Le blog de Flora

memoires

Bribes de mémoire 54. Berlin parano 2.

3 Janvier 2010, 21:43pm

Publié par Flora

   Il y a presque tout ce qu'il faut dans Berlin-Ouest : la cage dorée est très confortable et l'oiseau peut même s'envoler dans une certaine direction, à condition d'avoir bien préparé son vol pendant une quinzaine de jours. L'improvisation est impossible : il faut du temps pour se procurer toutes les autorisations.
   Cela peut se faire par le train militaire en liaison avec Strasbourg et dont les horaires ne sont jamais communiqués à l'avance : secret militaire oblige. Le train traverse les 200 km de la RDA tous rideaux tirés, fenêtres bloquées. Il ne faut pas être claustrophobe... Les antiques compartiments rappellent une autre époque, figée, avec les ustensiles de toilette dissimulés dans les petites boiseries sombres où nous découvrons, à notre grand étonnement, même un pot de chambre en faïence ! La traversée se fait en pleine nuit et au petit matin frisquet, la fanfare militaire nous accueille sur le quai de la gare !
   Le voyage par la route est encore plus insolite. Munis de nos laissez-passer en quatre langues, nous suivons un couloir bordé de miradors et de barbelés. Rien de mieux pour vous mettre en confiance. Après avoir apposé leurs tampons, les alliés relèvent le kilométrage de la voiture et nous passent entre les mains des sentinelles soviétiques, un peu plus loin, dans des cahutes plus rustiques, décorées par les seuls portraits de Brejnev et de Lénine. Une petite fenêtre guillotine opaque laisse passer juste la feuille sur laquelle un nouveau tampon vient s'ajouter par une main invisible. Le trajet doit s'effectuer entre 2 et 4 heures : moins = excès de vitesse, plus = arrêt interdit quelque part avec soupçon de contact avec l'élément ennemi. Ainsi, à l'autre bout du "couloir", avant Hannover, une nouvelle vérification nous attend, avec celle du kilométrage, notamment. En cas d'accident ou de panne, nous devons appliquer le même procédé que j'ai décrit dans l'épisode précédent, concernant nos incursions dans Berlin-Est (
 Bribes de mémoire 57.) : une patrouille alliée viendrait nous "extraire" du pétrin. Jusqu'à la moitié du trajet, il est recommandé de téléphoner (jetons joints) au check-point allié de Berlin, à partir de la moitié vers celui de Hannover. Admirable pragmatisme militaire ! N'empêche qu'un collègue, professeur de mathématiques dans la lune, oublie de s'arrêter pour quérir son dernier tampon allié. Il voit débarquer à son domicile, en pleine nuit, une patrouille de gendarmes, inquiets de son sort...
 

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Bribes de mémoire 53. Berlin parano 1.

13 Décembre 2009, 20:19pm

Publié par Flora

   Retour à Berlin, après les escapades sentimentales de la jeunesse vagabonde. Les années 70... Quand j'y repense, tout s'est terriblement accéléré pour moi ces années-là. 1971 : je rentre de Leningrad, je termine la fac et je commence à enseigner dans un lycée de province comme professeur de russe et de français. J'ai à peine quelques années de plus que certains de mes élèves. 1972 : voyage à Louga, relaté dans le chapitre précédent. 1973 : je rencontre Gilbert et nous nous marions la même année. 1974 : nous partons pour un poste en Algérie, à Constantine où j'enseigne le russe dans un lycée algérien. 1976 : arrivée à Berlin où notre fils naît l'année suivante.
   Notre séjour de six ans à Berlin mérite plus qu'une "messe" ! Nous débarquons dans une cage dorée pour "assistés" par l'armée française, dans la zone nord d'une ville coupée en morceaux façon camembert. Les quatre zones sont symboliquement gérées par les alliés occidentaux et par les Soviétiques pour Berlin-Est. Au moment de notre séjour, la circulation est relativement difficile vers la partie est, surtout pour les membres des forces d'occupation ou assimilés. Nous ne pouvons quitter Berlin-Ouest (sauf par avion) que par les
check-points désignés pour chaque partie : les Français vers l'ouest, vers Hannover. Quant aux incursions dans Berlin-Est, c'est par le fameux check-point Charlie, avec ses chicanes, dans nos voitures à l'immatriculation spéciale (FZ = Französische Zone), munis de nos laissez-passer en quatre langues et seulement pour quelques heures ! A peine suffisantes pour visiter les magnifiques musées ou assister à un opéra ! La pochette que l'on nous délivre avec le laissez-passer contient aussi une sorte de "manuel de survie en milieu hostile" : des dessins représentant les uniformes russes et est-allemands, afin que nous puissions ignorer ces derniers, ne traitant qu'avec les partenaires (même ennemis) des armées alliées, nous calfeutrant dans nos voitures et plaquant la page conforme à la vitre dûment verrouillée : "Je veux parler à un officier soviétique ! ", en quatre langues... Nous avons même quelques jetons est-allemands (le portable est encore inexistant) pour pouvoir appeler au secours les militaires alliés en cas de problème. Une seule fois nous nous en servons comme "arme de dissuasion" lorsqu'un policier est-allemand veut nous taxer tout à fait injustement, sur une place de parking, pour non-port de la ceinture, sans doute pour compléter ses appointements...
    L'ambiance dans les deux Berlin est très différente. Venant de Hongrie puis d'Algérie, nous sommes, bien sûr, moins dépaysés que la plupart des occidentaux qui font un rapide tour dans la partie communiste avec le délicieux frisson de se jeter dans la gueule du loup, de défier un danger largement fantasmé (du moins pour eux), en nous conseillant de bien nous couvrir car il fait nettement plus froid de l'autre côté du Mur...
la suite suivra... 

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Bribes de mémoire 52. Viktor, amitié amoureuse

3 Décembre 2009, 18:45pm

Publié par Flora

   Que veut dire "amitié amoureuse"? En tout cas, elle m'a sauvée de l'abîme de chagrin dans lequel l'ultime rendez-vous manqué d'avec Ivan m'avait plongée... 
   Le dernier jour du stage linguistique arrive, les plaies commencent à se cicatriser. L'avion du retour est prévu pour le lendemain matin. Le soir, un feu de camp doit clôturer les six semaines de stage, réunissant élèves et professeurs, Russes et Hongrois, dans la forêt de sapins au parfum enivrant qui entoure la ville de Louga. Juste avant l'événement solennel, un journaliste se pointe à l'accueil à la recherche de professeurs hongrois à interviewer. Je passe par là tout à fait par hasard. L'entretien se déroule tambour battant et s'enchaîne sur la littérature hongroise, la poésie en particulier. Et là, comment bâcler un sujet aussi passionnant pour un feu de camp ? Viktor propose que nous poursuivions la conversation autour du feu. Je me souviens encore de la sensation de la chaleur des flammes qui nous éclairent, suivie de l'accalmie des braises, de nos propos en résonance, alternant silence et échange comme si nous nous connaissions depuis longtemps... Il travaille au journal "Ogoniok" que les initiés reconnaîtront, mais il écrit aussi de la poésie et quelques romans qui attendent au fond de son tiroir que l'étau de la censure se desserre.
   Le élèves se retirent dans leurs chambres et nous n'avons pas envie de nous séparer. Viktor m'invite à poursuivre la promenade dans la forêt majestueuse. Encore aujourd'hui, je me surprends à l'idée de la confiance avec laquelle je le suis ! La même confiance naïve qui accompagne mes jeunes années et miraculeusement, je ne tombe jamais dans un traquenard. Ange gardien, une fois de plus ? Je finirai par y croire...
   J'ai dit la dernière fois que j'étais attirée par les grands bruns. Eh bien, Viktor est blond aux yeux bleus délavés des gens du nord et il est à peine plus grand que moi... Comme quoi...
   Le lendemain, il monte dans le bus pour m'accompagner à l'aéroport. Deux bonnes heures de trajet à continuer la conversation. Avant de m'engager dans le couloir de l'embarquement, nous tombons dans les bras l'un de l'autre, en pleurant ! Pourquoi avons-nous pleuré, subitement, tous les deux, sous l'impulsion de quel pressentiment, je me demande encore aujourd'hui. Il m'écrira des lettres magnifiques. Dans les dernières, il me félicite pour mon mariage avec Gilbert. Le souvenir de cette tendre amitié me réchauffe encore la mémoire...

    

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Bribes de mémoire 51. Leningrad 1971, Ivan...

26 Novembre 2009, 15:49pm

Publié par Flora

   Saut d'humeur, au gré du rayon de soleil transperçant la lourde couche nuageuse qui nous étouffe depuis plus d'une semaine. Passage de coq à l'âne qui m'est cher : ne pas se laisser emprisonner dans les contraintes de la linéarité, fuir le systématique, ennemi de la spontanéité.
   Sur ce blog, j'étais à Berlin il y a peu  -  j'y retournerai encore  -  mais cela fait longtemps que je tournicote autour du souvenir d'Ivan. J'ai du mal à l'imaginer grand-père; le temps s'arrête... Je relis ses lettres, de même que les pages de mon "journal" de Leningrad qui consignent notre courte histoire. Entre deux dates : 17 mars - 17 mai, treize rencontres en tout... suivies de deux ans de correspondance.
   De mon côté, un point de départ classique : quasi indifférence ou presque. Une demi-phrase dans le résumé des événements de la journée et de la préparation de la soirée de l'"interclub" prévue pour quinze jours plus tard : "Je rencontre un Bulgare chez Gricha, ça bouge à l'interclub." Même la soirée fatidique démarre de façon insignifiante ; il m'invite plusieurs fois à danser puis me raccompagne à mon "korpous", un des immeubles à vingt étages, à travers le terrain vague enneigé, balayé par le vent humide et tranchant d'un Leningrad hivernal. Je rentre chez moi avec le souvenir d'une soirée mal partie mais finalement pas trop désagréable, sans plus. Le lendemain : patatras ! Le coup de foudre à retardement que j'ai déjà eu l'occasion d'évoquer ( lien vers 
Bribes de mémoire 35.) Quelle est la mystérieuse alchimie qui fait sournoisement son chemin à votre insu, pour vous ensorceler pendant votre sommeil ? Tout d'un coup, je perçois sa beauté, sa taille élancée, ses boucles noires (j'ai toujours eu un faible pour les grands bruns) et ses grands yeux gris à l'abri des longs cils. Comment se fait-il que la veille, je n'aie rien vu de tout cela ? Le lendemain, c'est dans un certain état d'ivresse que j'attends son passage, alors que nous n'avons même pas rendez-vous....
   La rupture est très douloureuse, deux mois plus tard. Il semble très épris mais je n'arrive pas à faire confiance à ses sentiments, et, à l'époque, bien que flirtant à tout va, nous jouons serré avec les vrais sentiments... La fuite devant une décision que je voulais fatidique. A l'aune des moeurs d'aujourd'hui, c'est beaucoup de tourments pour pas grand-chose...
   Avons-nous un ange gardien? Est-ce le destin qui veille sur nous?  Toujours est-il qu'après deux ans de correspondance belle et sincère, j'ai l'occasion de retourner dans les environs de Leningrad, à Louga, pour accompagner un stage linguistique de lycéens. J'ai une "fenêtre" (comme la fusée Ariane) de quelques heures pour le revoir avant son départ pour la Bulgarie. 2 heures de train, métro, j'arrive à son "korpous" (bâtiment) : il vient de partir à la gare. J'y fonce en métro et j'arrive au moment où le train quitte la gare. Je remonte en courant les wagons qui s'éloignent en accélérant... en vain. L'histoire s'arrête là.
     

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Bribes de mémoire 50. Belin-ouest, sous la protection du GMB

14 Novembre 2009, 15:39pm

Publié par Flora

   Dès l'arrivée, nous sommes pris en charge par le Gouvernement Militaire Français de Berlin. Ce GMB devient familier, il nous loge, il nous permet de faire nos courses HT dans les économats, y compris anglais et américains, il possède son bureau de poste, son hôpital, sa chapelle, son restaurant (le fameux Pavillon du lac), son trésorier payeur et ses écoles... On peut passer dans ses cadres toute la durée du séjour, sans jamais mettre le pied "chez les Allemands" comme disent et font certains militaires, dans un petit "chez soi" plus douillet que la vraie France...
   Le centre névralgique en est le Quartier Napoléon : on y entre en franchissant une barrière et en présentant sa carte GMB aux sentinelles. Juste à côté, se trouvent le cinéma Aiglon (vous saisissez la parenté) et l'hôtel du même nom. En guise de hors d'oeuvre au conte de fée, nous y passons, gracieusement, la dizaine de jours nécessaires à la préparation de notre appartement. Ce dernier nous attend au milieu d'un parc magnifique, dans un des petits immeubles à deux étages de la cité Guynemer. Les écureuils viennent chaparder sur notre balcon. Le nom de la cité n'est pas dû au hasard : elle borde l'aéroport de Tegel qui reçoit le trafic passager destiné à Berlin Ouest (Tempelhof étant réservé aux militaires, surtout américains). En effet, la Lufthansa n'a pas le droit d'y atterrir, seuls les appareils des pays alliés peuvent en profiter. Ils arrivent en meutes groupées, rasant les immeubles et les jardins ouvriers microscopiques (je sais qu'ils rasent : j'ai fait une fois le voyage de Paris à Berlin dans la cabine de pilotage, une coupe de champagne à la main, invitée par le commandant de bord), avec un bruit que vous imaginez peut-être. Il y a si peu de place pour l'approche des pistes que nous rentrons instinctivement la tête dans les épaules lorsqu'ils passent au-dessus de la voiture, le train d'atterrissage prêt à toucher le sol. Cela reste plus amusant qu'impressionnant, durant les six années...
   Notre appartement est équipé jusqu'à la dernière petite cuiller à café, sans oublier la pince à sucre. Chambre, salon, salle à manger, cuisine et salle de bains. Après la naissance de notre fils, l'année suivante, nous avons droit à une chambre de plus, avec garage chauffé et chambre de bonne (sans la bonne, toutefois, que l'on pouvait "sonner" depuis la cuisine à sa chambre, deux étages au-dessus  -  nous y logeons nos invités), pour le même loyer (15% du salaire). Les célibataires sont défavorisés : ils n'ont droit qu'à un studio (pour la même somme) et ce n'est pas la seule chose bizarre. En effet, la sacro-sainte hiérarchie militaire laisse sa marque sur tous les aspects de notre vie : les professeurs certifiés sont assimilés à des grades d'officier et ils ont le droit au lustre à cinq branches, au service de table de douze couverts et à des chaises à l'assise plus large ! A partir du colonel, on vous attribue un pavillon avec chauffeur, deux bonnes et un jardinier ! Nous ne franchirons pas le grade de capitaine...
 

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Bribes de mémoire 49. Cage dorée derrière le Mur

8 Novembre 2009, 10:49am

Publié par Flora

   Commémoration oblige, je fais un grand saut dans la chronologie des événements marquants de ma vie. Au moment de la chute de mur de Berlin, nous séjournons à Istanbul depuis cinq ans. Cet événement dont tout le monde ressent la portée historique nous touche bien plus personnellement qu'il n'enthousiasme beaucoup d'autres et nous ramène à des années en arrière...
   En 1976, après deux ans en Algérie, nous atterrissons à Berlin Ouest, pour y rester jusqu'en 1982. Notre fils naît là-bas et peut prononcer à l'instar de Kennedy (avec plus de légitimité, mais avec moins de portée symbolique) : "Ich bin ein Berliner !"
   Nous débarquons dans un monde irréel, artificiel, dans un îlot en plein milieu de la RDA, hostile et méfiant jusqu'à la paranoïa : dans Berlin Ouest entouré du Mur. Le premier choc des contrôles militaires multiples passé, le Mur fait partie de notre paysage quotidien, de notre perception de la vie en général. Il est là comme un vestige de la guerre, un monument éloquent des rapports de force et des face-à-face blindés de deux blocs inconciliables. Sensation paradoxale : le Mur a été érigé dans les années soixante pour cautériser l'hémorragie de la population est-allemande vers l'Ouest ; il nous entoure donc mais ce sont ceux d'en face, les habitants du pays en plein milieu duquel nous nous trouvons qui en sont véritablement les prisonniers. Certains d'entre nous ont du mal à conceptualiser leur situation géographique...
   Berlin-Ouest est divisé en trois zones d'occupation : les Français au Nord (grâce à de Gaulle, ils ont eu, in extremis, eux aussi, une part du gâteau), les Anglais au milieu et les Américains au Sud de la ville. Selon les accords quadripartites, Berlin Est est considéré comme zone d'occupation soviétique. Cependant, par la volonté de Moscou d'ériger un pays communiste face à l'Ouest, il est devenu capitale  -  illégalement pour les Alliés occidentaux qui ne le reconnaissent pas comme telle  -  la capitale de la RDA. Ainsi, nous vivons une situation contradictoire où le gouvernement de la France maintient une ambassade à Berlin Est, reconnaissant de facto son statut de capitale, tandis que le Gouvernement Militaire français de Berlin (GMB) le considère comme simple zone d'occupation soviétique... Il en résulte des situations tout à fait cocasses que je raconterai plus tard.
   C'est une vie en tous points schizophrénique mais moi, personnellement, j'ai toujours vécu dans des régimes à la schizophrénie ambiante et je m'en accommode vite. Ayant la double nationalité, je possède donc mon passeport délivré par la Hongrie communiste et ma carte FFA (Forces Françaises en Allemagne), délivrée par l'armée française d'occupation... Cela donne une certaine hauteur de vue pour contempler les situations générées par la folie humaine...
la suite suivra...
 

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Bribes de mémoire 48. Tomber malade en URSS

30 Octobre 2009, 09:49am

Publié par Flora

   Il ne fait pas bon de tomber malade en Union Soviétique. Les médecins, tout comme les enseignants, sous-payés, humbles travailleurs de l'état, ne font pas partie des castes supérieures. Dans la Hongrie de l'époque, ils sont bien mieux considérés, privilégiés même par certains côtés. Ils doivent s'acquitter des heures de consultation, gratuite pour le patient, à la polyclinique, et compléter, voire multiplier leurs revenus par des consultations privées dans le cabinet à leur domicile. Sans compter les enveloppes glissées lors des poignées de main, pour, croit-on, assurer un meilleur traitement... A la campagne, on peut y ajouter des remerciements en "nature" : des légumes de saison, des oeufs et des poules dodues.
   En Union Soviétique, au pays qui a inventé la dictature du prolétariat, on se méfie des travailleurs intellectuels : pour un pouvoir totalitaire, le danger risque de venir de ce côté ! Les purges paranoïaques de Staline contre les "blouses blanches" sont encore dans les mémoires, même étouffées ou muselées...
     A notre modeste échelle, nous avons l'occasion d'y goûter en un an et demi. Pourtant, nous prévoyons les médicaments de base, car les pharmacies sont tristement désertes, avec, sur les étagères, quelques boîtes orphelines provenant souvent des pays frères. Notre amie Natacha soigne sa toux avec des remèdes de grand-mère (compresses à la moutarde) et une fois, je trouve même Marie allongée, le dos hérissé d'ampoules! 
    Marie est sujette à de grosses crises douloureuses et mystérieuses que même des hospitalisations ne parviennent pas à élucider. (il s'avèrera, en rentrant en Hongrie qu'il s'agissait de calculs de la vésicule biliaire...). Cela nous permettra d'éprouver un hôpital moscovite et même celui de Boukhara !
   Je l'accompagne. A l'arrivée, dans un réduit semblable à un débarras, une infirmière à l'amabilité de l'antique Cerbère lui ordonne de se déshabiller et d'enfiler une camisole, avant de gagner sa chambrée à huit lits. Elle lui coupe à ras ses ongles soigneusement manucurés. Et, avant de la happer dans ce circuit effrayant et inconnu, elle grommelle à mon adresse, en tapant du pied : "Stoupaï domoï !" , littéralement : "Fous le camp chez toi !" J'en ai le souffle coupé...
   Pendant son hospitalisation, nous ne pourrons communiquer qu'à la criée, moi, en bas, dans la rue et elle, du haut de sa fenêtre du troisième étage. Les visites sont interdites. Dans la chambre, la toilette quotidienne est assurée par un lavabo à l'eau froide. Tout cela pour un résultat nul à la sortie !
   A Boukhara, l'ambiance est bien plus sympathique. Marie est chaleureusement accueillie par les autres malades (souvent du choléra) qui partagent avec elle leur tasse de thé...
la suite suivra... 

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Bribes de mémoire 47. Arrivée à Leningrad

20 Octobre 2009, 10:51am

Publié par Flora

   Nous arrivons dans la ville enneigée, en fin de janvier. La Neva est gelée, d'énormes plaques de glace s'entrechoquent sous les ponts. Le Palais d'Hiver épouse le quai et la flèche dorée de l'Amirauté transperce le bleu éclatant du ciel.
Fichier:PalaceSquareNight.jpg

   Moi qui suis très frileuse et déteste le froid humide, je ne sais pas comment j'ai supporté ces hivers mémorables, dans la Hongrie de mon enfance et surtout, les deux hivers successifs en Russie. Une saison interminable qui dure jusqu'en mai... Je me souviens avoir défilé dans la neige pour le premier mai à Leningrad !
   Le printemps fait violemment son irruption pour aboutir aux nuits blanches. Nous avons du mal à dormir : il ne fait jamais noir et le soleil ne se repose qu'entre minuit et deux heures du matin, dispensant une lumière crépusculaire, pour réapparaître en plein milieu de la nuit. Nos fenêtres n'ont ni volets, ni doubles-rideaux et surtout, nous avons 20 ans ! Les rues de la ville sont envahies de groupes de jeunes qui chantent, accompagnés de guitare. Nous marchons des kilomètres, faisons des pauses au bord de la Neva pour voir les ponts s'ouvrir et se lever pour laisser passer les bateaux par deux fois : en amont et en aval.
   Les six mois ont suffi pour nous conquérir et nous attacher définitivement à cette ville majestueuse qui nous est devenue familière : les trajets en métro jusqu'à l'institut, les noms des stations connus par coeur, avant même que le conducteur les annonce, les escalators vertigineux et la propreté immaculée des couloirs. L'Ermitage et ses salles innombrables, couvertes de marbres et de dorures, des parquets somptueux en marqueterie que l'on arpente en surchaussures grotesques. La maison de Pouchkine où le poète a rendu l'âme après 3 jours d'agonie, blessé dans un duel par un Français qui faisait la cour à sa femme, la belle Natalia Gontcharova. Le palais des princes Youssoupov où l'on a fini par achever le diabolique Raspoutine... Les traces de Dostoïevski sous les portes-cochères où l'on voit passer l'ombre de Raskolnikov...
la suite suivra

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Bribes de mémoire 46. Rendez-vous avec les fantômes

7 Octobre 2009, 17:01pm

Publié par Flora

J'ai perdu plusieurs jours à transgresser la règle que je m'étais fixée : surtout, me méfier du deuxième étage et de son capharnaüm de tous les dangers ! Je savais que m'y attendaient des lettres, des cahiers, des photographies et des bouts de papier enfouis depuis des décennies, plus dangereux que les plus vertigineux des ravins qui vous attirent, qui vous aspirent par la terreur délicieuse  de la perdition... Perdition en quoi ? Dans les méandres du passé qui vous emprisonnent comme des algues... Qui vous empêchent de jeter devant vous des regards positifs... Vivre dans le passé, c'est renoncer à vivre, c'est choisir la compagnie des fantômes et le devenir soi-même.
   N'est-elle pas une simple revenante, cette jeune fille tourmentée qui s'enflammait si facilement, pleine d'illusions et de soif du bonheur, d'une vie enthousiasmante, à la hauteur de ses attentes ? Je la regarde du haut de l'heure des bilans. Je n'ai pas une folle attirance pour les bilans qui sont rarement positifs monochromes...
   Amours, amitiés, sentiments très intenses, des pages innombrables. Pourquoi les ai-je conservées ?  Est-ce pour me persuader, par ces traces tangibles, matérielles que ce passé a bel et bien existé, que je ne l'ai pas rêvé ?
   Pouvoir extraordinairement évocateur des mots ! C'est fou comme la trace d'une écriture  -  la mienne ou celle de quelqu'un d'autre   -  est capable de me ramener, en un clin d'oeil comme par magie, dans ce passé qui commence à devenir respectablement lointain... Amours, amitiés, rencontres, je suis émerveillée par la beauté de ces lettres. J'ai beaucoup reçu et réciproquement. Je me retrouve, avec la petite douleur lancinante qui dit que c'est bien fini et qui dit aussi que bon ou mauvais, ça valait la peine d'être vécu...

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Bribes de mémoire 45. L'attaque des punaises

29 Septembre 2009, 14:38pm

Publié par Flora

   Nous sommes logés dans un des immeubles impersonnels du quartier des étudiants de plusieurs facultés. Ce stoudgorodok  (abréviation, parmi les innombrables autres, tellement prisées par l'ère soviétique, de stoudiéntcheski gorodok  = petite ville - quartier - d'étudiant) se trouve dans une partie relativement neuve de la ville, tellement récente que les finitions laissent à désirer. Une amie y fait une sorte de pèlerinage quinze ans plus tard et elle me dit : "Tu ne me croiras jamais ! Pour accéder aux immeubles, il faut toujours traverser les mêmes terrains vagues avec les mêmes trous remplis d'eau et enjambés par des planches, tout comme de notre époque !" Et nous savions tous que ces terrains vagues avaient vocation d'y rester pour l'éternité, tel le régime que nous croyions inébranlable...
   Ce n'est pas l'antique Arche de Noé de notre Oussatchovka de Moscou, ce qui n'empêche pas que je fasse connaissance, pour la première fois de ma vie, avec des vampires. En effet, dès que j'éteins ma lampe de chevet, je me fais littéralement dévorer par des punaises !... Comme je n'en ai jamais vu auparavant, je cherche un ennemi invisible, au visage inconnu et qui ne se manifeste que dans le noir. Au bout de plusieurs semaines de calvaire, je dors avec ma lampe allumée. Il y a bien les "brigades de désinfection" qui passent régulièrement, harnachées, encagoulées comme la police scientifique des feuilletons de télé mais cela n'a  d'autre effet que de déclencher la migration des vastes populations de punaises vers les chambres encore intactes !
   A bout de nerf, je m'en plains à une de mes profs de fac. Elle me conseille un bon vieux produit qu'il faut diluer dans de l'eau. Inutile de dire que je l'emploie concentré, le versant avec rage dans les interstices du bois de mon lit renversé, ainsi que dans les plinthes. En effet, j'apprends au passage que les bestioles logent dans du bois ! Et encore, elles choisissent leurs victimes : mes deux colocatrices russes sont indemnes ! Mon sang exotique, sans doute...
   Pour finir et en épargnant les détails de cette extermination massive, l'opération est couronnée d'un succès total et j'aurai la paix jusqu'à la fin de notre séjour. La vie à Leningrad commence à prendre des couleurs agréables.

la suite suivra...

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