Une histoire vraie
Cela s'est passé il y a au moins vingt-cinq ans...
En poste à Istanbul, nous sommes en vacances à Laon. Après une soirée de cinéma à Reims, nous entamons les 50 km du retour. Digne d'un mois de juillet dans l'Aisne, il tombe des cordes sur la route nocturne. Nous devisons tranquillement à propos du film, je rêvasse en regardant les ombres profondes du paysage, lorsque j'entends un cri affolé: "Le camion! Le camion!..." En face de nous, deux énormes phares du mastodonte qui a quitté sa trajectoire et fonce sur nous. Gilbert n'a le temps que de donner un violent coup de volant vers la droite. Le bas-côté trempé nous envoie au fond du fossé qui borde la nationale à cet endroit. Le camion disparaît dans la nuit. La R 18 break s'assoit sur son coffre, le mouvement me semble très lent et presque doux comme un mouvement de valse...
Hébétés, nous nous extrayons de la voiture et remontons la pente raide et glissante, à quatre-pattes parmi les orties, éclairés juste par les phares restés allumés. Tout d'un coup, une moto s'arrête à côté de nous: deux petits jeunes en descendent et, de main de maître, ils prennent la situation sous leur commandement. Ils stoppent une camionnette, puis un gros semi-remorque, ils barrent la route nocturne, balayée par le déluge. Ils envoient la camionnette chercher un câble de remorquage dans les environs, tandis qu'ils guident le semi-remorque pour qu'il puisse se mettre en travers de la route et remonter notre voiture, disparue dans le fossé, de tout son long...
Cela dure presque deux heures sous la pluie battante. Tout le monde est trempé. Nous sommes spectateurs impuissants des manoeuvres. Les petits jeunes, un garçon et une fille d'à peine vingt ans, en vrais chefs d'orchestre, dirigent les opérations jusqu'au bout. Nous échangeons quelques mots à la fin. Ils sont en partance pour Annecy, leur lieu de vacances, à plusieurs centaines de kilomètres de là. Sans hésitation, ils nous ont offert deux heures de leur route, sous le déluge. Sans autre récompense que nos remerciements. Sans même nous laisser leurs noms. Cette nuit-là, nous ne savons pas encore que vingt-cinq ans plus tard, nous habiterons, nous aussi, leur chaleureuse terre du Nord...