques, pour créer des caniches, d'autres encore, à l'infini, pour ignorer qu'ils sont caniches. [... ]
Le mépriseur, roman, éditions Manya 1993
Nous arrivons dans la ville enneigée, en fin de janvier. La Neva est gelée, d'énormes plaques de glace s'entrechoquent sous les ponts. Le Palais d'Hiver épouse le quai et la flèche dorée de l'Amirauté transperce le bleu éclatant du ciel.![]()
Moi qui suis très frileuse et déteste le froid humide, je ne sais pas comment j'ai supporté ces hivers mémorables, dans la Hongrie de mon enfance et surtout, les deux hivers successifs en Russie. Une saison interminable qui dure jusqu'en mai... Je me souviens avoir défilé dans la neige pour le premier mai à Leningrad !
Le printemps fait violemment son irruption pour aboutir aux nuits blanches. Nous avons du mal à dormir : il ne fait jamais noir et le soleil ne se repose qu'entre minuit et deux heures du matin, dispensant une lumière crépusculaire, pour réapparaître en plein milieu de la nuit. Nos fenêtres n'ont ni volets, ni doubles-rideaux et surtout, nous avons 20 ans ! Les rues de la ville sont envahies de groupes de jeunes qui chantent, accompagnés de guitare. Nous marchons des kilomètres, faisons des pauses au bord de la Neva pour voir les ponts s'ouvrir et se lever pour laisser passer les bateaux par deux fois : en amont et en aval.
Les six mois ont suffi pour nous conquérir et nous attacher définitivement à cette ville majestueuse qui nous est devenue familière : les trajets en métro jusqu'à l'institut, les noms des stations connus par coeur, avant même que le conducteur les annonce, les escalators vertigineux et la propreté immaculée des couloirs. L'Ermitage et ses salles innombrables, couvertes de marbres et de dorures, des parquets somptueux en marqueterie que l'on arpente en surchaussures grotesques. La maison de Pouchkine où le poète a rendu l'âme après 3 jours d'agonie, blessé dans un duel par un Français qui faisait la cour à sa femme, la belle Natalia Gontcharova. Le palais des princes Youssoupov où l'on a fini par achever le diabolique Raspoutine... Les traces de Dostoïevski sous les portes-cochères où l'on voit passer l'ombre de Raskolnikov...
la suite suivra
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