Le blog de Flora

memoires

Bribes de mémoire 64. Dessiner Istanbul

28 Avril 2010, 11:40am

Publié par Flora

Tour-de-Galata-copie-1.jpgPlutôt que de faire acte de présence dans les cocktails officiels où l'on défile, avec un sourire figé, devant les poignées de main de l'ambassadeur, tout en étant parfaitement conscient de sa transparence, puis on erre des heures durant avec un verre à la main, les jambes de plus en plus tétanisées, échangeant quelques banalités dans le brouhaha inaudible pour être interrompu à tout bout de champ par un autre désoeuvré, l'essentiel étant d'être vu  -  à ces vanités superficielles, j'ai toujours préféré les repas ou autres réunions en petite comité où l'on échange vraiment sur le fond  -  ou l'on joue aux cartes, tout simplement ! A l'étranger, l'un et l'autre sont habituels. Je me souviens de la soirée du Bicentenaire de la Révolution Française au Palais de France, à Istanbul. J'ai fabriqué un noeud papillon tricolore pour Gilbert, afin d'être à la hauteur de l'événement. L'ambassadeur, le regard embué et légèrement titubant, tient cependant le coup pendant l'interminable défilé des invités. Le clou de la soirée est un spectacle suivi d'un feu d'artifice dans les jardins du Palais, encastré dans les immeubles touffus de Beyoĝlu, avec quelques pétards égarés aux alentours...

   A Istanbul, j'aime par-dessus tout me fondre dans la foule piétonne, dense partout, en dépit du grand nombre de véhicules. Avec un sac contenant des ustensiles sommaires pour dessins à l'encre de Chine, une petite pliante, je m'installe où l'envie me prend : dans les jardins, au pied des monuments, dans les cimetières, dans les mosquées, au quartier pittoresque d'Arnavutköy, le village des Albanais. Jamais personne ne m'a importunée. Je pense même avec tendresse aux multiples signes de respect et d'encouragements que je reçois des passants en permanence. Combien de "Kolay gelsin !" ("que la peine te soit légère" - à peu près...) ou de sourires échangés ! Je me souviens d'un groupe de gamins de toute taille, dans le quartier de Fatih : pieds nus, couverts de poussière, une bonne dizaine se presse autour de moi. Les plus grands canalisent les plus petits, les maintenant à un mètre, leur essuyant le nez. Aucun ne bouge jusqu'à l'ultime trait du dessin, suivant le mouvement de la main, bouche bée, avec une attention soutenue. A la fin , j'en "croque" quelques uns, leur faisant cadeau de leur portrait...

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bribes de mémoire 63. Au Grand Bazar d'Istanbul

8 Avril 2010, 14:26pm

Publié par Flora

bazar3.jpgKapalı çarşı... Le Grand Bazar... Un des endroits, pour moi, où bat le coeur d'Istanbul, réel ou imaginaire... Trop touristique pour les "vrais" habitants? Sans doute. Marée humaine des troupeaux compacts en casquettes et bermudas, venus de tous les pays du monde, en mal d'affaires ou d'exotisme, du petit souvenir kitsch ou de l'objet de collection plus rare, accessible aux seuls avertis et introduits en confiance auprès d'un marchand attitré...

   Le Bazar me fascinait. Je crois que je n'étais pas dupe, mais les plus ou moins grosses ficelles des marchands m'amusaient. Marchander pour le plaisir? Petit jeu auquel tout le monde s'adonne. Arrivée parfois plus tôt, avant la grande affluence, dans la fraîcheur propre de la matinée, à l'ouverture des boutiques aux gestes pesés, à l'accrochage des marchandises sur les devantures et les premiers thés du jour... Aux premiers clients, censés porter chance, on offre souvent 50 % de réduction. 

   J'ai mes habitudes, mes points de chute, bien entendu. Je voudrais rendre hommage ici à Kato, marchand arménien d'objets artisanaux en cuivre et en argent, sans doute des plus beaux, des plus authentiques du Bazar. Sa petite boutique ne paye pas de mine. Nous discutons de choses et d'autres, de la santé de la famille, des merveilles de sa boutique et de politique aussi, avec une certaine précaution, en sirotant notre çay ou notre sade kahve. Parfois, il me fait un signe discret d'attendre le départ du chaland : "Dans la vitrine, c'est prix pour touristes, pour vous, c'est prix d'amis, à diviser par trois". Un jour, d'une mine de conspirateur, il m'invite à le suivre dans son minuscule grenier  -  plutôt une soupente  -  par une petite échelle. Là-haut, il garde ses pièces les plus précieuses, enfouies dans des papiers journaux, sous des étagères. Il en extirpe une, extraordinaire coupe en cuivre datant de la fin du 17e - début du 18e siècles, travail persan finement ciselé. Il montre aussitôt sa soeur jumelle, sur le catalogue d'un musée américain. "Il n'en existe que ces deux exemplaires. C'est pour vous, autant savoir, chez qui elle va." Je suis très touchée, très émue mais c'est une folie. "Kato, vendez-la, je ne peux pas l'acheter." Quelques semaines plus tard, je suis de retour au Bazar. Petit clin d'oeil complice de Kato vers son "grenier" : "Vous savez, elle vous attend toujours." Je craque et me décide. Il l'emballe dans plusieurs couches de journaux et me dit de l'emporter : "Vous paierez plus tard, comme vous pourrez."

   Avant de quitter définitivement Istanbul, je retourne au Bazar pour dire adieu à "mes" marchands. Nous nous embrassons avec Kato, en écrasant une larme et il m'offre une petite coupe en souvenir. J'apprends il y a peu sur un blog qu'il est mort dans un accident de voiture. Il continue cependant à vivre dans tous les beaux objets qui m'entourent, à chaque fois que mon regard se pose sur eux...

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Bribes de mémoire 62. La Sainte-Sophie - Ayasofiya camii

18 Mars 2010, 16:43pm

Publié par Flora

st sophie
Nous visitons Istanbul avec une curiosité avide, aiguisée par nos rêves de la ville légendaire, berceau de tant de grandes civilisations. Je me pose souvent la même question à cet égard : les lieux sont-ils habités ou sommes-nous seuls à les peupler de nos souvenirs, de nos lectures ou de nos rêves ? Byzance, Constantinople, Istanbul  -  rien qu'à énumérer ces grands noms successifs, nous sommes plongés dans les légendes du passé glorieux ! A condition, bien sûr, d'être au courant des événements et de leur répercussion. Je me dis parfois que le quidam ignorant passe avec indifférence près des tranches des colonnes du temple d'Artémis  -  une des merveilles du monde antique  -  qui s'intègrent parfaitement dans l'impressionnante muraille de Constantinople comme simple matériau de construction...
   Notre première visite nous mène à la Basilique de Sainte-Sophie, devenue Ayasofya Camii puis Ayasofya müzesi en 1935. (Aya = Hagia, gr.
saint). La grande place, regroupant les principales attractions touristiques de la ville (Sainte-Sophie, la Mosquée Bleue, le palais de Topkapı) dans un mouchoir de poche est toujours peuplée d'innombrables touristes, de guides improvisés ou de marchands de souvenirs, sans parler des preneurs de tension ambulants... Sous la gigantesque coupole de 56 m de haut et de 30 m de diamètre et au pied des piliers géants, nous mesurons à la fois notre petitesse et la gloire de l'homme capable de réaliser de telles merveilles. Sainte-Sophie, trapue et imposante, construite sur l'ancien temple d'Artémis en 325 sous Constantin, a brûlé plusieurs fois au cours des siècles suivants pour atteindre sa forme actuelle en 537 sur ordre de Justinien qui voulait rivaliser avec le temple de Salomon à Jérusalem. Ambition réussie car Sainte-Sophie devient la plus grande basilique du monde chrétien d'alors. Tout cela au sixième siècle ! Modèle pour les cathédrales romanes et gothiques des siècles plus tard !  A la prise de Constantinople par Mehmet Fatih (le Conquérant) en 1453, la basilique devient mosquée et sera flanquée de quatre minarets plutôt trapus par rapport aux merveilles élancées de Sinan, plus tard. La plus grande partie des mosaïques sur fond doré, des Christ sévères aux sourcils froncés, sera recouverte alors de plâtre et de versets coraniques, pour en être dégagée en 1935 sur ordre d'Atatürk qui en fait le musée d'aujourd'hui.
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Bribes de mémoire 61. Se loger à Istanbul

7 Mars 2010, 10:52am

Publié par Flora

carrefour-mosquee-verte.jpgAu bout de quinze jours, je déniche un appartement refait à neuf, dans un immeuble d'angle, face à la "Mosquée Rose", devenue plus tard la "Mosquée Verte" pour les Français du quartier et qui s'appelle en réalité "Firuzaĝa Camii" (pron. Firouzaha djamii). La salle de prière se trouve à l'étage, face à nos fenêtres, ce que je découvre quelques mois plus tard, en discutant avec l'imam chez le marchand de légumes : il me dit aimablement qu'il me connaît, m'ayant souvent aperçue déambuler dans notre appartement dont toutes les pièces donnent sur le carrefour ! Rétrospectivement, j'ai quelques frissons en remémorant les moments où je pouvais me promener en petite tenue...
   Le logement appartient à Ayla hanım, une dentiste fraîchement rapatriée d'Allemagne pour que son fils puisse poursuivre ses études en Turquie, à Galatasaray. Je garde un souvenir oppressant de cette belle femme à qui j'apporte le loyer tous les mois. Je suis le témoin de son lent glissement vers les ténèbres : elle n'arrive pas à se réconcilier avec la perte de son statut de femme active exerçant un métier intéressant, pour se retrouver enfermée dans son bel appartement avec grande terrasse sur le Bosphore... Au début, nous prenons un café avec conversation sommaire en allemand et en turc, puis, petit à petit elle devient invisible. J'apprends par sa femme de ménage-confidente qu'elle s'enfonce dans l'alcool, ne prenant même plus la peine de s'habiller...
   Dans notre quartier, tous les étrangers sont à l'affût d'appartements avec vue sur le Bosphore. Cela donne un coup de fouet aux loyers et certains propriétaires préfèrent quitter leur logement pour le louer aux étrangers, bon payeurs. Notre 4 pièces, au lieu du Bosphore, donne sur un carrefour très animé, avec une boulangerie au rez-de-chaussée, juste sous nos fenêtres. Chaque matin, d'agréables effluves de la brioche fraîche et vanillée envahissent notre chambre pour nous tirer du sommeil!
   Notre déménagement met presque deux mois à arriver! En attendant, nous avons un matelas par terre, un lit de camp prêté pour notre fils et une table avec trois chaises en formica, sans oublier le réchaud à gaz... Ce dépouillement involontaire commence à entamer notre moral mais les choses rentrent dans l'ordre pour Noël : nos cartons arrivent avec quelques meubles décents et les versements du salaire de Gilbert pour nous remplumer un peu...
 

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Bribes de mémoire 60. Découvrir la Turquie

28 Février 2010, 21:05pm

Publié par Flora

   Nous restons une quinzaine de jours à l'hôtel Cihangir, établissement modeste du quartier, à la propreté quelque peu douteuse entretenue très superficiellement par un jeune homme gai comme un pinson et qui survole les surfaces à nettoyer avec désinvolture... Quelques vêtements achetés à la hâte ou prêtés par des compatriotes (venant d'un poste en France, nous n'avons pas beaucoup de réserves sur notre compte en banque et les formalités administratives pour percevoir le traitement prennent plusieurs mois, les dossiers transitant avec la lenteur habituelle entre les ministères de l'Education nationale et des Affaires étrangères) et nous explorons nos secteurs respectifs. Le mien est le quartier de Beyoĝlu, sur la rive européenne du Bosphore, jadis habité essentiellement par des Grecs et qui en garde encore beaucoup de vestiges. Les rues montent et descendent, les trottoirs sont quasi inexistants et je prends petit à petit l'habitude de marcher sur la chaussée comme tout le monde, slalomant avec les voitures qui en sont coutumières (j'aurai du mal à abandonner cette habitude, en rentrant en France, 6 ans plus tard, et je manquerai plusieurs fois de me faire écraser...)
   En 1984, la Turquie en terminait avec le dernier coup d'état militaire en date et les patrouilles sont encore omniprésentes. Nous apprenons que l'armée, gardienne fidèle et intraitable du kémalisme sort de sa réserve environ tous les dix ans pour rétablir l'ordre et anéantir les tentatives de renverser l'état laïque, héritage de Mustafa Kemal Atatürk. Drôle d'initiation aux spécificités turques pour un Européen pour qui coup d'état militaire rime avec tyrannie obscure pendant des décennies! L'armée turque, une fois l'ordre rétabli, se retire sagement dans ses casernes et rend le pouvoir aux politiques, avec des élections démocratiques!
   Il est impossible de ne pas rencontrer Atatürk, le père de la Turquie moderne, président de la première république laïque turque de 1923-1938. Personnage extraordinaire qui a donné le droit de vote à la femme turque bien avant la Française, en 1924! Avec une volonté farouche, frisant le despotisme, il sort le pays des lambeaux d'un empire se disloquant à la sortie de la première guerre mondiale et le place sur le chemin de l'Occident moderne, vieux mirage ottoman : abolis le voile et la barbe, les vêtements traditionnels, l'alphabet arabe! Il encourage la modernisation de langue qui emprunte beaucoup de mots français dont la consonance fond plus harmonieusement dans la langue turque que l'allemand ou l'anglais, plus abruptes. Son portrait décore non seulement les locaux officiels, les monuments mais aussi la moindre boutique de bakkal (épicier) avec le slogan omniprésent : "Ne mutlu türküm diyene!"  (Quel bonheur de pouvoir se dire Turc!) Ce nationalisme peut paraître quelque peu exacerbé à un Français pour qui l'idée même de la nation semble suspecte... 
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Bribes de mémoire 59. Arrivée à Istanbul

14 Février 2010, 16:29pm

Publié par Flora

Ortak-y.jpgMais commençons par les commencements : notre arrivée à travers le paysage aride des montagnes et la bordure de la mer Egée, bande ininterrompue de résidences de vacances, cubes identiques d'immeubles tournés vers la mer. Enfin, notre excitation quelque peu assoupie par les trois jours de périple se réveille à la vue majestueuse d'un Istanbul à l'infini, plongeant dans le Bosphore... Paysage dont je ne me lasserai jamais, éternellement changeant au gré du soleil et des nuages, ouvert à tous les vents et à tous les bateaux !
   Nous retrouvons le directeur des études françaises du lycée Galatasaray en fin d'après-midi. Il nous a réservé une chambre dans un petit hôtel dans Cihangir (prononcer
Djihanguir ), le quartier où se concentrent la plupart des Français. Et il nous invite à dîner dans un restaurant d'un quartier huppé de la ville ! Inutile de vous dire que nous détonnons dans nos tenues défraîchies de trois jours mais il est impossible de nous changer puisque nous ne possédons plus que ce que nous avons sur le dos...
   Dès le lendemain, branle-bas de combat : notre fils fait sa rentrée à l'école française et nous achetons un costume et quelques chemises pour Gilbert, car à Galatasaray, le costard-cravate est la tenue de mise pour élèves et professeurs. Moi-même, je me lance à la recherche d'une location, armée de quelques conseils des résidents français, toujours accueillants envers les nouveaux-venus, censés apporter un peu de sang frais dans les milieux confinés des expatriés. On me donne un bout de papier sur lequel est inscrit un mystérieux sésame qui doit me guider vers le bon port : "kiralık daire" (pron.
daïré ), "appartement à louer". Je fais le tour des épiciers, des boulangers, des concierges, très nombreux et les mieux renseignés sur la vie du quartier  -   sans savoir dire un mot. Je mets un certain temps pour comprendre que le geste énigmatique de votre interlocuteur de relever le menton (et les yeux) avec, parfois, un petit claquement de la langue, cela équivaut à notre signe de tête horizontal de droite à gauche et de gauche à droite : c'est-à-dire "niet" ! J'ai appris assez rapidement les mots "yok" (il n'y en a pas) et "hayır" (non), deux mots que les Turcs détestent par ailleurs de vous asséner, tellement ils adorent vous faire plaisir et ils se mettent en quatre pour vous satisfaire !
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Bribes de mémoire 58. En route vers la Turquie

8 Février 2010, 19:22pm

Publié par Flora

   Nous traversons la Bosnie, la Macédoine yougoslave, régions qui seront dévastées quelques années plus tard par une guerre fratricide... La Grèce nous accueille avec un poste de frontière somnolent et perdu où, seuls voyageurs, nous patientons plusieurs heures en attendant la fin de la sieste du douanier. Sur le plateau aride qui suit la frontière, nous sommes attaqués par une horde de chiens errants, devenus de véritables loups qui nous flanquent une terreur authentique. Nous décidons de passer la nuit dans notre voiture, désormais impossible à fermer et nous optons pour la rue principale et éclairée d'un village. Il fait encore très doux pour une mi-octobre et nous devons laisser nos carreaux (rescapés) entrouverts pour respirer. Mais c'est sans compter avec les attaques inlassables des meutes de moustiques gros comme des éléphants... et j'exagère à peine ! Vers 3 heures du matin, de guerre lasse, nous reprenons la route car les habitants du village sont encore en pleine fête, histoire de rattraper les heures de sieste perdues...
   Ėreintés, nous abordons la Turquie et les quelques centaines de kilomètres de sa partie européenne qui mènent à Istanbul.
   La première vague d'enthousiasme de pouvoir repartir à l'aventure et d'échapper à l'étouffement libournais passée, j'attends la découverte de la Turquie avec des sentiments mitigés. Il faut savoir que dans l'imaginaire hongrois, le Turc occupe une place particulière : même les contes et les comptines pour enfants le présentent comme le méchant, équivalent de l'ogre ou du grand méchant loup ! Je me souviens de la mine catastrophée de ma mère à la nouvelle de notre départ pour la Turquie...
   La raison en est 150 ans de l'histoire de la Hongrie entre le 16e et la fin du 17e siècles : les grandes manoeuvres successives de l'empire ottoman vers l'Europe et la Hongrie comme dernier bastion chrétien qui prend les coups de boutoir turc. En 1526, la bataille de Mohács, titre de gloire de Soliman le Magnifique, sonne le glas du royaume de Hongrie, désormais partagé entre les Habsbourg et la Sublime Porte... Les Turcs dévastent le pays, enlèvent des enfants qui deviendront janissaires ou peupleront les harems, les seigneurs hongrois auront le choix de devenir Turcs et dignitaires ottomans ou moisir en prison (je me souviens de mon émotion à la visite des ruines de
Yedikule, célèbre prison de mes lectures qui a bu tant de larmes de prisonniers hongrois...) Signe évocateur : à Budapest, il existe une rue "du Fléau turc" (Törökvész utca), tandis qu'à Istanbul, je tombe sur la rue "des Frères hongrois" (Macar Kardeşler Caddesi). On n'avait pas vécu la même histoire ou les Turcs n'étaient pas rancuniers... Les six années de notre séjour et de nombreux voyages écumant tout le pays me font tomber sous le charme de ce vaste pays et de ses habitants chaleureux et accueillants. Le charme continue à opérer vingt ans après, et je garde une profonde et indélébile nostalgie pour la Turquie où je me sentais chez moi...   
    

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Bribes de mémoire 57. A travers la Yougoslavie en 1984...

30 Janvier 2010, 16:44pm

Publié par Flora

   Une amie me dit un jour : "Moi, je serais incapable de m'en aller à l'aventure, sans pouvoir retrouver mon lit, mon oreiller habituels le soir!" Quant à nous, eh bien, nous n'attendons que le moment de briser la routine !
   Une grande partie de nos affaires dont les meubles, repart vers Laon, tandis qu'un container prend la route par camion en direction d'Istanbul. Nous trois, nous attendons le feu vert du Ministère des Affaires Etrangères à Laon. Notre fils doit rentrer en CE1 et Gilbert au Lycée Galatasaray. Ma tâche sera de trouver un logement et de m'occuper des formalités dans un pays inconnu, sans parler un traître mot de sa langue. Au lieu de nous déstabiliser, ces incertitudes nous remplissent d'une agréable excitation, nous sommes contents de fermer la parenthèse libournaise et de repartir à l'aventure !
   Notre voiture est bourrée de valises : le déménagement peut mettre des semaines à nous parvenir et il faut assurer la rentrée ainsi que l'arrivée de l'automne. Sans parler des médicaments pour l'année et les cadeaux de Noël de notre fils avancés par la famille et son cartable flambant neuf. Quelques affaires auxquelles nous tenons trop pour les risquer dans un déménagement.
   Nous traversons l'Allemagne, l'Autriche et, sans toucher la Hongrie, nous bifurquons vers la Yougoslavie, encore en entier mais au bord de la faillite  -  nous sommes en 1984... Après la Slovénie, petite annexe verdoyante de l'Autriche voisine, nous longeons la Croatie, la Serbie, sur des "autoroutes" en construction, à voie unique dont il ne fonctionne que les cabines de péage... Le soir, veille de mon anniversaire, exténués, nous atterrissons dans un grand hôtel sur les hauteurs de Belgrad. Nous laissons notre voiture sur le parking éclairé, bien en vue, veillé par un gardien qui exhibe son arme pour nous rassurer. Impossible de tout vider, nous prenons juste le nécessaire pour la nuit. Vers 2 heures du matin, c'est ledit gardien qui nous tire d'un sommeil de plomb : notre voiture a été cambriolée, carreau avant gauche brisé et nos affaires disparues ! Le lendemain, ma sommaire compréhension du serbo-croite aidant, nous passons la journée à errer dans Belgrad pour porter plainte au commissariat, pour déposer la plainte à la délégation de la MAIF, après avoir déniché une traductrice assermentée et enfin, pour trouver une bâche en plastique afin de camoufler le trou béant à la place du carreau. Le gardien nous accompagne avec zèle  -  il nous offre même la bâche  -;  nous sommes persuadés de sa complicité avec les voleurs : plusieurs indices vont dans ce sens. Nous sommes sonnés, exténués, sales et nous n'avons pas le temps de nous attarder plus d'une journée. Le soir même, ainsi rafistolés, nous prenons la route vers la Macédoine grecque.
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Bribes de mémoire 56. Libourne...

25 Janvier 2010, 13:10pm

Publié par Flora

   Les six années effervescentes de Berlin sont suivies de deux à Libourne : une période en apnée totale. La Gironde, région enviée pourtant, conjugue la beauté sauvage des plages de l'Atlantique et la douceur des vignobles où la moindre bâtisse s'appelle "château". Ce n'est pas rien que d'habiter à 10 km de Saint-Emilion, de voir les nobles bouteilles de Pomerol pousser à la sortie de la ville et d'être à 50 km des sables fins et des vagues impressionnantes de l'Atlantique !
   Toute cette beauté inoubliable et exaltante se paye très cher : par une Solitude absolue et sournoisement dévorante. Le Bordelais est réputé par son hermétisme envers les "envahisseurs" : en touristes, passe encore ; certes, sans débordements enthousiastes, mais en résidant, à vouloir partager l'héritage ancestral des "autochtones" de soleil et de beauté : les murailles des bâtisses cossues se rehaussent aussitôt pour empêcher le regard de s'infiltrer dans les jardins secrets dont les parfums enivrants laissent seulement deviner les mimosas en fleur à la fin de l'hiver.
   Je suis plutôt de nature ouverte et sociable mais l'isolement total de ces deux années me font frôler la dépression, avec son cortège de terreurs nocturnes, de tremblements subits et d'autres symptômes psychosomatiques... J'essaie pourtant : je fréquente la fac de Bordeaux afin de parfaire ma licence de russe, entamée à Berlin d'où je prends l'avion pour passer les examens semestriels à l'Institut des Langues Orientales à Paris, les mains dans les poches, puisque je ne peux pas suivre les cours... pour obtenir l'équivalence de mes diplômes hongrois. Ma foi, avec des résultats dûs aux beaux restes de mes études terminées dix ans plus tôt ! Je fréquente aussi un atelier de dessin, j'expose et j'obtiens même un deuxième prix, doté de deux bonnes bouteilles de bordeaux ! 
   Malgré tout, la solitude des journées entières, les mauvaises conditions de logement minent le moral. La nomination de Gilbert à Istanbul arrive à point nommé, comme une ultime bouée de sauvetage. Formalités, déménagements  -  et nous prenons la route mi-octobre, aux alentours de mon anniversaire. La confirmation du poste tarde à arriver (avec la Turquie, les postes sont toujours soumis aux soubresauts "climatiques" des relations franco-turques) et le ministère n'a plus le temps d'obtenir les visas hongrois et bulgare : nous prenons donc l'itinéraire plus long, par la Grèce. L'aventure démarre fort dès la première nuit, celle qui précède mon anniversaire...


la suite suivra...
  

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Bribes de mémoire 55. Le lycée Franco-allemand de Berlin-ouest

11 Janvier 2010, 19:58pm

Publié par Flora

  Gilbert travaille dans le centre de Berlin-Ouest, au Lycée Franco-allemand qui réunit des élèves allemands (triés sur le volet) et français qui suivent leurs programmes respectifs et un tronc commun. Ils passent le bac français et l'Abitur (éventuellement les deux). Le corps enseignant est composé d'Allemands francophones et de Français en poste ou recrutés locaux. Les cours ont lieu selon le système allemand (et en Hongrie aussi, au demeurant) seulement le matin, l'après-midi étant réservé au sport, théâtre, photo, musique ou autres occupations facultatives. Les salles de classe sont moquettées, la sonnerie est une mélodie suave pour éviter la stridence traumatisante pour les élèves qui peuvent prendre l'ascenseur entre les étages. Chaque cours est suivi de 10 minutes de récréation que les élèves passent affalés sur les moquettes du couloir. L'ambiance est plutôt détendue et certains garçons tricotent en plein cours, ce qui ne les empêche pas d'être extrêmement brillants !
   Le lycée possède une salle de théâtre avec des rangées de fauteuils escamotables sous la scène pour pouvoir la transformer en salle d'examens. Gilbert y fait ses débuts d'acteur et de metteur en scène et les poursuit dans une troupe d'Istanbul.
   Les élèves allemands sont procéduriers à l'extrême : ils connaissent les longs volets des règlements (surtout ceux concernant leurs droits) par coeur et sont capables de les réclamer à la virgule près. La température descend au-dessous d'un certain degré stipulé dans le règlement : c'est
Kaltefrei (congé pour cause de température trop basse) et inversement, il existe un Hitzefrei  pour les degrés en trop ! Les notes ne doivent pas s'écarter de la moyenne de plus ou de moins d'une certaine note, sous peine de tout refaire : soit le professeur a insuffisamment préparé les élèves, soit il a été trop indulgent... La différence des tempéraments entre les deux communautés s'avère chaque jour : les collègues allemands regardent en sourcillant la joyeuse pagaille instaurée par les Français dans la salle des profs, tandis que ceux-ci considèrent les Allemands totalement dénués d'humour... Cela n'empêche pas des mariages mixtes.
   C'est Karajan qui dirige le légendaire Orchestre Philharmonique de Berlin de l'époque. Le Sénat allemand subventionne très fortement la vie culturelle de l'enclave afin que les gens se sentent moins étouffés. Nous ne manquons pas les somptueux concerts ni l'Opéra, à la portée même des étudiants désargentés, sans parler du passage d'Ella Fitzgerald, d'Oscar Peterson, de Memphis Slim, de Ray Charles, de Théodorakis, etc...

la suite suivra...  

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