Quelques jours de clémence en rab! Nous les dévorons avec l'appétit de jadis pour les belles et bonnes sensations. Le soleil a radouci l'atmosphère, pourtant, on peut déceler dans l'air les prémices des feuilles mortes à venir...
J'ai des amies nombreuses qui ont le talent de rassembler les gens. M. est de celles-là. Dans sa petite maison pittoresque aux fenêtres bleues, à la campagne, parmi ses fleurs et ses pommes d'automne, nous étions six à nous réunir.
M. est une bonne cuisinière: non seulement elle a du métier mais on sent le plaisir avec lequel elle "met en musique" son amitié envers ses invités... Elle les assortit avec soin pour qu'ils éprouvent du plaisir à se retrouver ensemble, autour de la grande table, dans la cuisine-véranda qui donne sur le jardin. Et la conversation va bon train, chauffée légèrement par l'excellent bordeaux venant d'un autre ami...
On ne voit pas le temps passer... Nous repartons vers la fin de l'après-midi retrouver nos silences de solitaires (pour la plupart d'entre nous) mais avec, dans la mémoire, l'écho du bruissement joyeux de nos échanges et de nos rires....
J'ai terminé le remaniement de mon texte (2011) sur les "Quatre femmes solitaires". Au crépuscule de leur vie, elles racontent leur parcours. Si tout va bien, nous allons le lire devant notre petit public généreux mais exigeant, en novembre... Le trac... En voici un petit extrait pour chacune d'elles:
La mariée sans amour: "... Avec le temps, je me suis habituée à lui. Pour être honnête, je dois même avouer que j'ai fini par éprouver une certaine tendresse à son égard... Il avait beaucoup de mérite. Cependant, l'amour demeurait du domaine du "devoir conjugal", le bien nommé... Tous les prétextes étaient bons pour m'y soustraire! Mon mari s'est résigné à l'idée d'avoir épousé un glaçon. J'y pense parfois: il lui a fallu, sans doute, une sacrée dose de conviction pour faire l'amour à un objet inerte qui attendait que ça passe, en serrant les dents, toujours dans le noir et la chemise de nuit boutonnée jusqu'au cou..."
La célibataire endurcie: "... Quand on est jeune, une certaine inconscience ou le désir viscéral de trouver son partenaire est plus fort que l'hésitation à s'engager. En tout cas, plus le temps passe, moins je me vois faire de la place à une brosse à dent étrangère dans ma salle de bains! Ni conditionner le moindre de mes mouvements par le consentement de quelqu'un! A me battre pour la possession de la télécommande! Non, après tout, je n'ai pas fait toutes ces concessions à la vie, pour me retrouver avec un mari vieillissant et acariâtre, à classer ses chaussettes dépareillées et à repasser ses slips kangourous tue-l'amour..."
L'abandonnée: "...Je l'observais à faire le beau devant une jeune collègue, célibataire, la trentaine à peine, la working girl dans toute sa splendeur. Regardez-le! Ridicule... Il frétille comme un poisson dans le filet... Il y était, d'ailleurs, dans le filet de cette blondasse, vulgaire et scandaleuse! Ou alors, il n'y avait que moi qui la trouvais vulgaire... Parce qu'elle était plus jeune et plus fraîche que moi, qu'elle traînait derrière elle un parfum de nouveauté que je n'avais plus depuis vingt ans... Je le voyais, avec le trac du jeune homme à son premier rendez-vous, mais ce trac ne s'adressait plus à moi... Il était comme rajeuni. Il brillait de ce petit feu intérieur que j'ai bien connu dans un passé lointain..."
L'amoureuse: "...Nous avons mis cinquante ans à nous découvrir, à nous séduire, oui, je peux le dire, inlassablement… Je connaissais chaque centimètre carré de son corps, accueillant et familier… Au lieu de m’en lasser, cette intimité si rassurante demeurait une source de plaisir renouvelé et réciproque. Pas question de routine sans âme, en pensant à autre chose, et surtout pas à quelqu’un d’autre !...
Nos corps ont changé petit à petit, sous les yeux de l’autre, et cette lente métamorphose devenait familière, une nouvelle source de tendresse. Oui, je l’ai aimé avec les cheveux en moins, les kilos en plus, avec la même flamme dans le regard que je parvenais encore à susciter. Il était là, le jeune homme, inchangé, dans cette petite flamme qui nous rappelait si généreusement notre jeunesse…"
Le hasard existe-t-il? Cette question tracasse l'humanité depuis une éternité.
Elle me tracasse aussi, un peu plus, depuis hier après-midi.
Hasard heureux - ou malheureux. Nous acceptons volontiers le premier, sans chercher plus loin. Le second, plus traumatisant, pose la question de son essence: y a-t-il une cause secrète invisible, une volonté divine cachée?... Einstein lui-même ne l'aurait-il pas légitimée ainsi: "Le hasard, c'est Dieu qui se promène en incognito" ?...
Les hasards gouvernent ma vie depuis bien longtemps. Si je remonte aux commencements: depuis la rencontre fortuite de ma mère et de mon père, en 1945, dans la rue d'un village improbable, au crépuscule, à l'autre bout du pays où la fin de la guerre a mené mon père, en militaire dépenaillé, à la recherche d'un verre de lait. De pures coïncidences... Existent-elles vraiment?
Souvent, sous forme de plaisanterie, j'introduis un ange gardien dans ce manège hasardeux qu'est notre vie. Lorsque sa maîtrise nous échappe, un imprévu malheureux nous fait frôler la catastrophe. Si nous ne faisons que de la frôler, c'est grâce à la vigilance bienveillante de notre Ange gardien! Je crois que le mien n'a pas d'ailes, je ne peux même pas le décrire. D'ailleurs, même si je pouvais, je ne le ferais pas. Ca ne se livre pas, un Ange gardien.
Sur ce blog, j'ai relaté plusieurs épisodes de ces dernières années où il m'a rattrapée in extremis (endormissement sur l'autoroute, chute dans la cave, fracassement d'une porte de garage au bout d'une pente en Smart etc, etc...) Rien que ces quelques dernières années. En y repensant, il y a eu d'autres sauvetages miraculeux, depuis bien longtemps. Depuis que je suis née. Commençant, d'ailleurs, par ma naissance.
La journée d'hier a mal commencé. La nouvelle du décès prématuré d'un de mes anciens élèves (à 51 ans) m'a perturbée. Sur F-B, les hommages spontanés, émus et bouleversés pleuvaient littéralement. Pourquoi faut-il mourir pour savoir à quel point les gens vous estiment?... Quand vous ne pouvez plus l'entendre, de toute façon.
En descendant de l'étage, j'ai raté les deux dernières marches de l'escalier. Je suis tombée lourdement sur le dos, ma tête a frappé le carrelage du couloir (très dur!)... Commotionnée, mais vivante. Une fois de plus.
Le pianiste a les doigts engourdis, les articulations du danseur grincent... Cela fait bien longtemps qu'ils négligent les exercices quotidiens, par la force des choses... Les réflexes, les souplesses s'estompent. Les réveiller demande du temps et du travail acharné.
Difficile de retrouver le chemin vers le portrait, surtout le portrait d'enfant. C'est un genre délicat qui demande à la fois de la précision (nécessaire ressemblance !) et en même temps, il ne faut surtout pas charger le dessin, sous peine de le "vieillir"... Un petit millimètre d'erreur et ça "sonne" faux... On y revient, on s'obstine mais avec le portrait, c'est souvent la fraîcheur du premier trait pur et spontané - s'il est juste - qui marche sinon c'est l'acharnement aussi vain qu'épuisant... Il vaut mieux tout recommencer, le plus souvent, après un temps de repos pour l'oeil.
Avec quelques amies, nous avons décidé de créer un petit atelier chez l'une d'elle. A. peignait à l'huile, L. à l'acrylique, M. à l'aquarelle et moi-même, je suis revenue vers la sanguine... Chacune faisait librement ce qu'elle voulait, l'essentiel étant que l'énergie mystérieuse du désir de créer circule parmi nous. En tout cas, l'envie de persévérer est née.
Un des plaisirs de l'été: mes petites-filles en vacances pour 15 jours, avant de continuer ailleurs, ensemble encore ou séparément. L'aînée me rattrape à quelques centimètres de près, la plus jeune la suit avec 2 ans et demi d'écart. La chaleur inhabituelle (je ne m'en plains pas: enfin un vrai été!) nous maintient à l'intérieur ou dans une salle climatisée de cinéma jusqu'à 6 h du soir mais nous prenons nos repas sur la terrasse, sous le parasol.
Lucie est arrivée avec une semaine d'avance, Alice s'étant attardée avec les autres grands-parents à la mer. Ainsi, la première semaine s'est passée dans une intimité que Lucie affectionne particulièrement: elle lui rappelle l'exclusivité de l'époque où elle était enfant unique... Nos parties de cartes, de baccalauréat, de dessins, de discussions interminables, de confection de sachets de lavandes, de dégustation de pastèque ou de crêpes: autant d'occasions de joyeuse complicité!
Alice la Douceur, Alice la Tendresse est arrivée, très attendue par sa soeur aussi, avec des petits cadeaux confectionnés pour elle. Leur différence de tempérament, de caractère s'est manifesté rapidement. Lucie prend volontiers la direction des événements en main, elle déborde d'idées et d'initiatives. Sa soeur n'est pas contrariante mais il ne faut pas franchir certaines limites!
Pour moi, c'est la fin d'une solitude parfois pesante mais qui m'a permis d'installer un rythme de vie confortable quoiqu'un peu poussif, correspondant à mes nouvelles possibilités. La présence de mes petites-filles ramène de la vie trépidante, de la jeunesse devenue lointaine nostalgie...
Hier, je suis rentrée en miettes de fatigue de la journée (de 9h du matin à 18h30) à la facultédes lettres de l'Université de ma ville. Et ce n'était que le premier jour! J'y ai participé à un colloque sur le thème de la littérature fantastique. Sans être fan du genre, je le connais assez bien grâce aux nombreux essais de Gilbert entre 1996-2006, en collaboration ou individuellement, dans des revues et aux éditions Belin et Ellipses. Hier, ma principale motivation a été de retrouver deux des contributeurs, Mathieu Lottiaux et Alain Delbe, éminents collaborateurs de notre revue "Hauteurs" que nous animions entre 1999 et 2009.
Entretemps, nous avons tous pris presque 20 ans... Le souvenir des 10 années riches et mouvementées de la revue continue à nous lier d'amitié - avec une pointe de nostalgie que seul un travail en commun bien fait peut générer... Dominique et Agnès, Perrine, Michel, Cathy et Daniel, Muriel s'ajoutent aux deux noms déjà cités, plus quelques uns, de souvenirs plus douloureux que je ne nommerai pas...
Alain, auteur de plusieurs romans et nouvelles était reçu en "guest star", de nombreux extraits de ses textes ont été lus. Mathieu qui vient de terminer son premier roman, a présenté une analyse fort savante du mythe du Golem (auquel Alain avait consacré un roman en 2004), d'autres contributions détaillaient les thèmes du vampire, de Peter Pan ou l'oeuvre de Steeman, écrivain belge de la première moitié du 20e s. Ce dernier a été une découverte pour moi: son oeuvre (dont les plus célèbres ont été portées à l'écran par Clouzot "L'assassin habite au 21", "Quai des Orfèvres") est un véritable laboratoire de l'écriture!
Les nombreux échanges entre les conférenciers et le public ont rendu la rencontre très intéressante et ont installé cette ambiance à la fois érudite et dépourvue de toute "prise de tête" hermétique, chaleureuse et enrichissante dont le Nord a le secret...
Une amie m'a laissé un message énigmatique: "Es-tu libre après-demain? Si oui, je passe te prendre à 14h30 jusqu'au soir!"
Elle a gardé le secret de la destination pendant presque tout le trajet. Il faisait un temps splendide: par ici, impossible de se permettre le luxe de ne pas en profiter!
Elle ne m'a pas bandé les yeux et au bout de quelques kilomètres, j'ai constaté que nous avons quitté le plat pays pour un paysage vallonné: sentiers de randonnées, petits villages nichés dans la verdure ivre de printemps, exhalant partout le parfum des glycines et des lilas! Nous avons marché sous les arbres pour mériter une halte sous les parasols d'un restaurant bien connu, paraît-il, dans la région et qui brasse sa propre bière...
Nous avons dégusté tarte aux pommes et glace de caramel au beurre salé (pour laquelle je suis prête à me damner...), nous avons devisé tranquillement sur la terrasse, au-dessus des clapotis du cours d'eau qui se prenait par endroit pour un torrent!...
Une semaine de bonheur pendant laquelle je pouvais remonter les volets le matin sans le mauvais pressentiment de les ouvrir sur un ciel de désolation, de grisaille menaçante... L'été a fait irruption dans le jardin, dans la maison et dans les coeurs: 28°, orgie de verdure en quelques jours, à tel point qu'il fallait tondre la pelouse d'urgence, mardi soir, à l'arrivée de la fraîcheur toute relative... Après les 15-16° de la semaine précédente, nous avions la tête et le coeur qui chaviraient...
La météo nous ramène déjà à plus de mesure: une dépression approche du côté des îles britanniques pour nous rafraîchir la mémoire: nous habitons dans le Nord!... Pas d'emballement prématuré!
N'empêche... Cette semaine m'a fait un grand bien. La visite éclair de mon fils y est pour beaucoup. Il est venu mercredi pour écouter ma modeste prestation lors d'une réunion d'association et il est reparti tôt le lendemain matin, car le travail l'attendait à Paris. A cause des grèves, il n'a pas pu venir en train.
Je voulais qu'il puisse profiter du beau temps, qu'il oublie la tension de son rythme habituel parisien, avec le transport quotidien harassant, la pression du travail et des horaires tardifs. Nous avons pris notre repas sur la terrasse, j'ai sorti la chaise longue pour qu'il se détende devant la beauté du jardin. Nous avons regretté l'absence de ma belle-fille et les deux petites mais la technique moderne a pu pallier un peu à ce manque.
Hier, j'ai fait un tour dans la jardinerie du quartier pour quelques pots de fleurs, destinés à égayer la terrasse.
Qu'est-ce qui fait qu'une journée est perçue comme réussie?... La sensation agréable qu'elle laisse derrière elle, pour le lendemain. L'impression que nous n'avons pas perdu notre temps, notre vie. Ce sentiment dissipe le voile des angoisses familières, du moins pour un temps.
La soirée du vendredi a été de celles-ci. Muriel, l'audacieuse et l'infatigable a réuni chez elle beaucoup de monde. Nous étions au moins une trentaine, certains étaient même assis par terre. La soirée a couronné le projet non moins audacieux d'inviter 2 peintres brésiliens pour une série d'expositions, de tables rondes et de démonstrations, de rencontres chaleureuses dont le Nord a le secret.
J'admire l'intrépidité de Muriel qui aime susciter des projets devant lesquels une personne ordinaire (dans mon genre) reculerait, dégonflée d'avance devant les difficultés. Elle me rappelle ceux dont Mark Twain disait: "Ils ne savaient pas que c'était impossible, alors, ils l'ont fait."
Les deux peintres sympathiques et talentueux ont commencé l'apprentissage du français il y a juste quelques mois, sans doute en vue du voyage. Cela n'empêchait pas la communication, la lecture des poèmes (y compris en portugais), avec l'aide de Manuel, leur accompagnateur espagnol polyglotte qui mériterait à lui seul un chapitre...
J'ai revu des personnes chères à mon coeur, perdues de vue depuis quelques temps. Elles ont souffert aussi, se débattent encore dans des difficultés souvent graves mais la soirée a été belle et stimulante. De nouveaux projets sont nés pour nous aider à vivre.
Officiellement, le printemps est là. Nous allons passer à l'heure d'été, pour la dernière fois, paraît-il, dans trois jours.
Ce printemps factice et glacial n'est pas exceptionnel même si nous avons tendance à en tirer des signes de catastrophes annoncées. Je ne me plains pas de la journée extraordinaire d'hier! Le soleil généreux semble vouloir rattraper ses manquements de pingre de cet hiver. Je le prends avec reconnaissance - ai-je le choix?... Les habitants des contrées ensoleillées qui tombent dans la déprime au bout de trois jours de pluie, peuvent-ils apprécier à sa juste valeur le cadeau quotidien que le soleil leur offre? Chez nous, c'est l'inverse: trois jours de soleil pour trois mois de grisaille... Et la course poursuite des nuages chargés de pluie sur la toile tourmentée du ciel, en guise d'attraction dont les gens du Nord finissent par tomber amoureux...
Mon camélia a résisté avec courage aux assauts du gel, du moins à ce jour. Pour preuve, cette photo, prise hier (sur l'image, je l'ai décapité pour éliminer le fil à linge...) J'ai taillé les rosiers, autre signe encourageant. Il reste beaucoup de tâches à accomplir: rafraîchir les arbustes, les pots de fleurs qui ont passé l'hiver sans protection. Nettoyer la table et les quatre chaises en métal, le cabanon à outils de jardinage (le repeindre) et laver la terrasse. Sans parler de la pelouse à tondre bientôt. Que de travaux manuels pleins de promesses des plaisirs renaissants: plaisirs pour les yeux et pour l'odorat des fleurs en abondance, plaisirs pour la peau des caresses du soleil... Sans oublier le linge séché en peu de temps et gorgé du parfum inimitable de la pelouse fraîchement tondue!