Bribes de mémoire 64. Dessiner Istanbul
Plutôt que de faire acte de présence dans les cocktails officiels où l'on défile, avec un sourire figé, devant les poignées de main de l'ambassadeur, tout en étant parfaitement conscient de sa transparence, puis on erre des heures durant avec un verre à la main, les jambes de plus en plus tétanisées, échangeant quelques banalités dans le brouhaha inaudible pour être interrompu à tout bout de champ par un autre désoeuvré, l'essentiel étant d'être vu - à ces vanités superficielles, j'ai toujours préféré les repas ou autres réunions en petite comité où l'on échange vraiment sur le fond - ou l'on joue aux cartes, tout simplement ! A l'étranger, l'un et l'autre sont habituels. Je me souviens de la soirée du Bicentenaire de la Révolution Française au Palais de France, à Istanbul. J'ai fabriqué un noeud papillon tricolore pour Gilbert, afin d'être à la hauteur de l'événement. L'ambassadeur, le regard embué et légèrement titubant, tient cependant le coup pendant l'interminable défilé des invités. Le clou de la soirée est un spectacle suivi d'un feu d'artifice dans les jardins du Palais, encastré dans les immeubles touffus de Beyoĝlu, avec quelques pétards égarés aux alentours...
A Istanbul, j'aime par-dessus tout me fondre dans la foule piétonne, dense partout, en dépit du grand nombre de véhicules. Avec un sac contenant des ustensiles sommaires pour dessins à l'encre de Chine, une petite pliante, je m'installe où l'envie me prend : dans les jardins, au pied des monuments, dans les cimetières, dans les mosquées, au quartier pittoresque d'Arnavutköy, le village des Albanais. Jamais personne ne m'a importunée. Je pense même avec tendresse aux multiples signes de respect et d'encouragements que je reçois des passants en permanence. Combien de "Kolay gelsin !" ("que la peine te soit légère" - à peu près...) ou de sourires échangés ! Je me souviens d'un groupe de gamins de toute taille, dans le quartier de Fatih : pieds nus, couverts de poussière, une bonne dizaine se presse autour de moi. Les plus grands canalisent les plus petits, les maintenant à un mètre, leur essuyant le nez. Aucun ne bouge jusqu'à l'ultime trait du dessin, suivant le mouvement de la main, bouche bée, avec une attention soutenue. A la fin , j'en "croque" quelques uns, leur faisant cadeau de leur portrait...
La suite suivra...

Au bout de quinze jours, je
déniche un appartement refait à neuf, dans un immeuble d'angle, face à la "Mosquée Rose", devenue plus tard la "Mosquée Verte" pour les Français du quartier et qui s'appelle en réalité "Firuzaĝa
Camii" (pron.