Bribes de mémoire 17. Vacances d'été
Curieux pouvoir suggestif maternel sur l'imaginaire sensitif enfantin ! Ma
mère nous transmet ainsi ses sensations, sa propre nostalgie, débordantes dans ses récits, jusqu'à l'intonation de sa voix, pour ce coin de paradis ainsi créé qui, chose étonnante, se montrera à
la hauteur, tous les étés de nos vacances de rêve...
Objectivement, c'est un petit village perdu dans des collines boisées, mais pour nous, enfants de la Grande Plaine, habitués à sa "planitude" absolue, la moindre bosse fait
exotique. Une unique route asphaltée le traverse; les autres rues sont en sable ou en poussière, transformées en torrents qui les dévalent, par temps d'orage. Les gens vivent de leurs maigres
parcelles, ayant été obligés de se regrouper en coopérative forcée après la répression qui suit les événements sanglants de 1956. Ils ont droit à un lopin privé, aux côtés des terres "communes".
Malgré le fait que tous sont logés à la même enseigne, l'ancienne distinction entre paysans riches et pauvres persiste dans les consciences et empoisonnera quelques amours dépareillées.
J'y passe les étés de mon enfance et de mon adolescence, dans un bonheur absolu (si, si, ça existe!), dans la légèreté que vous octroie la liberté, loin de l'autorité des
parents, sous l'affectueuse bienveillance de ma tante. Pourtant, aucune distraction sophistiquée à l'horizon, la télévision même fait son apparition vers mes 15 ans, un unique poste dans la
Maison de la Culture qui sert aussi de salle de projection pour la séance hebdomadaire de cinéma. Une épicerie, un bureau de poste, une école et une église - les adolescents de nos jours
tiendraient-ils à sacrifier un seul jour de leurs vacances dans un tel trou perdu ?
Je loge le plus souvent chez ma tante préférée. Je garde leur vache, je participe aux travaux des champs : ramassage du foin, des pommes de terre, désherbage du maïs, marchant
parfois des kilomètres à pied nu, mon grand plaisir. Il arrive qu'à la tombée du jour, nous arrêtions en chemin une charrette qui rentre, chargée d'une montagne de foin que j'escalade pour
enfouir mon nez dans ce "matelas" au parfum de l'été.
Mes tantes m'accompagnent dans mes premiers bals; elles font "tapisserie" sous prétexte de servir de gardes rapprochées. Premiers flirts ingénus : comment cela aurait-il pu en être
autrement sous autant d'yeux vigilants? Mais cela n'empêche pas les premiers frissons, les regards obliques échangés, les étreintes chastes de ces danses démodées qui permettent de se toucher au
lieu d'enfermer chacun dans sa triste bulle solitaire...
la suite suivra...