Bribes de mémoire 54. Berlin parano 2.
Cela peut se faire par le train militaire en liaison avec Strasbourg et dont les horaires ne sont jamais communiqués à l'avance : secret militaire oblige. Le train traverse les 200 km de la RDA tous rideaux tirés, fenêtres bloquées. Il ne faut pas être claustrophobe... Les antiques compartiments rappellent une autre époque, figée, avec les ustensiles de toilette dissimulés dans les petites boiseries sombres où nous découvrons, à notre grand étonnement, même un pot de chambre en faïence ! La traversée se fait en pleine nuit et au petit matin frisquet, la fanfare militaire nous accueille sur le quai de la gare !
Le voyage par la route est encore plus insolite. Munis de nos laissez-passer en quatre langues, nous suivons un couloir bordé de miradors et de barbelés. Rien de mieux pour vous mettre en confiance. Après avoir apposé leurs tampons, les alliés relèvent le kilométrage de la voiture et nous passent entre les mains des sentinelles soviétiques, un peu plus loin, dans des cahutes plus rustiques, décorées par les seuls portraits de Brejnev et de Lénine. Une petite fenêtre guillotine opaque laisse passer juste la feuille sur laquelle un nouveau tampon vient s'ajouter par une main invisible. Le trajet doit s'effectuer entre 2 et 4 heures : moins = excès de vitesse, plus = arrêt interdit quelque part avec soupçon de contact avec l'élément ennemi. Ainsi, à l'autre bout du "couloir", avant Hannover, une nouvelle vérification nous attend, avec celle du kilométrage, notamment. En cas d'accident ou de panne, nous devons appliquer le même procédé que j'ai décrit dans l'épisode précédent, concernant nos incursions dans Berlin-Est ( Bribes de mémoire 57.) : une patrouille alliée viendrait nous "extraire" du pétrin. Jusqu'à la moitié du trajet, il est recommandé de téléphoner (jetons joints) au check-point allié de Berlin, à partir de la moitié vers celui de Hannover. Admirable pragmatisme militaire ! N'empêche qu'un collègue, professeur de mathématiques dans la lune, oublie de s'arrêter pour quérir son dernier tampon allié. Il voit débarquer à son domicile, en pleine nuit, une patrouille de gendarmes, inquiets de son sort...

