Ce blog aura bientôt 14 ans. Le genre me convient, même si bientôt, je serai la dernière à m'y attacher. Il m'a beaucoup donné.
L'idée d'en ouvrir un autre, totalement secret et anonyme, m'effleure de temps en temps.
Oui, je sais, c'est le poids del'image initiale, celui de l'obligation d'y correspondre, qui me pèse parfois. Me conformer à l'attente que j'ai suscitée moi-même en instaurant ses contours que je m'interdis de dépasser. Depuis bientôt 14 ans que je la lisse sur mon blog, d'abord avec une certaine fébrilité, puis avec plus de routine. Je ne peux même pas dire qu'elle soit fausse... Simplement, elle me serre un peu aux entournures... C'est aussi moi. Mais pas que...
Alors, je crois, un jour je le ferai. Je n'ai plus beaucoup de temps à gaspiller pour quelques audaces même minuscules. Seulement, il faudra bien choisir mon pseudo, ma carapace, mon armure étanche. Car, je crois, je ne serai jamais un héros véritable. Mais au moins, je me défoulerai en secouant le carcan de l'autocensure. Quitte à perdre quelques plumes au passage.
Hier, j'ai écrit une analyse relativement approfondie du film que j'ai vu dimanche après-midi. Pendant les quelques minutes passées sur le Net à la recherche de l'affiche du film, mon texte a disparu! J'avais oublié de l'enregistrer sur la page du brouillon. Même s'il m'arrive rarement, ce n'était pas pour la première fois.
La colère contre moi-même a été vite remplacée par la pensée consolante: tiens, contrecoup de la précipitation, tu auras une occasion de plus pour préciser, resserrer ton analyse, aller à l'essentiel, être plus percutante! (ça me fait sourire, cette consolation qui arrive généralement assez vite pour apaiser la douleur aigüe , la rage ou la déception cuisantes, comme pour épargner les dégâts éventuels pour ma santé physique ou mentale... Et cela aussi loin que je me souvienne! )
Avec trois amies, nous sommes allées voir le film de Fred Cavayé "Adieu, Monsieur Haffmann", d'après la pièce éponyme de J-Ph. Daguerre, grand succès théâtral. Huis clos oppressant sur fond de l'occupation allemande, dans une boutique minuscule, calfeutrée dans une éternelle pénombre, entre un bijoutier juif qui, au dernier moment, est empêché de fuir et le couple de son employé. Haffmann conclut un accord étrange avec François Mercier, un homme ordinaire dans une époque peu ordinaire où il est difficile d'être un héros, ou à défaut, de rester un honnête homme...
Le trio d'acteurs est excellent. Daniel Auteuil, dans le rôle de Haffmann, le visage immobile et muet, taillé dans un bloc de pierre échoué dans la vie des Mercier, est recroquevillé sur sa survie. Mercier, médiocre et ballotté par la vie, d'humiliation en humiliation, évolue peu à peu vers l'envie de prendre enfin sa revanche sur une vie faite d'éternels renoncements. Joué par Gilles Lellouche, excellent, à contre emploi des habituels gros bras qu'on lui attribue la plupart du temps (je rappelle qu'en 2016, il avait réalisé "Le grand bain", énorme succès où il oscille, sur le fil du rasoir, entre grotesque et émotion). Entre eux deux, en point d'équilibre, le portrait tout en nuances sensibles, la femme de Mercier interprétée par Sara Giraudeau, digne héritière de son père, le regretté Bernard...
En une semaine, je m'offre la deuxième histoire d'un père atteint de la maladie d'Alzheimer... Au cinéma. Après "Falling", j'ai vu hier "The Father" de Florian Zeller. Quelques années après le succès retentissant de sa pièce de théâtre "Le Père" créée en 2012 par Robert Hirsch, il l'a adaptée au grand écran, en anglais, avec Anthony Hopkins dans le rôle principal et couronnée récemment de deux Oscars.
Des personnes avec une confiance sans faille en leurs capacités, en leur bonne étoile m'ont toujours étonnée, épatée, laissée sans voix. L'exact contraire à mes hésitations, reculades, démissions plutôt que de prises de risque... Est-ce une question d'éducation? Des parents qui, au lieu de vous retenir sous prétexte de vous protéger d'un je ne sais quel danger ou de déception, vous poussent hors du nid en vous faisant miroiter la beauté de l'ivresse de voler de vos propres ailes?... Est-ce une question d'héritage, de gènes, de bienheureuse constitution, de tempérament qui ne connaît pas le doute? Le succès aime les audacieux qui ne doutent pas! Au lieu de ceux qui s'excusent presque d'exister...
Toujours est-il que Florian Zeller a publié un premier roman à 21 ans, primé tout de suite. Et le succès ne l'a plus quitté, principalement dans le domaine théâtral: une douzaine de pièces jouées dans plus de 40 pays du monde! La presse étrangère le tient pour un des principaux auteurs dramatiques du 21e siècle. Et il n'aura que 42 ans à la fin du mois...
Les deux films sont très différents. Dans celui de Viggo Mortensen, nous restons témoins extérieurs, tandis que dans le deuxième, F. Zeller, avec un tour de main audacieux, installe le spectateur dans les yeux, dans la tête du malade, vivant avec lui sa déchéance par la confusion de son monde, la métamorphose lente et insidieuse de son décor...
Je ne fais pas partie des amis intimes des bêtes, même si je prends le risque de l'opprobre en l'avouant. Je ne leur ferais jamais du mal mais je préfère me tenir à une distance de respect mutuel. Il suffit de leur opposer un "non" ferme que chien et chat comprennent rapidement et cessent les manoeuvres de séduction accompagnées de léchouilles brusques et affectueux. En même temps, ils s'installent volontiers à mes pieds (voire sur mes pieds), avec discrétion, sachant qu'ils ne craignent de ma part aucune manifestation brutale d'affection, encore moins d'agression. Par contre, en tête-à-tête, il m'arrive de leur faire la conversation et j'ai parfois la sensation qu'ils comprennent mes logorrhées, leur regard attentif absorbe mes humeurs, mes tourments, mes angoisses.
J'aime les chats paisibles, indépendants, débrouillards qui n'ont pas succombé aux besoins de combler les frustrations d'un maître - mais le plus souvent d'une maîtresse - qui les engraissent à tel point qu'ils n'auront plus envie de courir l'aventure. Ils se contentent de partager l'assiette, le canapé et le lit de leurs protecteurs-esclaves... Ma préférence va aux indépendants, aux vadrouilleurs qui peuvent disparaître plusieurs jours, réapparaître avec quelques éraflures de bagarres nobles comme les rugbymen qui exhibent leurs estafilades. Ils vivent leur vie et vous laissent vivre la vôtre, revenant de temps en temps pour vous rassurer de leurs estime et attachement sans pesanteur. Glasgow, le chat de mes enfants est de ceux-là. Il n'avait pas un an lorsqu'ils l'ont adopté à la SPA, il y a une dizaine d'années. Il s'est épanoui dans leur jardin, il explore des chemins secrets des environs et, de temps en temps, il gratifie ses hôtes d'une souris ou d'un oiseau croqués qu'il dépose discrètement sur le paillasson.
Les oiseaux chantent à tue-tête dans le prunier et le noyer géants de mes voisins. S'il n'y avait pas le petit vent frais qui nous balaye toute la journée - et qui m'empêche de tondre la pelouse - je serais en ce moment sur ma terrasse, en train de savourer le soleil qui descend tout doucement sur l'Occident. Mais à mon âge, on sait que le fond de l'air frais d'avril est trompeur et qu'il faut se méfier du soleil hypocrite qui vous réchauffe de face, tout en vous glaçant le dos.
Laurent Grasso: Panoptès (ou Argus, marbre)
Très souvent, mon unique partenaire de conversation n'est autre que moi-même... Le plus souvent mais pas tout le temps. Et c'est bien ainsi. Il serait insupportable de chercher désespérément l'oreille compatissante pour y déposer nos ennuis, nos vides ou nos trop-plein de souffrances et de nous offrir ainsi un réconfort factice, momentané. Tant que nous-mêmes ne sommes pas capables de les dominer, ces démons toujours affamés, ils réapparaitront, rampant, tous crocs affûtés. Nous transformant ainsi nous-mêmes en vampirs énergivores qui accablerions nos interlocuteurs de nos pensées négatives, les laissant exsangues, à terre, chargés non seulement du poids de leurs problèmes mais aussi des nôtres... Les gens cherchent des partenaires de conversation "solaires" qui les soulèvent et les réchauffent de leur gaieté, de leur optimisme à toute épreuve, plutôt que ceux qui mettent leur moral plus bas que terre.
"Le silence est fait de paroles que l'on n'a pas dites" affirme Marguerite (Yourcenar). Oui, il bruit, il réconforte, il répare... Il accouche, parfois, des idées lumineuses, sensibles, profondes qu'il convient de saisir au vol et ranger précieusement, remèdes fugaces contre les crocs affûtés...
Je fais partie des rares personnes qui ont regardé vendredi soir la remise des Césars sur Canal+, et jusqu'au bout, SVP.! (3h et demie, oui, je l'avoue, je suis un peu mazo!) Une grande salle de théâtre, l'Olympia, clairsemée, faisant à peine illusion, peuplée juste des personnes nommées par l'Académie "new look", fraîchement "rénovée", sélection féministe, diversité-iste, jeuniste, bref, exit le mâle blanc dominant patriarcal! (Attention tout de même de ne pas jeter le bébé avec l'eau du bain!...) Ajoutons à cela les aléas du COVID qui ont fermé les salles de cinéma, laissant brièvement entrevoir quelques films de la production riche et variée, pendant la brève ouverture de l'été.
Marina Foïs a assuré le rôle ingrat de l'hôtesse, à sa façon, avec son humour cru et mordant habituel. Je comprends bien l'intention de se débarrasser de tout ce qui crée l'ambiance guindée et la bienséance raide, parfois hypocrite de ces remises de trophées pour ôter la chape d'ennui qui menace... Mais là, "on est tombé de l'autre côté du cheval" (traduction du hongrois), d'un bout à l'autre on nageait dans une ambiance amère, inutilement agressive (même envers ceux ou celles qu'on avait sollicités pour remettre la statuette), volontiers scatologiques... Le strip-tease de Corinne Masiero ôtant sa peau d'âne et sa robe ensanglantée nous a offert l'image de son corps sculptural, rappelant celle de l'actrice victime de l'avidité d'un père (d'un metteur en scène) abusif... sans oublier les intermittents "à poil".Pour moi, la vraie émotion est née - et m'a maintenue jusqu'au bout - des extraits des films sélectionnés, de ceux aussi, et surtout, qui ont ressuscité pour un bref instant les personnes qui nous ont quittés cette année... Claude Brasseur, Michael Lonsdale, Guy Bedos, Juliette Gréco, Jean-Pierre Bacri, Annie Cordy, Michel Piccoli etc, ils sont très nombreux. Jean-Claude Carrière, l'érudit, l'incroyable et le merveilleux raconteur d'histoires, avec Jean-Loup Dabadie et son humour qui vire au drame... Ils font partie de notre imaginaire à jamais. Sans ces artistes, notre vie serait - EST - plus pauvre. Ils sont essentiels.
Après de nombreux appels devenus routiniers, suivis de déceptions tout aussi routinières dont l'effet de stress ne manquaient jamais d'agir, façon piqûre de rappel douloureuse, sur le moral qui finissait obligatoirement dans les chaussettes... bref, samedi après-midi, je reçois l'appel d'une amie qui m'encourage à tenter la réservation d'un RDV sur Doctolib... J'y vais sans trop d'illusion - et miracle! j'ai RDV pour me faire vacciner le lendemain après-midi! Et même une deuxième fois pour 1 mois plus tard! Je me frotte les yeux, pour me réveiller de cette douce illusion... Je ne suis ni président de la république à la retraite, ni membre de réseaux puissants installés près du feu. Je ne me suis rendue célèbre, "médiatique" d'aucune façon : quel ratage! Je ne mérite décidément pas une Rolex!... Peut-on, décemment, se contenter d'être fière de son bilan "minable" d'aimer et d'être aimée par sa famille et ses amis? Anonyme qui prend de l'âge et quelques comorbidités mais toujours pas assez pour mériter le vaccin salvateur! Dévorée par le doute légitime, je reçois un SMS de confirmation, me pressant de me présenter à telle heure, telle adresse. Je me dis: il y aura bien un chien ou un autre canidé enterré à l'adresse indiquée...
Je m'y rends à l'heure prévue : vaste gymnase transformé en "vaccinodrome" (notre vocabulaire ne cesse de s'enrichir!) où, à chaque pas, plusieurs représentants de la Croix Rouge, des infirmiers et d'autres individus masqués guident vos pas, vous désinfectent les mains, vous "trient" selon vos sensibilités dues à votre âge, vers des chaises et des carrés bâchés, tous numérotés! Un médecin remplit deux pages de vos aveux, puis il vous passe dans les mains d'un jeune et fringant infirmier qui, ni une, ni deux, vous pique le bras de votre choix! Quelques minutes plus tard, vous suivez les flèches vers la sortie. Quelle efficacité! Je tire mon chapeau imaginaire devant la mobilisation exemplaire et je fais quelques amères réflexions sur le contraste que cette capacité admirable d'organisation, d'efficacité représente face aux lenteurs, aux opacités, aux insuffisances qui règnent au niveau national... Après des mois de piétinement sur place, de doses à compte-gouttes, d'explications douteuses, soudain, une pluie de manne nous tombe dessus en un week-end, comme sur les Hébreux affamés, assoiffés dans le désert... Un pas vers la liberté retrouvée, un jour.
Nous habitons une des régions les plus denses et les plus atteintes par le virus et ses variantes. Peu importe : la vaccination marche à compte-gouttes, quand elle marche. Lorsque vous essayez d'obtenir un RDV, la plupart du temps, personne ne décroche, au mieux c'est pour vous dire: "Rappelez plus tard, on n'a plus de doses". Même si vous êtes dans la bonne "tranche" et garni de plusieurs co-morbidités...
C'est assez désespérant. On ne peut pas dire qu'on manque d'informations, pourtant. Presse, radio, TV, Internet sont saturés d'avis d'experts de tout poil; certains, installés au sommet de leur autorité en la matière, souvent condescendants pour les ignares que nous sommes, d'autres, novices devant les caméras mais manifestement avides de s'y faire une petite place. Le début d'une notoriété de rock star! Certains s'y sont brûlé les ailes au passage, avec des remèdes sortis de leur cuisine de Grand Sorcier inattaquable! Comment se fait-il, en fin de compte, qu'on ait la sensation d'y voir de moins en moins clair? Ne serait-ce pas un écran de fumée cache-misère, pour ne pas avouer une incapacité opaque et bureaucratique d'organiser les choses convenablement? Je pense à Molière:
"Toute l'excellence de leur art consiste en un pompeux galimatias, en un spécieux babil, qui vous donne des mots pour des raisons, et des promesses pour des effets." ("Le malade imaginaire")
Il était 2h40, la nuit dernière. Je m'apprêtais à monter les 18 marches qui mènent à mon lit. Par la porte vitrée qui donne sur la rue, une blancheur inhabituelle, compacte, m'a intriguée. J'ai saisi mon portable pour vérifier l'intuition, en ouvrant la partie vitrée : c'était bien la neige qui était en train de se poser sur la route, les trottoirs et sur les voitures. Comme du sucre glace sur un gâteau, par le geste ultime du pâtissier.
Nous y sommes, en ce début d'année 2021, incertain, instable, suscitant tantôt des espoirs et nous plongeant, le lendemain, dans la désolation. Desserrant l'étau pour nous laisser respirer un coup, le resserrant aussitôt pour nous asphyxier mollement, patiemment.
Février, c'est cela : une ambiance de lassitude, de l'hiver qui s'accroche à nos basques pour nous montrer qu'il est encore chez lui, qu'il peut nous envoyer des bourrasques et de la neige (que nous n'avons pas eues jusqu'ici) s'il veut. Que la sortie du marasme et de l'angoisse de toute une année est seulement entrevue, grâce aux vaccins, mais rebouchée aussitôt, par cafouillage bureaucratique, opacité sans courage... Nous sommes poussés un jour à avancer, condamnés à piétiner sur place le lendemain, comme une foule sans défense, à la merci des décisions peu transparentes et contradictoires. Stoppée ou ébranlée au gré des ordres incompréhensibles. Tout d'un coup, le souvenir des défilés obligatoires des 1 mai dans la Hongrie de l'époque communiste, fait surface dans ma mémoire. Les écoliers, les usines et les coopératives défilaient, en rang, en uniforme s'ils en avaient, brandissant les symboles de leur travail (je me souviens des élèves d'une écoles préparant aux métiers de la santé qui défilaient en blouses blanches, serrant des poupées baigneuses dans leurs bras...). La foule compacte avançait ou piétinait sur place, pendant des heures, selon les mots d'ordre venus d'on ne sait où...
Le ciel est maussade, sur la table de la terrasse les quelques gouttes de pluie n'ont pas encore séché. Le radiateur imposant de la cuisine reste tiède. Mais les traces joyeuses et mouvementées du week end ont disparu, pour survivre avec d'autant plus de vivacité dans ma mémoire. Il suffit de fermer les yeux sur le calme immobile, et les oreilles sur le silence envahissant.
Pour la Fête des Mères, les décideurs ont libéré les élans de l'amour, pour transformer les aspirations virtuelles en réalité palpable! Pour moi, les précautions, restrictions conseillées ont volé en éclats, pour laisser la place à une envie bridée depuis deux mois et demi : prendre mes enfants dans les bras, les serrer sur mon coeur, les embrasser sur la joue, pas symboliquement du tout! Et renouveler tout cela, en mots, en regard et en geste, autant de fois que j'en avais envie! Le bonheur au présent!
Je sais bien que cette intensité est due à la rareté de l'événement, aux mois de restrictions, d'angoisse, de privations de mouvements, d'émotions positives, de contacts qui l'ont précédé. Il serait difficile de maintenir cette amplitude durablement. Mais elle m'a réparée du manque lancinant, supporté sagement durant des semaines, pour, me disait-on, préserver ma petite vie solitaire, en veilleuse, et attendre pour vivre enfin cet événement. Pour qu'il donne envie de reprendre le cours de ce qu'on appelle la vie...