Le blog de Flora

reminiscences

Week end chez les enfants

9 Décembre 2019, 10:45am

Publié par Flora bis

   Samedi matin à 9h, l'équipée dynamique des trois grands-parents restants a pris la route, bravant les menaces des blocages d'autoroutes, les intempéries et les arthroses diverses, pour rejoindre les enfants et petits-enfants près de Paris. L'occasion en était l'anniversaire de mon fils qu'ils ont dû faire glisser d'une semaine à cause d'autres occupations plus urgentes. Les deux petites avaient aussi leurs programmes avec les copains mais elles tenaient à être présentes aux repas et le soir avec les adultes, puis dimanche jusqu'à notre départ.

   Nous nous estimons gâtés, par les temps qui courent. Les traditions des fêtes familiales ont tendance à vaciller de nos jours... C'est une façon de maintenir et de cultiver le lien entre les générations. Si l'on cède à l'envie de faire l'impasse, la corrosion s'installe et l'édifice s'effondre... 

   Déjà, la distance est beaucoup plus grande, naturellement. L'aspiration des jeunes à plus d'autonomie est une bonne chose. Plusieurs générations sous le même toit devient rarissime après le départ des enfants. Les vieux vivent souvent plus longtemps, ils s'assument ou les enfants se désistent de leur rôles traditionnel d'autrefois de prendre le relais. Ils délèguent la tâche aux services payants. Les relations se réduisent à des visites (ou pas) qui se raréfient, et à contrecoeur, la plupart du temps. C'est le prix du progrès, de l'individualisme galopant dont les parents ont donné le goût à leurs enfants... Il faut l'assumer maintenant.

   Ce détour a été involontaire de ma part. Je voulais parler, en réalité, du plaisir que j'ai éprouvé à passer le week end avec les enfants. La veille du départ, j'ai préparé le fond de génoise pour l'omelette norvégienne, le gâteau choisi traditionnellement par mon fils pour son anniversaire. Il faut le parfaire et le garnir au dernier moment, battre les blancs légèrement sucrés en neige ferme sur un bain-marie et l'étaler sur une couche de glace généreuse, saupoudrer avec un peu de sucre roux avant de le passer quelques secondes (!!) sous le grill du four pour le caraméliser légèrement, puis, spectacle final, l'arroser d'eau de vie que nous allumons avant de déposer le gâteau sur la table, avec ses flammèches bleues... Le tout très vite, car la glace fond rapidement!...

 

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Fratrie

30 Novembre 2019, 20:37pm

Publié par Flora bis

" On n'écrit pas parce qu'on a quelque chose à dire mais parce qu'on a envie de dire quelque chose." (Cioran)

   La phrase de Cioran, avec sa nuance en apparence infime mais essentielle, me va comme un gant. L'envie d'écrire est là mais aucun sujet ne semble à la hauteur. Juste une information, une interrogation à développer? Insuffisant. Ce serait dans la catégorie de "quelque chose à dire". Il manquerait l'essentiel: le désir des mots, qu'ils viennent me réparer, me délivrer des noeuds douloureux des doutes, qu'ils viennent libérer les émotions. 

Sur notre blog commun, quelqu'un a lancé le thème de la fratrie. Sujet délicat et souvent conflictuel. L'image de mon frère unique, disparu il y a 16 ans me revient souvent en mémoire. Nos chemins, pendant longtemps parallèles, se sont séparés avec mon départ de la maison mais peut-être bien avant...

   Je ne me souviens pas de ce que cela fait d'être enfant unique. Nous n'avions que 20 mois d'écart. Les légendes familiales autour de sa venue au monde me l'ont fait paraître comme l'enfant réussi, parfait qui a réparé toutes les affres de ma naissance: après 3 jours de souffrance dans les mains d'une vieille accoucheuse incompétente, ma jeune mère a mis au monde mes 3 kg et poussière, tandis que sa naissance s'est passée "comme une lettre à la poste" malgré ses presque 5 kg que tout le monde est venu admirer à l'hôpital... Tout cela n'a pas réveillé la moindre jalousie en moi, j'ai pris soins de lui aussitôt et à 15 jours, j'ai failli l'étouffer avec des bonbons acidulés...

   Physiquement, il n'y avait pas photo: il a rapidement rattrapé, voire dépassé la différence d'âge. Un bébé qui dort bien, qui mange bien: c'était du repos et de la satisfaction pour mes parents, après moi qui ne voulais même pas du lait maternel (je ne peux toujours pas avaler ce liquide blanc qui me soulève le coeur...). Je me suis rattrapée sur un autre terrain que ses dons athlétiques: je parlais (sans déformer les mots) avant de marcher et je réussissais à l'embobiner assez habilement pour qu'il me cède tous ses jouets...

   

Jusqu'à l'adolescence  -  terrain miné  -  nous étions inséparables. Ma mère revenait des réunions de parents, gorgée des compliments des professeurs à mon sujet et passant rapidement sur le cas de mon frère qui fournissait le minimum d'effort. Je pense sincèrement que le fait de me dresser en exemple inatteignable devant lui n'a fait que de le dégoûter d'avantage des études. Il préférait de loin s'occuper des pigeons de mon père, sans parler des chevaux de mon oncle. Les adultes ont tout fait pour creuser le fossé entre nous. Cela a duré jusqu'à sa mort, à 53 ans, me laissant des regrets tenaces.

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Retour à Istanbul

24 Septembre 2019, 16:51pm

Publié par Flora bis

   Je fouille dans ma photothèque comme à chaque fois que que l'envie me prend de faire un petit voyage dans le temps... Nostalgie stérile? Je pense plutôt au besoin impérieux de m'évader d'un présent qui n'a rien d'exaltant, l'occasion mise à part de me réjouir que l'infirmière de ce matin, très professionnelle, n'a pas esquinté la seule veine qui me restait à exploiter, avant d'injecter le produit de contraste qui m'inonderait d'une chaleur intense, de la tête au pied...

   En farfouillant parmi les images, je tombe sur cette photo prise à Istanbul, en 1990, à la salle d'exposition de Institut Français où j'attends l'ouverture du vernissage de ma deuxième exposition. "23 Mayis  -  3 Haziran". Je constate que pour la xième fois, on a écorché mon prénom sur l'affiche... Je ne sais pas pourquoi, cette composition de deux consonnes "ZS" semble contre nature pour l'oeil français, pire encore que le "SZ"... Je note au passage que la mode était aux épaulettes démesurées, ce qui, forcément, affinait la ligne des hanches... Ceci dit, ma minceur de 42 ans, désormais inatteignable, était alors bien réelle. 

   J'ai exposé essentiellement des lavis d'encre, pris sur le vif dans de différents endroits d'Istanbul. Avec ma petite chaise pliante, je m'installais dans les mosquées ou dans les cimetières, au pied de la Tour de Galata ou au bord du Bosphore, en haut de la rue des brocanteurs ou dans les jardins de Karyie Camii (Saint-Sauveur-in-Chôra) et beaucoup d'autres... Je n'ai jamais été importunée: "Kolay gelsin!"  -  me disaient les passants avec un sourire d'encouragement... (ce qui veut dire à peu près: "Que la peine vous soit légère!" c'est à dire: "Bon courage!")

 

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Entre-deux

30 Août 2019, 18:23pm

Publié par Flora bis

   Je ne peux pas m'empêcher de repasser sans cesse, grâce aux belles photos des enfants, le souvenir des lieux magiques de cet été... Ai-je fait ma rentrée véritablement ou suis-je encore  -  grâce au soleil magnifique  -  quelque part entre les Alpes, la Lagune encombrée de bateaux de toute sorte et de toute taille et la Grande Plaine hongroise écrasée par la canicule?...

   A en juger par mon petit désordre familier installé autour de moi, je suis bel et bien rentrée. Mes articulations convalescentes me le rappellent aussi tous les jours, surtout en montant, tant bien que mal, les escaliers... Le coin intime de mon bureau, le silence qui peut être aussi riche que son contraire me poussent à reprendre mes habitudes, sans précipitation.

   Le coup d'oeil vers mon jardin sous le soleil radouci où les rosiers s'épanouissent après les deux nuits d'averse, me confortent définitivement dans la sensation que les vacances sont finies. Enfin, ce que les "forces vives", ceux qui se lèvent tôt tous les jours, appellent les vacances. Pour moi et d'autres -  qui sommes sur les rails plus reposants (menant au garage...)  -  la différence réside essentiellement dans le silence qui remplace le bruissement incessant de la "vraie" vie... Un bruissement plein de rires, de mots, de regards complices, de larmes refoulées et de gestes de tendresse...

 

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De l'Amour, simplement

16 Juin 2019, 12:11pm

Publié par Flora bis

  Nous sommes un petit groupe à alimenter un blog commun. Son administrateur change régulièrement de sujet. Le dernier en date : "l'Amour". Si vaste et  si délicat à la fois.

   Je suis de la génération qui a eu 20 ans à la fin des années soixante. A cheval entre la morale corsetée de nos parents et le début de la libération des moeurs. Un jour, encore étudiante en français, je devais accompagner une délégation égyptienne comme interprète. A un moment de la conversation, ils me posent des questions sur les relations entre filles et garçons de mon âge, dans la Hongrie de l'époque. Que se passe-t-il si je "cède" à un garçon et celui-ci me laisse tomber puisque, ayant perdu "ma pureté", je ne serais plus "digne d'être épousée"? La question me surprend et m'indique l'abîme qui sépare une société musulmane (même "nasserienne") et la nôtre... Je réponds simplement, un peu bravache, que je n'aurais aucun regret car en agissant ainsi, le garçon prouve qu'il ne m'aurait pas "méritée"... Et que, de toute façon, mon seul but dans la vie n'était pas de dénicher un mari.

   C'était le principe mais la réalité était beaucoup plus complexe. Notre liberté était limitée par la peur de tomber enceinte (l'avortement et la contraception étaient libres mais ils nécessitaient des visites médicales préalables). Ainsi, nous nous imposions les limites nous-mêmes.

Leningrad, 1971

   L'amour devenait de la sorte très éthéré, très fantasmé et très important. Nos flirts, même poussés, s'arrêtaient aux baisers enflammés, aux promenades romantiques, en attendant l'apparition de "l'homme de notre vie" qu'une certitude intime devait nous désigner: cette petite voix intérieure qui vous avertit  -  ou qui vous fait croire  -  que c'est votre destin qui frappe à la porte...

   Nous avons beaucoup flirté pendant nos années estudiantines, malgré la charge de travail écrasante de la fac. Nous avions 21-22 ans, ce qui semble "canonique" aux générations actuelles, pour hésiter encore devant "la chute", comme nous évoquions alors avec ironie une relation sexuelle. Pendant notre stage d'un an et demi à Moscou et à Leningrad, avec mon amie hongroise, Marie, "compagnonne de chambrée", nous nous sommes jetées avec gourmandise dans la découverte des contrées exotiques. Je dois dire que nous avons eu beaucoup de chance d'être toujours tombées sur des "chevaliers sans reproches"  -  ou alors, les temps étaient encore très différents...

   Il y aurait beaucoup à raconter sur ces années légères et graves à la fois, si déterminantes dans l'apprentissage de la vie d'adultes qui nous attendait. Pour moi, elles ont pris fin avec la rencontre avec Gilbert. Nos 33 ans communs ont entièrement rempli ma vie, sans laisser la moindre place à une pensée, un regard de côté... Et même sa mort, il y a bientôt 13 ans n'y a rien changé.

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De nos "premières fois"...

14 Mai 2019, 09:34am

Publié par Flora bis

  L'administratrice de notre blog commun (en hongrois) a lancé le sujet suivant: "Nos premières fois". Les contributeurs, quelques furieux graphomanes, sont tous à peu près de la même génération, nés pendant et surtout, après la guerre. Ainsi, les souvenirs que nous partageons, se nourrissent quasiment du même terreau nostalgique...   

   Il y a des "premières fois" déterminantes qui ne seront pas dévoilées. Sans l'ambiguïté bienfaisante de la fiction, à la frontière de l'imaginaire, on ne soulève pas facilement le voile sur des souvenirs intimes... Pas même dans une autre langue qui, installant la distance nécessaire entre le vécu et le partage, rend ce dernier possible. 

   * Mon premier cartable: c'était un petit cartable, cadeau de mon père pour ma première rentrée des classes en 1954. Il était cousu de petits rectangles multicolores qui formaient un ensemble harmonieux entre le roux, l'ocre et le vert olive et il sentait bon le cuir. Mon père, lieutenant de réserve de l'armée était revenu en permission pour quelques jours. Ils étaient expédiés à la frontière yougoslave pour ramasser les mines installées quelques temps auparavant. Il y a eu un redoux dans les relations entre Tito, "le chien enchaîné" et les Russes et ses proches alliés... Je me souviens des larmes de mon père en repartant car personne ne pouvait être sûr des retrouvailles... 

* Mon premier bal: il a eu lieu pendant mes vacances d'été dans le petit village de mes grands-parents maternels. A 15-16 ans, la famille a jugé que je pouvais participer au bal clôturant la Kermesse du village. J'ai décrit cet événement si marquant dans une micro-fiction*** où la fiction n'a joué qu'un tout petit rôle...

* Mon premier vol en avion : il a eu lieu entre Moscou et Samarkand. J'étais étudiante à Moscou entre août 1969 et juin 1970. Ce voyage à la découverte de l'Asie centrale a eu lieu à la fin d'avril 1970. Nous avons quitté Moscou sous la neige en pleine nuit et après des heures de vol, nous avons atterri dans le printemps de Samarkand, sous le soleil! Par la suite, pour visiter Boukhara et Tashkent, nous avons repris l'avion 4 fois pendant ce voyage: des longs-cours confortables au petit coucou (Antonov) à 30 places partagées avec des oies dans les corbeilles des Ouzbeks rentrant du marché...

   Bien sûr, il y aurait encore d'innombrables "premières fois" à évoquer... J'arrête ici, de peur d'être trop diserte car l'éventuel lecteur est souvent fatigable... Plus la vie est longue, plus les expériences s'accumulent. Encore que, les occasions d'en faire de nouvelles ont tendance à se tarir. Les explorations grisantes des jeunes années où tout reste à découvrir se remplacent par "mon premier cheveu blanc", "ma première cataracte", "ma première prothèse de hanche" etc. peu exaltantes. On fera avec, bon an mal an...

*** l'histoire a été publiée sur ce blog le 25 août 2010, dans la catégorie "microfictions", sous le titre de "Feu de Saint-Jean"

   

  

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Retrouvailles

9 Mai 2019, 19:30pm

Publié par Flora bis

   J'ai été gâtée cette semaine! Des visiteurs dès lundi ! A commencer par mon fils qui a fait une apparition éclair avec le train du soir pour repartir dès le lendemain midi. Nous avons dîné dans un restaurant, avec une bonne conversation comme d'habitude et qui me fait toujours beaucoup de bien. Des miettes de bonheur mais tellement bonnes à prendre!

   Après son départ, je me suis mise à préparer l'arrivée d'un couple d'amis d'un lointain passé d'Istanbul... Nos enfants étaient inséparables et les parents aussi: Noël, Nouvel An, week end et voyages à travers la Turquie et Chypre... Nous avons gardé le lien, mais la distance dans le temps et dans l'espace raréfie les rencontres. Nos enfants sont devenus adultes, nous avons des petits-enfants mais à l'intérieur, aucun changement! Ne vous fiez pas aux cheveux blancs et les quelques kilos en trop  -  ce sont les mêmes personnes qui s'étreignent pour retrouver les souvenirs communs, pour combler les hiatus du temps...

   Plus de 20 ans nous séparent de notre dernière rencontre. Deuil, maladies mais aussi bonheurs, voyages se mélangent et se racontent. Les conversations se poursuivent quasi sans interruptions, mon passe-temps favori et qui ruine ma réputation de cuisinière en me faisant régulièrement brûler les plats en préparation...

   Ces 24 h pleines du bonheur des retrouvailles vont me nourrir pour les jours à venir!... Et si le soleil s'y mettait en plus?...  

(ill. les 3 premières photos: hier à Valenciennes; les 3 dernières: réveillon à Istanbul 1989)

 

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Voyage

6 Mars 2019, 10:11am

Publié par Flora bis

   Je redoutais énormément ce voyage. J'y allais à reculons. Lâcheté et culpabilité pour faire face. Culpabilité devant ma lâcheté. Peur devant le spectacle de la déchéance  -  qui m'attend, moi aussi, à mon tour. Comme si c'était héréditaire... Ma mère m'a légué tant de choses, bon gré, mal gré.

   Chute brutale des températures, entraînant avec elles la bonne humeur... Le face-à-face avec le pays et les illusions, souvenirs remodelés par la mémoire. 40 ans de soleil remplacé par le froid, les giboulées dehors comme dedans. 

   Regarder la vieillesse, ce "naufrage" qui nous attend tous, avec un peu de chance, si on ne tire pas sa révérence à temps, avec un certain égard pour les proches qui restent. Regarder avec une douloureuse compassion une mère dont le sourire lumineux fait signe à  60 ans de distance, devenir une ruine hagarde qui perd la tête et quand elle retrouve, avec un effort poignant mais souvent vain, quelques repères éparpillés, pleure sur sa misère pesante et humiliante...

   L'angoisse plane au-dessus de moi comme un oiseau de malheur, un rapace aux ailes déployées, aux yeux acérés, guettant l'instant propice où je baisserais la garde, où je l'oublierais, m'abandonnant à un sentiment fugace qui ressemblerait au bonheur... Non, je dois rester vigilante telle que je l'ai presque toujours été. 

   J'ai mal au dos, rapace rongeant ses entrailles pour se nourrir, pour pouvoir continuer à voler. Parfois, une lueur d'espoir m'éblouit : le mot juste... J'aimerais que d'autres que moi puissent en être touchés. Incorrigible partageuse d'émotions que je suis...

  Tout a changé. La mort de ma mère, événement impossible à concevoir, même si je l'ai  craint et imaginé depuis longtemps... Je peux presque fixer l'instant où je lui ai  lâché la main... Comme l'abandonnant au sacrifice... Le poids est devenu insoutenable. Poids de la culpabilité, celui des chaînes, l'image de ce qu'elle est devenue, les remords de ne pas avoir empêché, du moins tenté d'endiguer le naufrage... L'aurais-je pu ? Pour se donner bonne conscience, on se réfugie dans ces excuses-là. Le plus dur reste le face-à-face avec soi-même, avec la projection de ce qui nous attend tous. La petite porte s'est entrouverte, elle ne se refermera plus. Le courant d'air passe et nous fait frissonner.

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Histoires d'initiations

28 Février 2019, 09:55am

Publié par Flora bis

   Emmi néni, ma prof de dessin enthousiaste m'a présentée à un peintre qui avait sa petite renommée et qui dirigeait un atelier pour adultes le soir, dans la ville voisine. Pour ma plus grande joie, nous continuions le thème de la figure, souvent avec des vieilles personnes comme modèles. Je travaillais vite. La plupart du temps, j'ai entièrement fini trois portraits, pendant que les autres peinaient encore sur le premier. L'usage de la gomme était proscrit. Cela m'a grandement initiée à la concentration accrue, à la virtuosité du regard et son accord avec la main.

 A 13 ans, j'étais la plus jeune de l'atelier. Les compliments du maître me plongeait dans un délicieux embarras: j'en étais avide et j'avais du mal à les encaisser. Les années écoulées depuis n'y ont rien changé...

   A la fin de l'année scolaire, nous exposions nos œuvres dans la maison de la culture qui trônait au milieu du bourg, à deux pas du monument aux morts de la guerre 14. A chaque fois, je raflais les premiers prix, des blocs de dessin que je humais avec avidité. Le peintre de la ville voisine que je viens d'évoquer, s'est déplacé pour donner plus de solennité à la remise des prix et je me revois rougissant tandis qu'il prend ma tête entre ses mains pour déposer un baiser sur mon front...

   Inlassablement, Emmi néni nous faisait découvrir les expositions dans les grandes villes des environs, et mon goût pour les musées date de ce temps-là. J'y entre toujours avec l'envie et l'excitation de la découverte, avec une certaine ferveur aussi, comme d'autres entrent dans les cathédrales: partager l'inspiration, la vision des artistes, partager un genre d'égrégore qui parcourt les sens...

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Les fantômes discrets

18 Février 2019, 12:23pm

Publié par Flora bis

 

   Je pense à lui, dans la cohorte des « discrets ». Je ne sais même pas quand il a déserté sa place, s'éclipsant sur la pointe des pieds. Un taiseux. Sa vie faite de renoncements. Depuis la naissance, sans doute.

   Je le côtoie, témoin doux et souriant, presque muet. Je l'observe, j'essaie de le déchiffrer un peu. Juste un peu... Les discrets perdent rapidement le peu d'intérêt qu'ils parviennent, tant bien que mal, à susciter. Sa casquette ne le quitte que pour la nuit. Le plus souvent, il porte un grand tablier bleu pour protéger ses vêtements, comme les hommes de la campagne. Sa démarche de «faucheuse» nécessite un appui, une canne, une bicyclette, le modèle pour femme, car il ne pourrait pas enjamber un vrai vélo d'homme. Moue de dépréciation, sourire méprisant, pensée tellement sonore qu'on l'entend... Son assurance, son amour propre en prennent un coup à chaque fois. Tant pis. A l'époque, pas de soutien psychologique pour les ratés, on les tolère, tout au plus. D'où vient son handicap ? De la naissance ou de l'enfance ? Il est l'aîné de six enfants.

   Il se marie tardivement. Sa femme lui a été recommandée, une petite chétive, à moitié sourde à cause d'une tante qui, lui voulant faire perdre le goût de l'entêtement, avait un peu appuyé sa gifle... Les lèvres serrées, l'un est aussi peu porté sur les choses de la chair que l'autre. La méprisant même, faute de mieux. Un grand lit le long du mur, occupé par la femme et l'enfant, cette barricade contre l'intrusion du mâle. D'ailleurs, celui-ci n'est pas très entreprenant, comme résigné. Ayant accompli sa tâche, désormais devenu inutile, il est relégué sur la couchette en contrebas. Le silence les enveloppe, chacun dans son monde opaque. L'enfant unique apporte un peu de mouvement et de sonorité dans cette vie en sommeil. Sa mère l'allaite jusqu'à ses deux ans. Elle arrive en courant pour réclamer le sein maternel et ses dernières gouttes de lait, jamais refusées, en dépit des petites dents pointues.

   Lui, j'essaie de l'imaginer jeune ; l'a-t-il été au moins ?... Sûrement un enfant timide et obéissant, craignant les claques, essayant d'offrir le moins d'occasion d'en recevoir. On dit que son père avait été un tyran autoritaire, menant sa famille d'une main de fer. Je regarde sa petite-fille adorée qui tape sur la tête dégarnie de l'ancêtre sans provoquer la moindre protestation...

   A l'école, il devait être aussi effacé, terrorisé à l'idée d'attirer l'attention. Le silence demeure comme seul refuge, quelque part dans l'arrière-cour, parmi les animaux, vaches et chevaux, à l'abri. Les instantanés de la mémoire me le restituent, la peau tannée par le soleil, les bras maigres aux muscles durcis par le travail qui ne cesse que le soir. Là, il prend le frais sur la véranda, assis très bas sur un tabouret fabriqué maison. Après, il ne reste plus que le sommeil comateux de fatigue qui comble la place des rêves érotiques...

    Un jour, il se fait attaquer dans la rue, la nuit tombée. Un coup derrière la tête. Son agresseur disparaît, le laissant dans le coma. Il survit. Il ne dénoncera jamais son frère cadet, jaloux d'un bout de vignoble en héritage. Les bons, les discrets sont incapables de rendre les coups...

Les fantômes discrets

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