Le blog de Flora

memoires

Album de famille

10 Avril 2013, 19:01pm

Publié par Flora bis

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Je feuillette l'album-photos. Les clichés exhalent les ambiances heureuses des temps révolus. La mémoire, complice bienveillante, restitue les atmosphères joyeuses. Forcément joyeuses, celles des retrouvailles... 

családi látogatás

   Les grandes réunions de famille... Une fois l'an, le plus souvent en été, ajoutant de la chaleur du soleil à celle des sentiments, dix à douze personnes s'immobilisent devant l'objectif. Pose banale, sans la moindre recherche artistique, avec le seul souci de "caser" tout le monde dans le cadre du souvenir. D'un été à l'autre, les enfants grandissent, se marient, des bébés naissent  -  seuls les vieux ne changent pas. Éternels. Ils ont toujours été vieux, leurs rides semblent immuables. Tout juste s'ils se tassent un peu, d'année en année, fidèles à l'appel, comme pour nous rassurer de notre propre éternité...

   Entre deux photos, des mois d'éloignement, de peines et de joies. Soudainement, une silhouette manque. Divorce. Une autre: crise cardiaque. Un couple de vieux, partis main dans la main. Les rondeurs rieuses d'une tante, réduites à quelques ossements sous terre. L'oncle, la blague toujours aux lèvres, fantôme désormais muet sous la dalle. On fait le compte. A qui le tour, lorsque les bastions protecteurs de l'enfance s'effondrent, un par un?...

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yvette Moret, une vie de sage-femme au siècle dernier (extraits) 4.

7 Avril 2013, 10:08am

Publié par Flora bis

Yvette NEW Il n'y avait qu'un médecin qui acceptait d'y aller. Un jour, en arrivant, il tombe en plein milieu d'une scène de ménage. La femme allait balancer un pot de crème à la figure du mari, et en ouvrant la porte, c'est le médecin qui l'a reçu. Furieux, il est allé se débarbouiller tant bien que mal à sa voiture, puis il est retourné dans la maison pour soigner l'enfant pour qui on l'avait appelé. Ils avaient certainement bu... Une autre fois, il y a eu le meurtre d'un homme que les assassins ont enterré dans la cour, mettant les cochons par-dessus pour qu'ils piétinent le sol. On ne l'a retrouvé que très longtemps après. J'y allais sans rien, sans montre, ni bijoux. A partir de janvier 1948, j'avais une voiture, mais avant, je me déplaçais, été comme hiver, en vélo. Une nuit de verglas, j'ai glissé avec le vélo et je suis tombée dans la neige, perdant mes lunettes. Je me souviens les avoir cherchées à plat-ventre, à tâtons, ma sacoche éparpillée dans la neige.

   La seule chose qui m'était pénible c'était accoucher une femme qui avait bu. Un jour, je suis tombée sur une cliente qui ne savait même pas qu'elle accouchait. Il y avait beaucoup de naissances en ces temps-là. J'ai connu une femme que j'aimais bien, qui, à trente-quatre ans, en était à son dix-huitième... Parfois, je l'ai accouchée deux fois la même année. Ca s'est arrêté à la mort de son mari. Sur les dix-huit, elle en a élevé dix-sept avec beaucoup de soin.

  Un autre épisode me revient: je m'occupais de la femme dans la chambre, tandis que le mari attendait dans la cuisine. Tout d'un coup, elle me demande: 

-  Où est Jean? Je crois qu'il est sorti depuis un moment.

Je passe le nez, personne dans la cuisine. J'ouvre la porte  -  il pleuvait à verse dehors  -  et je découvre le mari, un grand gaillard, allongé de tout son long dans la boue, sans connaissance. J'ai dû frapper chez les voisins pour qu'ils appellent un médecin. Ainsi, pendant que j'accouchais la femme, le médecin ranimait le mari. (...) 

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Yvette Moret, une vie de sage-femme au siècle dernier (extraits) 3.

22 Mars 2013, 11:37am

Publié par Flora bis

Yvette NEW La plupart des accouchements avaient lieu à la maison. Les femmes devaient passer trois visites auparavant, faute de quoi elles ne touchaient pas les allocations. Ces visites servaient à déceler une éventuelle anomalie, surtout celle du huitième mois. L'échographie n'existait pas, mais une mauvaise position pouvait se vérifier à la radio, les bruits du coeur s'entendaient bien au stéthoscope. Si, à la main, on sentait le bébé de travers ou un bassin trop étroit, on savait très bien qu'il fallait une césarienne, on les dirigeait vers une maternité. En cas d'inattendu, il fallait appeler une ambulance pour les "monter", l'hôpital se trouvant dans la ville haute. Le plus dur était de trouver un téléphone, la plupart des gens n'en avaient pas. Mais tout cela était exceptionnel.

   Les trois-quarts des naissances se font naturellement. On reparle de nouveau d'ouvrir des "maisons de naissances", en redonnant plus de responsabilité aux sages-femmes. Ce serait une bonne chose. Quand on voit les médecins déclencher des accouchements pour des raisons de confort personnel, pour ne pas y passer la nuit, pour ne pas travailler le dimanche... On n'a jamais vu autant de césariennes! Pour gagner du temps! J'ai toujours dit que c'était un métier de femme. Il faut une certaine compréhension de cette douleur-là: un homme ne peut pas comprendre ça!

   J'habitais le quartier saint-Marcel. Non loin, se trouvait la Cité d'urgence. Les Allemands avaient érigé d'énormes baraquements, destinés à héberger les soldats, la gare de Laon était très importante dans le transit militaire. Les occupants partis, on a transformé ces baraquements en petits logements d'urgence, puis on en a construit d'autres sur le même modèle. Au départ, c'était pour les gens dont la maison avait été démolie par la guerre. On l'a appelée la Cité Abbé Pierre, puisque c'était sa campagne d'hiver 1954 qui avait déclenché ces constructions. Progressivement, on a regroupé là tous les "cas sociaux". Certains travaillaient, mais la plupart vivaient de divers trafics. C'est devenu une concentration de gens en situation précaire. (...)

à suivre

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Yvette Moret, une vie de sage-femme au siècle dernier (extraits) 2.

25 Février 2013, 09:57am

Publié par Flora bis

Yvette NEW (...) Mes études ont pris fin en même temps que la guerre. Je suis d'abord revenue chez mes parents à Laon; cela faisait longtemps que je ne les avais pas vus. Avec les bombardements, la gare, la poste, l'hôpital avaient été démolis, il n'y avait aucun moyen d'avoir des nouvelles. Pendant longtemps, je ne pouvais même pas savoir si j'avais encore des parents...

   J'avais le choix de travailler dans une maternité ou dans un hôpital, mais je voulais m'installer à mon compte: je rêvais d'être indépendante. J'ai donc mis une pancarte sur la porte. (...)

    Les quartiers de la ville étaient en grande partie sinistrés, les habitants s'étaient réfugiés à la campagne, et il fallait y aller! Et en vélo! J'ai acheté un vélo d'occasion, sans dérailleur. J'ai trouvé une maison à louer, fort sinistrée, la plupart des pièces avaient des trous dans le plafond. Mon père a emprunté une voiture à cheval, nous l'avons chargée de quelques meubles: une armoire, un poêle, une table, trois chaises, et j'ai emménagé. Ma mère était affolée, me voyant partir toute seule là-bas, mais mon père, une fois de plus, m'a soutenue: "Tu as une chance, prends-là!"

   Alors, je me suis installée. C'était le début de l'hiver. La première nuit, j'ai été appelée pour un accouchement. Je suis sûre qu'au moins deux tiers des accouchements se déclenchent la nuit! Les vieilles dames disaient: "C'est normal, ils sont faits la nuit!", ce qui n'est pas une explication rationnelle...

   Aux accouchements, il fallait ajouter les soins infirmiers. L'hôpital étant sinistré, on gardait les malades le moins longtemps possible. (...) De toute façon, nous devions savoir faire des perfusions aux femmes en salle de travail, des piqûres, des intraveineuses, des pansements, des suites de couche... En ce temps-là, les antibiotiques n'existaient pas. La Sécurité sociale a été instaurée par le général De Gaulle dès 1945. Les gens vraiment nécessiteux avaient droit à l'assistance médicale gratuite. Tout cela faisait beaucoup de travail. (...)

à suivre

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Yvette Moret, une vie de sage-femme au siècle dernier (extraits)

20 Février 2013, 11:13am

Publié par Flora bis

   Dans notre revue littéraire "Hauteurs" n° 13 (mars 2004), j'ai recueilli et retranscrit le témoignage d'une sage-femme qui a commencé ses activités à domicile, juste après la deuxième guerre mondiale. En relisant l'entretien (j'ai supprimé mes questions), j'ai décidé d'en publier des extraits sur ce blog. Il se trouve que cette sage-femme a été ma belle-mère... 

 

 Yvette NEW  Mes études de sage-femme à Reims ont coïncidé avec la guerre. Les Allemands occupaient l'hôpital Maison Blanche qui s'est retrouvé dans ce qui est aujourd'hui le musée, près de la basilique Saint-Remy. Il y avait donc un nombre de places très limité. (...) Que d'acharnement pour en arriver là!

   Ma mère avait blêmi en apprenant ma décision:  "Ma fille, tu ne sais pas de quoi tu parles!"

   En ce temps-là, on disait encore aux filles de seize ans qu'on achetait les bébés! Quand mon père est rentré de son travail  -  il était mécanicien, conducteur de locomotive,  -  elle lui a dit:  "J'ai demandé à Yvette ce qu'elle voulait faire, et tu te rends compte de ce qu'elle m'a répondu: sage-femme!" 

   Mon père m'a regardée: " Je crois que tu as raison, ça doit être un beau métier!"

   Je connaissais la sage-femme qui m'avait mise au monde. Elle disait: "Dans ce métier, on n'a pas de patron!" Être responsable de soi, prendre les choses en main... Et puis, étant fille unique, j'ai toujours souhaité avoir des frères et soeurs et pour moi, un bébé avait beaucoup de prix. Les deux raisons conjuguées ont abouti à ce choix. 

   Les études ont duré deux ans, de 1942 à 1944. A part les vacances, à savoir une semaine à Noël, une semaine à Pâques et un mois en été, il fallait obligatoirement loger sur place. On avait sa demi-journée de repos, une fois par semaine et une vraie journée une fois par mois. Nous étions tous les jours dans le service. (...)

   Dans le dortoir, nous étions huit. Il y avait l'électricité, mais pour le chauffage, c'était un poêle à bois au milieu du dortoir et aussi dans la salle de travail; il n'y avait pas de chauffage central. De temps en temps, quand le bois manquait, nous allions, à deux, en chercher dans le parc et nous ramenions quelques bûches dans nos tabliers. (...) 

à suivre

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A la mémoire d'Yvette Moret sage-femme...

30 Janvier 2013, 12:29pm

Publié par Flora bis

Yvette_NEW.jpg Toute la journée, elle me revenait en mémoire, comme si elle avait voulu attirer l'attention sur le fait qu'elle avait définitivement quitté ce monde il y a tout juste quatre ans. 

   Je l'ai rencontrée en août 1973, une semaine avant notre mariage. Lorsque nous nous sommes saluées, elle s'est mise à pleurer... J'ai su plus tard que ce genre de démonstration de ses émotions était très rare. Elle était plutôt réservée, une présence discrète mais intense. Elle est devenue ma belle-mère.

   En 2004, j'ai enregistré son témoignage pour notre revue: le récit d'une vie de sage-femme dans la France des années d'après-guerre. Une histoire passionnante, riche en anecdotes drôles ou dramatiques, comme la vie elle-même. C'est aussi l'histoire d'une personne rare, semblant solide comme un roc, réservée jusqu'à la froideur apparente... J'ai compris plus tard que cette façade cachait des fêlures qui m'ont permis d'arriver jusqu'à elle, à l'aimer...

   Elle était profondément croyante, d'une foi intime et non démonstrative. Elle disait parfois que sans la rencontre de son mari, elle serait devenue carmélite... Nous avons beaucoup échangé sur ce sujet, dans le respect mutuel de nos différences. Elle était un étonnant mélange d'aspiration hautement spirituelle et de gourmandises terrestres: remarquable cuisinière et pâtissière, aimant les belles choses, vêtements et bijoux... Sans excès, bien sûr, avec la mesure en toute chose.

   A la fin de l'année 1999, son mari s'est fait écraser sur un passage piéton par un chauffard ivre. Plus de cinquante années d'amour sans faille, de liens étroits et tendres se desserrent tout d'un coup... Six ans plus tard, le fils aîné ("dans lequel elle se reconnaissait le plus") meurt à son tour. "Ce n'est pas normal que nos enfants partent avant nous", disait-elle, démunie...

   A la fin de janvier 2009, elle s'est éteinte à son tour. Lassée de l'attente...

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Souvenir d'un vrai hiver...

19 Janvier 2013, 12:45pm

Publié par Flora bis

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   Il neige en France! La belle affaire! Nous sommes en janvier. Ramollis par le confort des temps modernes, oublieux de vrais hivers d'antan mais aussi de ceux qui persistent encore au-delà de l'influence du Gulf-stream... Ils durent parfois la moitié de l'année. Et la vie s'accommode avec.

   J'ai déjà évoqué dans mes "Bribes de mémoire" l'hiver russe que j'avais eu l'occasion de "déguster" pendant le stage linguistique des quatrième-cinquième années universitaires. Il reste un épisode fugace, tellement éphémère que je n'en ai même jamais parlé... Pourtant, j'y repense à chaque fois.

    Les couches successives de neige, jamais balayées, jamais sablées, transformaient les trottoirs en patinoire. Nous sortions du théâtre Bolchoï après un ballet, et en moins de temps qu'il n'a fallu pour m'en rendre compte, je me suis retrouvée par terre, un peu sonnée... Je n'ai pas eu le temps de revenir à moi qu'un géant jovial, genre arbre gigantesque de Sibérie, m'a prise dans ses bras, me décollant du sol, brillant comme un miroir. "Что с тобой, моя радость?" ("Qu'y a-t-il, ma joie?") a dit la moustache givrée avec un large sourire, juste devant ma figure, et cette chaleureuse jovialité a fait fondre le trauma de la chute. C'était si joli, ce "ma joie" dont il me gratifiait, l'inconnue que j'étais et que je demeurais pour lui. Ma mémoire a gardé cette chaleur intacte, malgré les quarante deux ans passés depuis que, avec précaution, il m'a redéposée sur terre...    

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Une histoire vraie

14 Novembre 2012, 23:13pm

Publié par Flora bis

PHOTO 33317 apx 500    Cela s'est passé il y a au moins vingt-cinq ans... 

   En poste à Istanbul, nous sommes en vacances à Laon. Après une soirée de cinéma à Reims, nous entamons les 50 km du retour. Digne d'un mois de juillet dans l'Aisne, il tombe des cordes sur la route nocturne. Nous devisons tranquillement à propos du film, je rêvasse en regardant les ombres profondes du paysage, lorsque j'entends un cri affolé: "Le camion! Le camion!..." En face de nous, deux énormes phares du mastodonte qui a quitté sa trajectoire et fonce sur nous. Gilbert n'a le temps que de donner un violent coup de volant vers la droite. Le bas-côté trempé nous envoie au fond du fossé qui borde la nationale à cet endroit. Le camion disparaît dans la nuit. La R 18 break s'assoit sur son coffre, le mouvement me semble très lent et presque doux comme un mouvement de valse...

   Hébétés, nous nous extrayons de la voiture et remontons la pente raide et glissante, à quatre-pattes parmi les orties, éclairés juste par les phares restés allumés. Tout d'un coup, une moto s'arrête à côté de nous: deux petits jeunes en descendent et, de main de maître, ils prennent la situation sous leur commandement. Ils stoppent une camionnette, puis un gros semi-remorque, ils barrent la route nocturne, balayée par le déluge. Ils envoient la camionnette chercher un câble de remorquage dans les environs, tandis qu'ils guident le semi-remorque pour qu'il puisse se mettre en travers de la route et remonter notre voiture, disparue dans le fossé, de tout son long...

   Cela dure presque deux heures sous la pluie battante. Tout le monde est trempé. Nous sommes spectateurs impuissants des manoeuvres. Les petits jeunes, un garçon et une fille d'à peine vingt ans, en vrais chefs d'orchestre, dirigent les opérations jusqu'au bout. Nous échangeons quelques mots à la fin. Ils sont en partance pour Annecy, leur lieu de vacances, à plusieurs centaines de kilomètres de là. Sans hésitation, ils nous ont offert deux heures de leur route, sous le déluge. Sans autre récompense que nos remerciements. Sans même nous laisser leurs noms. Cette nuit-là, nous ne savons pas encore que vingt-cinq ans plus tard, nous habiterons, nous aussi, leur chaleureuse terre du Nord... 

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Le dessin, mon premier amour...

18 Octobre 2012, 18:19pm

Publié par Flora bis

Etel néni    Emmi néni... Ma première professeur de dessin, déterminante, de mes 10 à 14 ans... Depuis des années, elle se décompose tout doucement au cimetière où je lui rends visite, en même temps qu'à mon père et à mon frère.

   Emmi néni était ce qu'on appelle une vieille fille... Elle vivait avec ses parents qui ne connaissaient pas leur chance d'avoir une fille étiolée d'un amour malheureux, pouvant ainsi se consacrer entièrement à leurs vieux jours... Et à son métier! Professeur enthousiaste, n'économisant ni son temps ni sa peine pour découvrir les talents en herbe parmi lesquels j'étais son plus grand espoir... Déçu avec le temps, bien sûr, car la vie en a décidé autrement. 

   Elle était très croyante, pratiquante aussi, prudemment, selon les circonstances d'une époque communiste qui voulait des pédagogues exemplaires, dans la ligne officielle. Elle a tout de même tenté d'infiltrer en nous quelques gouttes de sa foi fervente, censée nous sauver de l'enfer. Je me souviens qu'elle m'a présentée à ses amis  -  deux vieilles demoiselles dans la ville voisine, peintres de thèmes religieux  -  comme son élève la plus talentueuse. Dans la maison encombrée de vieux meubles et de tableaux, de sculptures aux Jésus suppliciés, elles nous ont offert le goûter sur un napperon amidonné. Tandis que je me battais avec ma tasse de chocolat au lait dont la peau m'a toujours plongée dans un dégoût profond, je captais vaguement leurs marmonnements mystérieux autour de sujets au parfum  clandestin...

   Un après-midi par semaine, Emmi néni réunissait quelques élèves pour un atelier de dessin. Elle faisait venir des petites vieilles qui posaient pour nous, immobiles, habillées de noir, foulard immanquable sur la tête. Un modèle qui ne bronche pas: idéal pour apprendre le portrait, la figure en général! Je suis tombée en un amour passionné, définitif de la figure humaine! Emmi néni me faisait cadeau de ses vieux tubes de gouache désséchés et je passais des heures à genoux, par terre, à admirer les couleurs féériques, à essayer de les diluer avec un peu d'eau... Je me souviens de ces verts claironnants, de ces bleus d'une profondeur d'océan... du moins, comme j'imaginais l'océan.

   Elle m'a présentée à un peintre qui avait sa petite renommée et qui dirigeait un atelier pour adultes, le soir, dans la ville voisine. Pour ma plus grande joie, nous poursuivions le thème de la figure. Je travaillais vite. Souvent, j'ai fait trois portraits entièrement finis, pendant que les autres peinaient encore sur le premier. L'usage de la gomme était proscrit. Cette contrainte m'a initiée à la concentration accrue, à la virtuosité du regard et à son accord avec la main, ce fil mystérieux qui doit les relier pour arriver à une précision sans faille. J'étais la plus jeune, j'avais 14 ans. Les compliments du maître me plongeaient dans un délicieux embarras: j'en étais avide et, en même temps, j'avais du mal à les encaisser. Cela n'a pas changé pendant les cinquante années écoulées depuis... 

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Bientôt la rentrée

29 Août 2012, 19:46pm

Publié par Flora bis

PrincessTeaParty_New.jpg Les pages des blogs, les conversations au téléphone ou aux derniers rayons du soleil estival dans le jardin, bruissent du même thème: la rentrée...

   Pendant longtemps, cette période de recommencement, à l'odeur des livres et des salles de classe, m'était assez douloureuse. Il est connu que les enseignants, pour la plupart, ne quittent l'école, entamée à 3 ans, qu'à l'âge de la retraite... La vie a voulu que cela m'arrive bien avant, au bout de seulement cinq années d'exercice. Après le poste en Algérie, Gilbert a été nommé au prestigieux Lycée Franco-allemand de Berlin-Ouest (qui existait encore derrière le Mur). Il n'y avait plus de travail pour moi, j'ai dû faire connaissance avec le statut de la "femme au foyer" auquel je n'étais nullement préparée... Il faut savoir que l'éducation des filles dans les pays communistes n'englobait pas du tout cette éventualité. L'égalité entre les hommes et les femmes, du moins à l'école et plus tard au travail, était réelle. Qu'une femme reste au foyer, je l'aurais considéré comme un handicap. Vivre "au crochet" d'un homme, "être entretenue" vous enlève votre existence propre, vous oblige à vivre par procuration...

   C'est pour cette raison que mon atterrissage dans la cage dorée de Berlin a été un choc assez considérable. Écrire dans la rubrique "profession": sans, c'était nier mes années d'études et mes années de professeur de russe et de français, métier que j'avais tant aimé... Pourtant, autour de moi, des femmes au foyer, épouses de militaires, dont la principale occupation consistait à organiser des réceptions, secondées, bien sûr, par un personnel dévoué, ne manquaient pas. Je n'étais pas habituée à ce mode de vie, j'aurais eu du mal à m'intégrer dans ces "tea party" où les principaux sujets de conversation tournaient autour des maris, des enfants et des bonnes, parmi lesquelles on avait tant de peine à dénicher la perle rare...

   De plus, les collègues de Gilbert se réunissaient souvent à la maison, leurs discussions dont l'effervescence m'était encore familière peu de temps avant, me crucifiaient... Je me sentais exclue du paradis...

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