Je viens de boire un espresso, destiné à donner le petit coup de fouet à mon cerveau embrumé par la chaleur. Même si mes jambes deviennent défaillantes, j'aimerais bien qu'à l'étage supérieur, les rouages résistent encore à la canicule et aux ravages du temps...
Depuis peu, je découvre en moi des gestes, des habitudes de ma mère qui, venant d'elle, m'exaspéraient... Souvent, je lui reprochais de "traîner les pieds" et d'accrocher ainsi les tapis qui couvraient le sol de toutes les pièces de la maison de mon enfance. Tout comme la mienne, maintenant. Ma mère avait des problèmes d'hypertension et je vivais dans l'angoisse permanente qu'elle ne tombe. Régulièrement, elle me donnait des nouvelles de ces chutes dont elle arrivait à se relever seule pendant longtemps, avec des bleus certes mais sans fracture. Oui, ça tenait du miracle - ou de son squelette solide...
Depuis quelque temps, je m'aperçois que la cause de mes chutes assez fréquentes est le fait que je traîne les pieds... Non pas par paresse ou nonchalance mais parce queje ne peux pas faire autrement... Et si en plus je me dépêche, la chute n'est pas loin, violente, traumatisante, avec des conséquences imprévisibles... Ayant pris conscience de la chose, je lutte pour m'en défaire tout en rendant hommage à ma mère pour ces petites leçons de l'au-delà, du temps qui s'écoule, de l'âge qui tente de prendre le pouvoir.
C'est l'été, le plein été!... Par la fenêtre entrouverte de la cuisine, j'entends les oiseaux du jardin. J'aimerais retenir le temps mais un temps plus dynamique, plus alerte où je n'aurais pas à surveiller tous les obstacles potentiels sur mon chemin qui risqueraient de me faire tomber... Cet état de veille permanente est nécessaire et non moins épuisante. Si je l'oublie un instant, la chute arrive immanquablement. La chute, lourde, brûlante, angoissante comme la perdition.
Pompiers, famille, amis - toutes les personnes qui passent chez moi - ne manquent jamais de prononcer ces phrases : " Attention aux tapis! Tu en as partout, il serait temps de les ranger!"
Impossible!... Mon intérieur ressemblerait à une maison sans âme, froide, désertée de ses habitants. Notre enfance est déterminante, ses décors font partie des premières impressions qui formeront notre éveil visuel, pour ne pas dire esthétique, notre cocon, notre sentiment de sécurité. Avec le temps, il s'avère que les tapis, en guise de sécurité, c'est un peu raté... La maison de mon enfance en était remplie, pas très précieux, certes, achetés dans des magasins ordinaires et tissés à la machine, contrairement à ceux que nous avons acquis plus tard, dans des boutiques mystérieuses de Ghardaïa, d'El Goléa, d'Istanboul ou de Doğubayazıt, toute proche de la frontière iranienne...
Ceci dit : ce n'est pas un tapis qui me fait tomber... C'est le corps moins alerte, moins aérien (le plus indulgent qu'on puisse dire!), celui qui traîne le pied et qui ne peut désormais se concentrer qu'à une chose à la fois - et non pas à trois, quatre comme il n'y a pas si longtemps...
...une petite partie des tapis auxquels je tiens tant...
Un mois de juillet qui s'apparente au Sahara, caniculaire et dépourvu de présence humaine, hormis quelques visiteurs perdus, sur les pages de mon blog... Moi-même, je suis partie pour me reposer de la vue et des bruits déprimants de ma rue. Oui, elle sera plus belle - j'espère que je tiendrai jusque-là.
Je reviens de Hongrie où j'ai passé une dizaine de jours agréables en compagnie de mon fils, par une chaleur généreuse de 36-39°. Ce qui a un peu compliqué l'escapade, c'était l'état de mes jambes, la droite en particulier, victimes de 2 chutes successives dans la maison, quelques jours avant notre départ. "Ce n'est plus un accident, c'est un signe d'avertissement", me disais-je car je n'avais aucune envie de partir... Être là-bas, oui, mais pas voyager!... J'étais épuisée, lasse et stressée, et en même temps, la perspective de passer une semaine avec mon fils et la famille hongroise ont vaincu mes réticences. 1700 km (+ 250 pour mon fils pour me cueillir au passage) en voiture et en une fois!... Avec quelques pauses cafés en claudiquant sur mes jambes enflées et bleuies par des hématomes des genoux aux orteils, nous sommes arrivés vers 2 h 30 du matin, après avoir traversé 5 pays de l'Europe! Un repas complet préparé par ma belle-soeur nous attendait au réfrigérateur mais nous ne pensions qu'à retrouver nos lits respectifs!
Dès le lendemain, nous avons entamé notre régime paresseux : grasse matinée, déjeuner et petites courses de démarrage chez l'épicier du coin, rencontres avec la famille de mon neveu avec dîners improvisés, lecture, jeux de cartes (où je perdais plus que de coutume, ce qui n'entame jamais mon envie de jouer). Des excursions dans les villes d'alentours, petits parcours habituels limités cette fois-ci par les conséquences de mes chutes. Je n'ai pas pu résister à l'acquisition de 6 nouveaux livres et d'une bonne bouteille d'alcool d'abricot à ramener ici. Au retour, nous avons fait une halte d'une soirée très agréable chez ma nièce.
Une rencontre insolite m'a particulièrement marquée. J'ai revu la petite soeur de ma meilleure amie du lycée... Nous avons passé 4 ans assises côte-à-côte en classe mais les années de fac nous ont séparées. Elle est décédée il y a quelques années et sa soeur souhaitait me rencontrer pour m'offrir un beau livre, l'oeuvre de la vie de mon amie, sa thèse de doctorat. La famille a extirpé l'oeuvre importante de l'ordinateur et l'a éditée en un livre somptueux.. Un tome richement illustré de 400 pages, "Geoponika". Encyclopédie byzantine du 10ème siècle, traduit du grec ancien par mon amie. Je me sens extrêmement privilégiée.
Nous avons passé deux heures à discuter passionnément, dans un café, avec Anne-Marie, la "petite soeur" que j'avais vue la dernière fois il y a 60 ans... La jeune adolescente est devenue une dame de 70 ans, cheveux blancs comme neige, pianiste concertiste et professeure de musique. Nous nous sommes reconnues dès le premier instant.
Drôle de période... Parfois, tout se ligue contre notre potentielle bonne humeur, notre bien être... Tout va de travers. Vous prenez soin de ne divulguer, ne partager ce fait ni ses causes qu'à compte-gouttes, car ce n'est pas la peine de ruiner le moral de ceux qui l'ont encore au beau fixe. Oui, je sens nettement l'inconvenance d'un appel au secours qui gâcherait la fête. Il vaut mieux éviter d'être taxé de celui ou celle qui plombe l'ambiance. Cela passera comme tout passe...
Que faire?... Dans ces moments-là, l'image de notre génial chien bâtard Kormos (allusion à sa couleur noire car "korom" veut dire "suie" en hongrois) me revient en mémoire. Aux moments difficiles, il se posait en face de moi, à une distance respectueuse, juste ce qu'il fallait... Pas besoin de mots, apparemment, il comprenait, cherchait à absorber ma souffrance. Le reste du temps, il vaquait à ses occupations de chien libre, sans s'abaisser à mendier des caresses.
"...Très souvent, la machine à remonter le temps s'élance sans faille. Il suffit, pour l'ébranler, d'une phrase, d'une ambiance, d'un air de saxophone avec ses roulements chauds et profonds d'une nuit d'été... Des visages, des sensations, des fulgurances qui vous ramènent vers les mirages, ces traces éphémères du passé. Vous les cueillez en guise de consolation pour avoir tout perdu. Une baignade nocturne dans l'eau tiède et caressante du lac, éclairé seulement par la pleine lune... Une petite robe bleue empruntée à une copine pour une soirée dansante... Des doigts fins qui courent sur les touches du piano, les mêmes qui vous enlaceront, tandis qu'un regard énigmatique, venu de l'autre bout de la planète capte le vôtre... Des lèvres fraîches et chaudes toutes proches vous chuchotent qu'ici, ce soir, vous êtes la reine."
Ouf, ma déclaration d'impôts est envoyée! La préremplie, quel soulagement: je n'ai pas à déchiffrer le sens du langage administratif. D'ailleurs, le comprendrais-je davantage en ma langue maternelle?... Dans la Hongrie communiste, nos impôts étaient retenus à la source, non seulement il n'existait pas de déclaration - pas besoin car Big Brother en savait plus que nous, comme dans tant de domaines! Ainsi, nous pouvions nous bercer de l'illusion que les impôts n'existaient pas! Plus tard, dans "le monde libre", G. s'en est occupé jusqu'à sa mort. Pendant longtemps, je n'ai même pas jeté un coup d'oeil vaguement intéressé sur la chose mais il a fallu que je fasse mon apprentissage dans ce domaine aussi. Comme dans tant d'autres.
Nous voici en juin. Le ciel voilé me promet de la pluie fine. Mon jardin est envahi des "mauvaises herbes" dont il faudrait m'occuper d'urgence. Mais comment évacuer les déchets verts? Tout cela est à l'image de mon existence impuissante! Les travaux de la transformation profonde de la voirie, commencés en octobre 2023, sont loin d'être terminés. La rue est fermée à la circulation et encore plus au stationnement. Pour faire des courses, je rejoins ma voiture dans une autre rue où les travaux sont déjà terminés. Au retour, je trimballe mes sacs de provisions lourds comme un âne mort à travers le chantier jusqu'à la maison. Au fond de moi, je regrette amèrement de ne pas être la petite vieille dynamique qui, au lieu de se lamenter, court comme un lapin alerte en désavouant triomphalement son âge et son état de santé... Dans la vie, il faut produire des prouesses pour être crédible.
Au diable les lamentations! Allez, je chausse mes lunettes roses. Le verre est à moitié plein puisque je le veux ainsi.
La semaine de mon retour s'est vite envolée, sans laisser de traces notables dans mon existence. Chercher un jardinier sur internet, m'attaquer à ma déclaration d'impôts en ligne, répondre aux messages (parfois en rafales), quelques conversations au téléphone, courses alimentaires, pharmacie, cuisine... Rien d'enthousiasmant. Au lieu de s'envoler, la crispation s'installe, une fois de plus.
Ce serait bien de croire que tout vient des mouvements incessants des planètes!... Qu'il suffirait de patienter pour que les noeuds des oppositions et d'autres trigones, voire des carrés ou des sextiles se dénouent au dessus de nos têtes! Que le calme plat soit revivifié par des rencontres dynamisantes, des projets effervescents qui feraient oublier l'eau croupie du piétinement sur place.
Régulièrement, je reviens sur ma procrastination, sur mes blocages dont l'origine reste assez énigmatique pour moi. J'essaie de faire, dans ma mémoire, ce travail archéologique dont on espère la remontée à la surface des débris d'explications. Parfois, j'ai l'impression d'effleurer quelques entailles, des meurtrissures fugaces mais pas de révélations capables de me délivrer de cette entrave.
Des gens volontaires, énergiques m'assènent des sentences : "Les phrases commençant par demain...pas maintenant... plus tard... on verra... me donnent des boutons! Un devoir - une solution! Et que ça ne traîne pas!" Ils espèrent me guérir avec ce raisonnement, prétendant me vouloir du bien. Me faire croire que ce n'est qu'une question de volonté! Qu'il faut absolument "secouer" la faiblesse humaine (puisque la cause ne peut être qu'une simple faiblesse : la volonté n'est autre qu'un muscle avachi qu'il faut bousculé pour le renforcer...).
N'est pas Oblomov qui veut! N'est pas Gontcharov non plus, encore moins. Je l'ai trouvé, moi aussi, méprisable, ce personnage du roman de Gontcharov, en l'étudiant en littérature russe, il y a plus de 50 ans. L'auteur n'est pas très clément avec son personnage mais son analyse est incomparablement plus fine que celle de mes interlocuteurs...
Une lessive sèche sur le fil tendu de la terrasse. Retour à ma vie minuscule mais réconfortante que j'ai parfois l'illusion de gouverner. Je suis rentrée de chez les enfants hier midi.
La meilleure façon de se rendre compte de la solitude, cadre habituel de sa vie, c'est de rentrer chez soi au bout de quelques jours ou d'une plus longue absence. Dès la clé dans la serrure et la porte entrouverte, on hume les odeurs familières un peu "renfermées", on scrute les objets habituels au passage : ils n'ont pas bougé de leur place et vous attendent avec docilité et dévouement. Derrière les volets que l'on s'empresse d'ouvrir pour redonner vie au décor, les pots de fleurs assoiffées réclament à boire. Et personne ne se précipite à votre rencontre.
Le jardin... plutôt la jungle! L'herbe a poussé si vigoureusement qu'elle m'arrive aux genoux. Je ne distingue plus les fleurs! Quand aurais-je le courage, plutôt la force de m'y attaquer? Je me sens exténuée rien qu'à y penser...
Les images et les sons des jours précédents tournoient dans ma tête. Tout ce qui me terrassait de stress avant mon départ (serai-je à la hauteur des taches qui m'attendent?) s'est évanoui pendant les jours ensoleillés, à la vue du beau jardin qu'un robot discret et infatigable maintient en l'état d'un terrain de golf de première classe. Le châtaignier majestueux neige de pétales blancs, tandis que l'acacia, le plus haut parmi les arbres centenaires, vient de se couvrir de grappes blanches odorantes, au goût du miel, celui de mon enfance. A deux pas de la grande baie vitrée, je cueille du persil frais pour les repas. Car je cuisine beaucoup, midi et soir. Toutefois, cela me laisse du temps pour mes habitudes devant l'ordinateur du bureau. J'en ai besoin désormais.
Souvent, l'une de mes petites-filles est là, en pleine révision, parfois les deux, grâce aux jours fériés de la semaine. De leurs amis se joignent à nous une partie du weekend. J'aime la compagnie des jeunes, ils me ramènent aux temps nostalgiques où j'enseignais...
Leurs parents arrivent frigorifiés du pays le plus au nord de l'Europe où le soleil, à cette époque, ne se couche pas. Nous regardons aussitôt leurs photos insolites et dépaysantes. Je boucle ma valise pour repartir tôt, le lendemain matin, mission agréable, chaleureuse et joyeuse accomplie.
Quand on quitte ne serait-ce que provisoirement, sa maison - son refuge, sa tanière, ses habitudes qui protègent et qui emprisonnent - on prend des risques. Inconsciemment, certes, mais au fond, c'est le but. Pour éviter la sclérose totale de ses neurones, on les secoue, rafraîchit, aère, on leur lance des défis sous forme de quelques prises de risque minuscule, histoire de prouver qu'on est encore vivant... Réveillé. Surtout quand on vit seul(e) et qu'on n'a même pas l'occasion de radoter à sa guise!... Personne ne l'entendrait.
Avec le temps, je me rends compte que je commence à aimer ma maison. Nous sommes comme un vieux couple pour qui, au départ, le choix s'est fait sur un compromis et non pas sur un coup de foudre. En rentrant d'Istanbul, nous avions très peu de temps pour trouver une maison dans la ville inconnue du Nord, à proximité du futur lieu de travail de G. Il a fallu décider très vite, la rentrée des classes approchait pour notre fils aussi, sans oublier le camion du déménagement.
Peu à peu, nous l'avons aménagée à notre goût, parfois au prix des pourparlers longs et diplomatiques pour accorder nos violons. Nous étions à l'aise sur trois niveaux, avec le jardin pour le plaisir des yeux et le bol d'air au milieu de la ville. Le jardinet était pour moi; à la nature, G. préférait l'univers de ses livres enfin réunis, perché au dernier étage et baigné dans l'imaginaire qui, comme on sait, ne connaît pas les murs...
Depuis bientôt 19 ans, j'occupe la maison seule... Petit à petit, je lui fais subir des changements, du moins, dans la partie où je vis. J'essaie de gommer les traces invisibles pour d'autres des souffrances et de savourer la douce métamorphose du décor... Pour pouvoir continuer à vivre. Pour apprendre à être moi. C'est peut-être l'aspect le plus difficile de la tache. Avec les années qui s'écoulent paresseusement, le vieux couple que nous formons, la maison et moi, change d'allure, se rode et s'érode, se renouvelle parfois. A force de se frotter l'une contre l'autre, on se rassemble, on s'épargne, on se rapproche et on se rejoint dans la gratitude. Cela peut ressembler à l'amour, qui sait?...
Chose rare, le paysage bien arrosé pendant la nuit me réjouit! Pour la première fois depuis des semaines, j'ouvre mes volets sur un ciel couvert et des flaques d'eau sur le bitume. Ce serait idéal, l'arrosage de la nuit et le soleil de la journée! Ménager le chou, tout en rassasiant la chèvre. La position préférée de la Balance, toujours soucieuse de trouver l'équilibre, même si ce résultat reste souvent hypothétique et l'exercice passablement éreintant.
Derrière moi, une semaine mitigée. Une panne de chaudière en avril reste une affaire sensible car les nuits sont fraîches, pas plus des 3-4°. Dans la soirée, même sous une couverture en laine, les 17° me font recroqueviller devant la télé. Sans compter que l'eau froide est, certes, rafraîchissante pour la toilette du matin et me plonge dans les souvenirs d'enfance, mais à l'heure actuelle, je préfère le confort à la nostalgie.
La viorne embaume le jardin. Elle essaie de me faire oublier que mon érable du Japon est mourant... Bizarrement, je ressens la même angoisse sourde devant son agonie noble et digne que devant un être cher auquel je serais attachée de longue date... Après tout, il est bien question de cela.