Ma maison et moi... un vieux couple qui se rode...
Quand on quitte ne serait-ce que provisoirement, sa maison - son refuge, sa tanière, ses habitudes qui protègent et qui emprisonnent - on prend des risques. Inconsciemment, certes, mais au fond, c'est le but. Pour éviter la sclérose totale de ses neurones, on les secoue, rafraîchit, aère, on leur lance des défis sous forme de quelques prises de risque minuscule, histoire de prouver qu'on est encore vivant... Réveillé. Surtout quand on vit seul(e) et qu'on n'a même pas l'occasion de radoter à sa guise!... Personne ne l'entendrait.
Avec le temps, je me rends compte que je commence à aimer ma maison. Nous sommes comme un vieux couple pour qui, au départ, le choix s'est fait sur un compromis et non pas sur un coup de foudre. En rentrant d'Istanbul, nous avions très peu de temps pour trouver une maison dans la ville inconnue du Nord, à proximité du futur lieu de travail de G. Il a fallu décider très vite, la rentrée des classes approchait pour notre fils aussi, sans oublier le camion du déménagement.
Peu à peu, nous l'avons aménagée à notre goût, parfois au prix des pourparlers longs et diplomatiques pour accorder nos violons. Nous étions à l'aise sur trois niveaux, avec le jardin pour le plaisir des yeux et le bol d'air au milieu de la ville. Le jardinet était pour moi; à la nature, G. préférait l'univers de ses livres enfin réunis, perché au dernier étage et baigné dans l'imaginaire qui, comme on sait, ne connaît pas les murs...
Depuis bientôt 19 ans, j'occupe la maison seule... Petit à petit, je lui fais subir des changements, du moins, dans la partie où je vis. J'essaie de gommer les traces invisibles pour d'autres des souffrances et de savourer la douce métamorphose du décor... Pour pouvoir continuer à vivre. Pour apprendre à être moi. C'est peut-être l'aspect le plus difficile de la tache. Avec les années qui s'écoulent paresseusement, le vieux couple que nous formons, la maison et moi, change d'allure, se rode et s'érode, se renouvelle parfois. A force de se frotter l'une contre l'autre, on se rassemble, on s'épargne, on se rapproche et on se rejoint dans la gratitude. Cela peut ressembler à l'amour, qui sait?...
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