Le blog de Flora

memoires

Bribes de mémoire 44. Débarquer à Leningrad (janvier 1971)

20 Septembre 2009, 20:52pm

Publié par Flora

   Un an est passé depuis ma photo d'étudiante moscovite... Mes cheveux ont poussé. Je suis à Leningrad pour six mois, à l'Institut Pédagogique Herzen, derrière Nevski Prospekt. En effet, le système a été modifié depuis l'année d'avant : on n'envoie plus en stage linguistique d'un an les étudiants en russe de la quatrième année, mais ceux de la cinquième et pour six mois seulement. Ainsi, à cheval sur les deux régimes (non obligatoires), je profite des deux. Ma nostalgie pour la Russie et pour la vie d'étudiant pleine d'aventures insolites et de dépaysement est trop grande pour refuser une telle opportunité.
   Nous débarquons, après une escale à Moscou qui nous fend le coeur, dans l'hiver inhospitalier sur la Neva. Mon journal témoigne des premières semaines difficiles où je n'ai qu'une envie, c'est de retourner dans la chaleur  moscovite ! Je ne peux même pas imaginer d'aimer un jour cette ville froide, à l'atmosphère humide et au vent pénétrant. La température est loin des - 30° de Moscou, mais le vent gorgé d'humidité rend l'air beaucoup plus glacial. Ville hautaine dans la prétention de ses marbres, de ses palais surgis des marécages de l'estuaire de la Neva, par la volonté de son tzar, personnage hors du commun et fascinant, Pierre le Grand. La ville a alors deux siècles et demi, aristocratique, majestueuse, érigée par les plus grands architectes français et italiens de l'époque, incarnant la volonté farouche et sans concession de Pierre Premier de se tourner vers l'Occident. Il nous manque la chaleur provinciale de l'immense village qu'est Moscou. Nous nous promenons dans un gigantesque musée, un peu délabré certes, mais un musée quand-même ! J'ai six mois devant moi pour l'apprivoiser, pour m'y attacher et pour rencontrer le grand amour en la personne d'un beau et ténébreux Bulgare...

la suite suivra...  

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Bribes de mémoire 43. fin de l'aventure Natacha

5 Septembre 2009, 19:11pm

Publié par Flora

   Je me suis égarée bien loin de Moscou et de mes vingt ans ! Il faut cependant que je raconte la fin de notre aventure avec Natacha. Elle est étudiante en histoire, brillante, vive, pleine d'humour et très belle : brune avec des yeux magnifiques (mis en valeur par un minutieux maquillage) dont la couleur oscille entre le gris et le vert, selon celle du jour. Elle a, naturellement, beaucoup de soupirants. Dans notre promiscuité forcée, nous pouvons observer de près la technique de séduction de la femme russe : faire languir à l'extrême le pauvre jeune homme, déjà sous hypnose comme un lapin dans les phares d'une voiture, en le mettant en concurrence autant que possible. Le sommet de l'art arrive au moment où elle en invite trois ou quatre à la fois dans notre petite chambre et pendant qu'ils s'escriment pour ses faveurs, elle brille dans le cercle magique, telle une reine entourée de ses vassaux !... Avec Marie, nous assistons, médusées, à ce spectacle inimaginable chez nous !
   Avec cela, Natacha est une vraie fille provinciale, romantique, pudique à l'extrême qui ne se déshabille que dans le noir, sous sa couette et je suis à peu près certaine que les soupirs de ses amoureux transis n'ont jamais été récompensés !
   Nous vivons des mois joyeux en sa compagnie, nous initiant au thé russe auquel elle ajoute une cuillerée de confiture maison à la place du sucre. Elle nous apprend un russe savoureux et riche. Un jour, la foudre nous tombe dessus : la police débarque dans notre chambre pour perquisition ! (Un nouveau pan du vocabulaire à apprendre...) Les deux policiers mornes nous demandent de vérifier s'il ne manque pas quelque chose dans nos affaires. Effectivement, en cherchant, nous constatons la disparition de quelques uns de ces pantys en couleur, très à la mode fin des années soixante, avec de la dentelle sur la bordure qui devait dépasser de sous la minijupe. Ils les retirent triomphalement du fond des bottes de Natacha...
   Nous apprenons dans la foulée qu'une plainte a été déposée contre elle par d'autres filles qui l'avaient prise sur le fait de chiper leurs affaires dans la douche ou dans leur chambre. Un "tribunal des camarades" (tovarichtcheskiï soude) est même instauré au parfum d'un vrai procès stalinien auquel nous sommes convoquées pour témoigner. Angelina, notre Bulgare me déçoit gravement en se donnant à coeur joie dans l'accusation comme pour s'attirer les bonnes grâces. Dans un sentiment de profond écoeurement, je défends Natacha... 
   Elle passe 24 h au commissariat et tente de se taillader les veines avec une lame de rasoir prise lors de la perquisition. Nous recevons un coup de fil nous invitant à venir la chercher. Elle est exclue de l'Institut Lénine et autorisée de s'inscrire à l'Institut Kroupskaïa (la femme de Lénine), moins prestigieux... Nous ne la reverrons plus.
la suite suivra...

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Bribes de mémoire 42. Vieille histoire, coq à l'âne

28 Juillet 2009, 19:39pm

Publié par Flora

   Plein été, période des vacances qui ralentit la vie en France et ouvre une sorte de parenthèse. De rares personnes échouent sur la blogosphère et encore plus rares sont ceux qui laissent un commentaire... Mais, puisqu'on écrit un blog avant tout pour soi-même, n'est-ce pas, disons-nous pour nous consoler ! Et merci à ceux qui s'y arrêtent!
   J'avais décidé, il y a bien longtemps que ces "Bribes de mémoire" sauteraient du coq à l'âne, feraient un pied de nez à la chronologie, m'offrant une liberté aussi complète que possible, pour préserver le plaisir des vagabondages. Cela représentait aussi un habile subterfuge pour dissimuler les trous dans ces oripeaux effilochés : en effet, je me rends compte tous les jours, à quel point ma mémoire devient sélective.  
   Cela permet également d'enjamber certains cadavres, de remettre quelques pelletées sur l'indicible... De dresser un panorama du passé non pas idéalisé mais vrai, avec une vérité dont certains aspects devaient passer dans ces trous... de la mémoire. Je ne suis pas pour l'exhibitionnisme, d'autant que ce passé n'appartient pas qu'à moi. J'ai encore en mémoire la première lecture des Confessions de Rousseau, par endroit m'ayant mise franchement mal à l'aise ! Non pas que j'aurais des secrets lourds à cacher, simplement la lecture rendue publique impose une certaine pudeur et j'ai horreur de ceux qui vous invitent à regarder par le trou de la serrure ! Raconter donc la stricte vérité mais se réserver le droit de trier parmi les souvenirs.
   Pour alléger ces propos et pour passer à tout autre chose (démonstration du coq à l'âne ?), une vieille histoire me revient en mémoire. Je vous dirais que je ne pense pas être une belle-mère possessive, envahissante et qui considérerait la femme de son fils comme une rivale. Ma mère ne m'en a jamais montré l'exemple, ni ma propre belle-mère n'en a donné le sentiment. Cette histoire m'aurait servi à jamais de mise en garde.
   Dans le petit village de mes vacances, il y avait un garçon, de quelques années plus âgé que moi. Selon mon habitude, je le regardais de loin, à la dérobée, pour qu'il ne puisse même pas soupçonner que je le trouvais beau comme un dieu... Une seule fois nous nous sommes rapprochés, dans un bal du village où il m'a invitée à danser et je défaillais de plaisir, sans même lever les yeux sur lui ! Fils unique, il vivait avec sa mère, veuve et qui plaçait tous ses espoirs en lui. Ce garçon était bon élève et on le poussait vers des études supérieures, à quelques 150 km plus loin. Pour la mère, cela semblait sacrifice insurmontable !  Elle s'est donc employée à tous les chantages pour le garder près d'elle. En dernier lieu : "Si tu pars, je saute dans le puits !" (il faut dire qu'à l'époque, c'était beaucoup plus facile, chaque maison étant équipée d'un puits à balancier...) Le garçon n'y a pas cru et il est parti. Aussitôt, la mère a mis sa menace à exécution... La fin de l'histoire ? Beaucoup plus tard, il a épousé son institutrice, de presque vingt ans son aînée et qui ne pouvait plus avoir d'enfant...
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Bribes de mémoire 41. Communisme et religion

22 Juillet 2009, 15:11pm

Publié par Flora

   Je reviens aux histoires anciennes après une pause relativement longue. "Tout est matière à, réflexions, à condition que l'on s'en donne la peine" ai-je dit il y a peu... Un ordinateur qui rend l'âme, effaçant d'un seul coup des années de votre histoire consignées, vous obligeant à un sevrage devenu petit à petit salutaire, vous ramenant à une autre réalité... Cependant, faut-il chercher, obstinément, un sens à tout ce qui nous arrive ; existe-t-il des événements complètement hasardeux, réconfortants ou déstabilisants dans leur gratuité, selon les convictions de chacun ? Chercher systématiquement un sens reviendrait à supposer  une planification, une orientation des événements par un principe supérieur et nous ne serions que de simples marionnettes dans ce jeu-là. Cela peut être réconfortant car nous n'avons pas à nous casser la tête, on prend soin de notre destin, comme dans un régime totalitaire que je connais bien. C'est décervelant mais confortable. Ce système de pensée a ses failles, le rôle du simple pantin étant peu ambitieux et encore moins enthousiasmant ; de plus, il faut expliquer l'origine du mal, si tentant parfois... On introduit donc le  fameux "libre arbitre", notion bancale qui rend l'édifice hybride et incohérent. Mais encore une fois, ce n'est que ma "cuisine philosophale", rustique et sans prétention.
   Dans la Hongrie communiste, l'Eglise est officiellement partenaire de l'état. Je suis baptisée, je fais ma communion et ma confirmation et je suis le catéchisme durant plusieurs années. Le curé, en soutane, vient à l'école pour distiller les fondements de la foi, les histoires de l'Ancien et du Nouveau Testaments, après les cours qui nous apprennent que la religion est l'opium du peuple ! Mais nous sommes, enfants, déjà rompus à la schizophrénie ambiante qui nous enseigne à jongler entre discours officiel et vérité sous-jacente !
   Ma famille paternelle est catholique, ma mère vient d'une famille protestante. On a du mal à imaginer les engagements exigés de ma mère concernant la future foi de ses enfants à naître dans la vraie voie catholique ! Ma grand-mère paternelle qui elle-même va rarement à l'église, m'oblige à suivre les messes du dimanche, avec communion chaque premier dimanche du mois. Les plus pénibles étant les confessions qui précèdent l'hostie collant immanquablement au palais et que l'on n'a pas le droit de toucher avec les dents, sous peine de mordre le corps du Christ lui-même !
   Le confessionnal... Je suis terrorisée rien qu'en passant près de son mystère ténébreux. Dedans, je m'agenouille devant le moucharabieh qui laisse deviner une oreille grasse collée contre la grille et qui attend avec ennui, avidité ou nonchalance mes maigres confessions que j'ai du mal à réunir depuis la veille...
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Bribes de mémoire 40. Angelina et les Indonésiens

24 Juin 2009, 13:22pm

Publié par Flora

   Angelina, notre mystérieuse Bulgare qui partage notre chambre nous entraîne vers des aventures insolites. C'est une belle fille aux cheveux longs et soyeux, aux yeux très noirs. Son appareil dentaire n'altère en rien sa beauté ni son caractère entreprenant. Elle a 3-4 ans de plus que nous mais avec le temps, nous apprenons à nous méfier de chacune de ses affirmations. Elle dit que son père est diplomate ayant été en poste à Moscou et qu'il a laissé, après son départ vers un autre poste, ses deux filles dans de vagues études de philologie. Sa mère est française, retournée en France après le divorce. Angelina vient de quitter les quartiers "ghetto" du corps diplomatique pour notre antique "Arche de Noé". Cependant, elle garde de nombreux contacts avec ces milieux-là et entend nous en faire profiter, Marie et moi.
   Il est difficile d'imaginer, à l'aune des temps modernes, les deux filles de 22 ans que nous sommes, avec l'innocente naïveté de collégiennes  -  et encore, celles des petites classes ! Il n'y a que notre curiosité qui surpasse notre naïveté. Angelina nous amène chez ses amis diplomates indonésiens. Nous sommes ainsi invitées dans des soirées indonésiennes ! A l'entrée de l'immeuble, devant l'immanquable cahute avec le policier armé et frigorifié dans le frimas russe, Angelina nous conseille d'éviter de parler russe. Nous sommes reçues avec chaleur et courtoisie dans ces soirées dansantes insolites où la langue de la communication est le russe ou l'anglais (que nous ne parlons pas). Est-ce le vocabulaire russe très limité de nos hôtes qui nous donne l'impression que décidément, les Indonésiens sont très énigmatiques... Lubis, la quarantaine dégarnie est de Sumatra. Il manifeste une irrésistible attirance pour Marie, ses cheveux blonds, ses yeux bleus et surtout, il est fasciné par les sourcils qui se touchent ! La sympathie semble réciproque et dure toute l'année de notre séjour à Moscou et même l'année d'après, à Léningrad d'où nous revenons en visite de quelques jours et logeons chez Lubis, en tout bien tout honneur. Quant à moi, mon "flirt" est un authentique prince de Java, longiligne autant que Lubis est replet, et très fin pianiste, danseur aux allures de félin. Je me souviens de son regard indéchiffrable derrière des paupières à peine fendues. Chose inimaginable de nos jours : je chaperonne Marie dans ces rendez-vous galants, tout comme elle me servira de confidente dans d'autres circonstances. Autres temps, autres moeurs... Tout simplement, nous avons grandi moins vite que les filles de maintenant et cela, sans l'ombre d'un jugement nostalgique de ma part...
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Bribes de mémoire 39. Voyage en Ouzbekistan

13 Juin 2009, 20:17pm

Publié par Flora

  Notre premier grand voyage vraiment dépaysant nous mène en Asie Centrale, en Ouzbékistan. Nous décollons de Moscou, encore enneigé, un peu avant minuit, pour atterrir dans le printemps ouzbek à Samarkand. N'ayant jamais quitté la Hongrie auparavant, je savoure le dépaysement total !
   Nous sommes logés dans des foyers d'étudiants, désertés pendant les vacances scolaires. Les 2-3 garçons de notre groupe assurent héroïquement le rôle de gardes du corps auprès de la quinzaine de filles : nos hôtes nous mettent en garde contre les velléités de promenades après le coucher du soleil, même accompagnées ! Il est vrai que le vernis du régime communiste qui prône l'égalité de la femme est assez mince dans ce pays à l'écrasante majorité musulmane qui pratique ouvertement certaines coutumes ancestrales. Ainsi, lorsque nous demandons la signification des 3-4 foulards noués autour de la taille des petits vieux barbus, aux costumes traditionnels, on nous répond sans sourciller que c'est le nombre d'épouses qu'ils possèdent ! Et pourtant, la loi interdit la polygamie... Les belles brunes aux longues tresses et aux robes bariolées sont des biens précieux. Ceci dit, elles vont désormais à l'école, même à l'université. Le dentiste qui soigne ma rage de dent à Boukhara est une femme. Impitoyablement, elle perce l'abcès sous ma lèvre spectaculairement enflée, et pour tout soin post-opératoire, elle ramasse un peu de poudre carmine de permanganate répandue au fond de son tiroir et elle me le donne dans un bout de papier journal !... Fallait-il avoir une santé résistante à toute épreuve ! Le traitement s'avère efficace et l'abcès guérit rapidement, sans l'ombre d'un antibiotique !
   Nous découvrons les vestiges féeriques d'une culture jadis florissante, l'observatoire de Tamerlan, les mosquées imposantes aux coupoles et murs recouverts de céramiques multicolores où la représentation de l'homme est bannie : restent les motifs floraux et géométriques dans une harmonie époustouflante. Nous visitons une école coranique à l'intérieur de la mosquée : enfants et adolescents sagement agenouillés devant leur Coran à déchiffrer inlassablement.
   Souvenir romantique : à mon grand étonnement, et malgré ma rage de dent à peine soignée, le fils du président de l'université, un de nos accompagnateurs, m'invite à me présenter sa soeur, geste sans doute propre à gagner ma confiance... Je suis reçue avec une extrême gentillesse dans une chambrée de filles qui me déguisent en "ouzbétchka", en costume et petit bonnet traditionnels multicolores. Le beau jeune homme m'invite à une promenade à la soirée tombante... Ma naïveté légendaire balaye toute méfiance et je pars avec lui, encostumée, ma rage de dent en voie de guérison spectaculaire, pour déambuler dans la vieille ville aux habitants retirés dans leurs maisonnettes trapues. Il ne trahit pas ma confiance et je garde un souvenir attendrissant de cette balade autour de l'étang, sous les arbres en fleurs, dans la tiédeur parfumée de la nuit de Boukhara...
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Bribes de mémoire 38. "Bureaucrates de tous les pays..."

3 Juin 2009, 16:10pm

Publié par Flora

  Justement, ces voyages ! Sur la photo (qui ne le dit qu'aux connaisseurs), je suis à Tbilissi. Avec nos cartes d'étudiant, nous avons droit à 50% de réduction sur les vols d'Aéroflot et dans les trains. Nous en profitons pour parcourir des espaces démesurés (surtout au regard des 93000 kilomètres carrés de notre minuscule pays). Chaque sortie est précédée d'au moins quinze jours de démarches bureaucratiques en quête des tampons tout-puissants dans des bureaux aux relents de KGB  -  où l'on se sent obligatoirement suspect de quelques mystérieux méfaits  -  pour obtenir l'autorisation de dépasser les 30 kilomètres de périmètre alloués. (Au demeurant, nous n'avons jamais été contrôlés par la suite! L'essentiel est d'impressionner convenablement au départ et le quidam restera de lui-même dans les clous...)
   Nous connaissons bien l'atmosphère intimidante des bureaux de toutes sortes où le simple fait de posséder un tampon confère la stature de tout puissant à un vulgaire guichetier qui se cache souvent derrière la vitre opaque d'une fenêtre-guillotine. Celle-ci ne se soulève que de quelques centimètres pour laisser glisser la feuille demandée, au risque de vous sectionner les doigts... dans nos fantasmes. Comme un coq imbu de son importance, pérorant sur son tas de fumier, ces ronds de cuir de l'état totalitaire ont tous un comportement standard qui consiste à arborer une attitude hautaine, au mieux condescendante, sinon soupçonneuse et sévère, pour vous ratatiner dans votre condition de paria à leur merci : ce ne sont pas eux qui sont à votre service, mais à l'exact contraire ! Combien de fois je remplis un simple formulaire, le trac au ventre pour ne pas faire une seule petite rature en me trompant entre majuscule ou minuscule, sous peine de voir ma feuille déchirée et jetée à la figure ! Ceci dit, le fonctionnaire hongrois nous semble la jovialité personnifiée comparé aux confrères russes, champions de toutes catégories de la rudesse !
   Et lorsque j'ai eu affaire à un guichet de commissariat en France pour un visa de séjour, je me demandais de quoi pouvaient bien se plaindre les Français, enfants gâtés de la paperasse...?
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Bribes de mémoire 37. Vie estudiantine à Moscou en 1969-70

27 Mai 2009, 17:32pm

Publié par Flora

   Nous nous adaptons rapidement à la vie en étroite communauté, pour ne pas dire promiscuité. La cité U que je viens de quitter en Hongrie était flambant neuve mais nous étions deux fois quatre pour un ensemble de deux chambres séparées d'un long espace bureau-étude.
   Ici, tout est vieillot et les habitudes sont différentes. Un long couloir dessert les chambres où sont logés étudiants africains, tchèques, polonais, hongrois, panachés de Russes. Les Ouzbeks se regroupent entre eux après le virage. Les fumets de mouton excessivement gras de leur festin de fin de semaine nous soulèvent le coeur. La dizaine de chambres de notre virage a une seule cuisine en commun, avec une cuisinière qu'il faut guetter et prendre d'assaut si on veut préparer un petit dîner. Et surtout, ne pas quitter des yeux la moindre papinette (cuillère en bois) si on veut la retrouver... Une fois par mois, chaque chambre, à tour de rôle, doit accomplir la corvée du ménage qui consiste à évacuer les déchets de cuisine sobrement accumulés dans un coin et à laver le sol du local et tout le couloir ! Notre logement d'étudiants en Hongrie nous semble un hôtel de luxe à côté, sans parler des récits de nos camarades ayant fait un séjour linguistique en France et qui nous décrivaient leur chambre où ils étaient logés seuls !  Luxe inimaginable ! Ceci dit, la chaleur du troupeau a quelque chose de rassurant et on apprend à ajuster ses exigences à celles des autres !

   Le plus dur est de nous accommoder aux toilettes communes où les cabinets sont bien séparés mais dépourvus de portes ! Ainsi, un rapide coup d'oeil vous permet de trouver la place libre... Pas d'abattant, l'usage veut que l'on se perche au-dessus de la cuvette. Après quelques semaines de "pas le choix" qui est un puissant élément d'acclimatation, nous acquérons l'habileté d'équilibristes de nos voisines russes qui ont l'habitude de lire leur journal dans cette délicate position, pendant ce temps perdu ! Le phénomène ne concerne pas exclusivement notre antique Arche de Noé, il se vérifie, avec des variantes selon la couleur locale des républiques visitées, dans tous nos voyages à travers l'Union Soviétique !
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Bribes de mémoire 36. Moscou, 1969...

15 Mai 2009, 12:26pm

Publié par Flora

   Je tiens un journal, quasiment au jour le jour, avec le charme des impressions sur le vif, dans un style télégraphique, en hongrois assaisonné de phrases en russe  -  couleur locale  -  comme si j'éprouvais déjà la nécessité de fixer le temps. Un cahier pour les dix mois à Moscou (nous l'écrivons même en grande partie à deux voix avec Marie) et un autre pour les six mois de Leningrad. Je les ai maintenant avec moi. Souvent, je les enfouis dans mon "capharnaüm" du deuxième étage, éloignant le danger de m'y plonger avec délice et le remords de perdre mon temps dans ces vagues nostalgiques somme toute stériles. Il suffit que je les ouvre pour retrouver, intacte, la jeune étudiante de 22-23 ans que j'étais alors, les sentiments qui m'agitaient et qui n'ont pas pris une ride avec la fraîcheur de leur impitoyable et candide sincérité.
    Malgré ce document précis, ce n'est pas la peine de me lancer dans une tentative de restitution chronologique. Je préfère les flashs qui éclairent capricieusement telle ou telle image figée par la mémoire. Des impressions qui remontent à la surface.
   Nous sommes une quinzaine d'étudiants hongrois, majoritairement des filles pour deux garçons (ils sont toujours peu nombreux en fac de lettres). L'habit de frères anges gardiens est tros gros pour eux, personne n'a envie qu'ils l'endossent. Le vieux bâtiment où nous sommes logés est à deux pas du métro. A l'entrée, un cerbère veille à ce que tous les passages soient filtrés. Nous devons présenter nos cartes d'étudiants avec photo, même au bout d'un an, alors qu'il nous voit passer plusieurs fois par jour. Même les mains glacées sur les provisions par moins 30° dehors : le règlement est sacré ! Les visiteurs éventuels doivent déposer leurs cartes ou papiers d'identité et le N° de la chambre où ils se rendent afin qu'il puisse les rappeler à l'ordre d'évacuer les lieux avant minuit dernier délai.
   La décoration de la chambre nous semble tellement rustique que nous l'agrémentons immédiatement des rideaux et d'un tapis pour la rendre plus douillette. Une fois par semaine, deux fils se tendent à travers l'espace pour sécher notre petite lessive, à tour de rôles, et les visiteurs de notre Natacha, grande allumeuse devant l'éternel, doivent jongler pour traverser ce labyrinthe. Au-dessus de mon lit en fer, des posters de Jimmy Hendricks et des reproductions des icônes de Roubliov, en bonne entente, ne dérangent qu'une prof de la fac, venue nous rendre visite. Je refuse de les décoller.
 

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Bribes de mémoire 35. Stage linguistique à Moscou

6 Mai 2009, 14:03pm

Publié par Flora

   Je suis en quatrième année d'études universitaires, d'une formation exigeante qui en comporte cinq, en vue de devenir professeur de russe et de français au lycée. La section du russe propose un stage d'un an à Moscou, de septembre à fin juin, avec des cours et des examens pour étudiants étrangers. Étrangers nous ne sommes pas vraiment car nous faisons partie de la grande famille du bloc socialiste dont les codes nous sont habituels. Une famille dont les membres ne se sont pas librement choisis et qui ne tient, d'ailleurs, que par la volonté musclée et sans appel du chef de famille...
   Le russe est obligatoire à l'école, nous l'apprenons à partir de dix ans et pendant au moins huit années. On pourrait imaginer que toute la jeunesse est bilingue mais le résultat est plutôt catastrophique comme pour tout ce qui est forcé. Pour moi, c'est un jeu merveilleux de m'exprimer dans un autre univers sonore. Pourtant, pendant les quatre premières années d'apprentissage, j'ai un professeur lamentable, pauvre femme ayant subi une formation en accéléré, avec quelques leçons d'avance sur nous. Au lycée, je suis dans une section "spéciale russe", à cinq heures par semaine, avec un jeune professeur enthousiaste qui a su nous insuffler des vocations, sachant desserrer les cadres stricts du programme rébarbatif pour nous initier à la grande littérature russe (que je dévore avec émerveillement et vertige).
   Cette quatrième année donc, nous débarquons dans un Moscou de fin d'été, d'une douceur trompeuse et bientôt sévèrement démentie. 36 heures de train dans des cabines pour quatre personnes, larges couchettes très confortables, samovar au bout du wagon et accompagnateur/contrôleur serviable aux petits soins pour les passagers. Long arrêt à la frontière où nous nous retrouvons, ébahis, suspendus en l'air, le temps de changer les roues pour un écartement plus large sur les chemins de fer russes. Ce n'est que le premier signal du dépaysement !
   Nous sommes logés dans un vieux bâtiment assez délabré mais qui a l'avantage de se situer près du lieu de nos études : au "Pedagoguitchesski Institoute imeni Lénina", nous pouvons faire le trajet à pied. Les chambres ne sont pas grandes, il y a juste de la place pour quatre lits en fer, une table, deux chaises et une penderie pour quatre locataires ! Comme nous sommes obligés d'avoir nos affaires d'été comme celles d'hiver, nous stockons la plus grande partie dans nos valises sous notre lit.
   Nous sommes deux Hongroises et deux Russes par chambre. Avec mon amie Marie, nous découvrons donc Natacha, étudiante en histoire et Angelina, une belle et énigmatique Bulgare : les deux s'avèreront sources d'aventures insolites...
 

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