Le blog de Flora

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Oeuvre de Gilbert * La Trilogie Armstrong (inédit et inachevé) 13.

10 Février 2010, 09:48am

Publié par Flora

Les sabliers ont longtemps constitué le moyen le plus précis de mesurer le temps. Il s'agissait parfois de sabliers multiples, le plus souvent à quatre fioles pour le quart d'heure, la demi, les trois-quarts, l'heure entière. Un mécanisme retournait les flacons vidés, tandis qu'un cadran affichait l'heure. 

    Si "myélome" n'est pas dans le Petit Robert, c'est parce que je possède une édition de 1973. S'il est absent du Littré, c'est que ce dictionnaire date du 19e siècle. Pour éviter la maladie, il suffit de se réfugier dans une époque d'avant le mot. Vite, ma machine à remonter le temps ! Et si je sortais un moment de ma chambre, au bout du couloir j'apercevais, parce qu'il était orienté autrement, comme une bande d'écarlate, la tenture d'un petit salon qui n'était qu'une simple mousseline, mais rouge, et prête à s'incendier si y donnait un rayon de soleil.
   Séance de radio. Tout le corps y passe. Et les bras ? Et les bras... Et les jambes ? Et les jambes... Et la tête ? Alouette... Me voilà plumé. Le radiologue avoue un "doute" pour le fémur droit. Jusqu'à présent les doutes ne m'ont pas porté chance.
   Consulté par Séverine, le généraliste confirme le diagnostic négatif. Elle n'osait me l'avouer. Il a fallu que je la torture sauvagement, l'obligeant à lire dix pages de Marguerite Duras. Le cancer peut patienter quelques temps mais il est présent dans toute la moelle, ce qui interdit une intervention locale et une guérison comme dans un cancer du sein, par exemple. Est-il trop tard pour que je change d sexe, que je me gave d'hormones jusqu'à ce que ma poitrine pousse ?
   Autre révélation du généraliste : la chimiothérapie est dévastatrice pour les globules rouges et les plaquettes. On ne perd pas que ses cheveux. On s'affaiblit, on s'anémie. On ne coagule plus. Quant aux rayons, on n'y a recours que pour empêcher des souffrances trop vives. Lorsqu'il m'arrive de penser aux douleurs, je les imagine gratinées. Mon goût de la métaphore culinaire. 

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Oeuvre de Gilbert * La Trilogie Armstrong (inédit et inachevé) 12.

3 Février 2010, 10:32am

Publié par Flora

   La rentrée approche. Est-ce que mes étudiants vont me trouver changé ? Est-ce que la mort se lit sur mon visage ? On devrait peindre en bleu les gens appelés à succomber dans l'année. Ce serait le signe qu'il ne faut pas les approcher. A quoi bon nouer des relations avec une personne qui ne sera plus ? A quoi bon entamer une thèse avec un professeur qui n'en verra pas la fin ? A quoi bon disserter sur le big bang avec celui qui tombe dans un trou noir ?
   Autre avantage, en ce monde d'euphémismes, d'accidents de la vie, de personnes de petite taille, l'affreux mot d'agonie serait enfin banni. On parlerait de "période bleue".
   Je romps les ponts, l'un après l'autre. Je deviens schtroumpf. Voisins, amis, collègues apprennent la nouvelle, sans que je l'aie voulu. Peur de la maladie, pudeur ou réticences, la plupart s'abstiendront de me rendre visite. Je ne suis pas certain qu'Edouard l'ait deviné. Trop de projets l'accaparent : obtenir que l'université finance son déplacement à Miami pour un colloque en bord de plage, faire inscrire son nom en gras sur la couverture d'un opuscule où il a rédigé une contribution que quatre personnes liront, guider Estelle et ses yeux bleus à travers "la dialectique du rationnel et de l'irrationnel", passer des heures au téléphone à me parler du seul sujet qui vaille : lui-même.

    
Sa dernière histoire de voyage temporel est empruntée à un écrivain mineur, Cyril Kornblut, j'ai retenu le nom, il l'a répété treize fois. W. J. Born, un homme d'affaire américain, rêve d'une méthode infaillible pour détecter en Bourse les actions prometteuses. Il fait construire par un savant une machine à voyager dans l'avenir. Son premier essai le propulse deux ans plus tard. Une violente crise économique ravage la planète ; elle a pour origine un krach boursier. De retour au présent, W. J. Born s'empresse de vendre l'ensemble de ses actions. Cette décision déclenche la crise...
   Ce maladroit me donne des idées. Je me projette dans l'avenir, un saut de puce, six ou sept mois. Je découvre, effaré, que je suis mort dans des souffrances horribles. Pour prévenir le drame, je retourne au présent ; je me suicide... 

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Oeuvre de Gilbert * La Trilogie Armstrong (inédit et inachevé) 11.

27 Janvier 2010, 11:51am

Publié par Flora

III

Les unes... c'est de la jambe... les autres... du bras... les autres... tout le monde souffre ici.
Edmond et Jules Goncourt, Soeur Philomène

   L'épigraphe ! Séverine la haïssait et ne pouvait l'oublier. La phrase la hantait à toute heure du jour, comme inscrite au coeur de chaque cellule. Tout l'accusait dans ce message stupide que la pierre perpétuait. Plus obsédant encore : il y avait neuf chances sur dix pour que l'épouse fidèle, incapable de se remarier, s'éternise, un jour, pourrissante, sous ce message indigne. Qu'est-ce qui lui avait pris de respecter jusqu'à l'humiliation les dernières volontés d'un malade ? Elle espérait périr dans l'estomac d'un requin, après une croisière achevée en naufrage, se dissoudre dans l'explosion en vol de l'avion des vacances ou, plus banal, se laisser inviter dans une autre tombe par un ami, un vieil oncle ou par Ariane à qui la solitude pesait tant. "Une vie sans éclat", "une envolée" unique ! Elle n'avait donc offert à Philibert aucun relief, aucun bonheur ?
   Chaque soir, seule dans un lit trop grand, la lampe allumée par peur des craquements de la vieille maison laonnoise ou de l'appartement parisien, elle concoctait une réplique, l'épitaphe cinglante qui clouerait le bec au mort ingrat. Dans un premier temps, elle avait envisagé le mimétisme :

Dans une vie sans éclat, elle ne connut qu'une envolée : le 2 février 2007,
Philibert Tique descendait dans la tombe.
  
Elle avait renoncé. Outre que l'affirmation était mensongère, elle risquait de la faire passer, aux yeux de sa fille, pour un monstre absolu. Elle explora d'autres pistes.
 
 

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Oeuvre de Gilbert * La Trilogie Armstrong (inédit et inachevé) 10.

19 Janvier 2010, 15:23pm

Publié par Flora

   Séverine est moins douée que moi pour les langues étrangères. Les guillemets la rassurent. A la sortie de l'hôpital, elle fait des pirouettes et des sauts périlleux, comme la gymnaste qu'elle fut, dans son enfance. Je pourrais lui montrer qu'elle avance sur un fil, funambule fragile. Je préfère profiter de sa bonne humeur retrouvée, entretenir l'espoir et fêter l'événement dans un salon de thé. Le cancer favorise les relations de couple. J'ai bien fait de ne pas choisir une crise cardiaque.
   Le soir, coup de téléphone d'Edouard. Une heure s'égrène, le double du tarif habituel. Une étudiante aux yeux bleus se passionne pour les paradoxes temporels. Elle propose de consacrer son mémoire de maîtrise à "la dialectique du rationnel et de l'irrationnel dans les récits de voyage dans le temps". Quelques exemples sont déployés. Une machine temporelle tombe en panne au moment du retour. Le chrétien acharné qui l'avait empruntée pour démonter la véracité des Evangiles se fait crucifier à la place de Jésus dont il a découvert qu'il était mongolien...
   Au détour du temps, Edouard m'explique qu'il a souscrit une assurance-vie. L'affaire du siècle que seul un esprit subtil pouvait détecter. Lui qui exige toujours de ses étudiants le mot précis, pourquoi parle-t-il d'assurance-vie ? C'est de mort qu'il s'agit.
   J'ai cherché "myélome" dans mon "Petit Robert". Il n'y est pas. Je ne suis pas malade !
 

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Oeuvre de Gilbert * La Trilogie Armstrong (inédit et inachevé) 9.

14 Janvier 2010, 18:34pm

Publié par Flora

   Les dix jours prévus pour le résultat de la biopsie sont dépassés. L'attente se prolonge. Séverine s'en accommode. Demain peut-être... Si Dieu est mort, tout est possible, prétend Ivan Karamazov. Je peux violer des religieuses au chocolat, croquer des têtes de nègre, attaquer une banque, regarder TF1, étrangler le médecin blond. Je me contente d'un coup de téléphone à l'hôpital. On me donne rendez-vous pour demain après-midi.
    Et les spéculations reprennent. Je pense que si le résultat était favorable on aurait eu le bon goût de me rassurer tout de suite. Séverine prétend que s'il était urgent d'entamer une chimiothérapie on se presserait de m'hospitaliser. Ariane agrémente son eau de Lourdes de larges rasades de rhum. Elle n'est pas encore rentrée à Reims ; on lui a signalé, du côté de Dijon, un prie-dieu Louis XVI qui valait le détour. Le fantôme de Véronique susurre que je vais mourir dans d'atroces souffrances. Si je comprends sa rancune envers le meurtrier, je refuse de croire que les fantômes existent.
   Et s'il était tout simplement trop tard pour tenter quoi que ce soit ?


La Renaissance et le développement des transports, du commerce, voient naître les horloges de carrosse, fabriquées en laiton, prévues pour résister aux chocs. Le plus souvent de forme cylindrique, d'un diamètre autour de quinze centimètres, d'une hauteur de moins de dix centimètres, elles sonnent les heures.

  
L'attente s'achève en statu quo. Le deuxième prélèvement confirme le premier. Myélome à un "taux" faible. Si les radios, à faire lundi, ne montrent pas de "lésion", on entamera la phase d'attente, avec contrôles réguliers, prises de sang, ponctions ou I.R.M. S'il y a "lésion", une chimiothérapie tentera de détruire un maximum de cellules malignes. "L'hématologue" ne peut pas affirmer qu'elles seront toutes éliminées et que la "maladie" ne renaîtra pas "ailleurs". Qui a dit métastases ? Sûrement pas Blondinet. Tout son vocabulaire porte des guillemets. Quand il énonce "patient", je traduis : cadavre en devenir.  

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Oeuvre de Gilbert * La Trilogie Armstrong (inédit et inachevé) 8.

7 Janvier 2010, 11:42am

Publié par Flora

   Propriétaire d'un appartement dans le cinquième arrondissement de Paris, près de la Sorbonne où il enseignait, et d'une maison à Laon, héritée d'un grand-père, Philibert Tique aimait détecter dans cette double vie une tendance schizophrène : capitale et province, passé familial et présent sans racines. La vérité s'avérait plus banale. Ses études l'avaient éloigné de Laon, petite ville sans université dont il méprisait les élites bourgeoises pour leur manque d'ambition et leur repli sur un passé glorieux, cathédrale et remparts, chapelle des Templiers, souterrains du Moyen Âge...
    Jamais il ne serait revenu à Laon si, à la mort de son grand-père, Séverine n'avait été séduite par la ville médiévale et par la maison, un ancien café aux abords de Notre-Dame. Philibert Tique avait cédé. Il ne regrettait pas de passer sur la colline ses longs mois de vacances. De cette maison inscrite dans sa mémoire, il avait fait un lieu d'espoir : elle abritait son jardin secret, ses travaux clandestins sur le temps qu'il espérait voir déboucher, au moment de la retraite, sur une publication. Il n'avait pas prévu l'arrivée d'Armstrong 3.


*

  Aujourd'hui, vendredi 13. Un mauvais jour, des ribambelles de naïfs vous le diront, eux qui conjurent le sort par des brassées de trèfles, de fers à cheval, des pompons de marins, des doigts croisés, d'autres méthodes stupides. Qu'est-ce qui m'attend si le mauvais sort s'acharne ? Un ongle incarné ? Un rhume des foins ? D'autres crédules prétendent que le vendredi 13 est favorable. Sûrs de bâtir une fortune, ils grattent des morpions, des millionnaires, avec une frénésie aussi désolante que la blancheur de Michael Jackson.
   Ariane m'a téléphoné. Après quelques détours dans des villages reculés d'Espagne, à la recherche d'antiquités, elle est arrivée à Lourdes, ingurgite l'eau bénite comme autrefois l'alcool. La source va tarir... A l'hôtel, une vieille femme lui a parlé de son myélome, en attente depuis des années. Une bonne maladie... D'après Ariane, cette rencontre n'est pas une coïncidence mais un signe divin. Un miracle à coup sûr. Ses genoux saignent. Est-ce que des rotules écorchées un vendredi 13 portent chance ?
Non pas une  figuration de ce clocher, ce clocher lui-même, qui, mettant ainsi sous mes yeux la distance des lieux et des années était venu, au milieu de la lumineuse verdure et d'un tout autre ton, si sombre qu'il paraissait presque seulement dessiné, s'inscrire dans le carreau de ma fenêtre. 

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Oeuvre de Gilbert * La Trilogie Armstrong (inédit et inachevé) 7.

30 Décembre 2009, 11:21am

Publié par Flora

   Edouard dévore sa troisième tranche de gigot. Je ne lui ai pas parlé de ma maladie, pour ne pas lui couper l'appétit. La bouche pleine, il dévide des histoires de voyage temporel. Sa spécialité, grotesque aux yeux de beaucoup mais estampillée par l'université. Edouard enseigne la science-fiction. Il en est fier, comme de tout ce qui le concerne, ses chaussettes où trônent des Martiens, les figurines de plastique qu'il accumule dans des vitrines, personnages de La Guerre des étoiles, le vaisseau spatial qui pend au bout d'un ressort sous le rétroviseur de sa voiture, sans oublier ses chemises, achetées par lot de vingt, pour lui permettre d'exhiber, les jours pairs, un ET tendant le doigt vers le ciel et, les jours impairs, une sorte de pieuvre d'un autre monde.
   Oubliant qu'il nous l'a déjà raconté douze fois, le voici résumant un roman de René Barjavel, Le Voyageur imprudent. Remontant dans le passé pour éliminer Bonaparte, Pierre Saint-Menoux, mathématicien du XXe siècle, ne parvient qu'à tuer son ancêtre, avant le mariage de ce dernier. Privé d'un ascendant, il disparaît immédiatement, ce qui est logique: l'ancêtre n'ayant pas eu d'enfants, Saint-Menoux n'existe pas. Mais la logique engendre ses propres failles : si Saint-Menoux n'existe pas, il n'a pas tué son ancêtre. Donc, il existe, voyage dans le passé, assassine son ancêtre, ce qui le prive de l'existence, l'empêche de tuer... Paradoxe temporel. Edouard jubile et reprend du gigot.
   Séverine bâille discrètement. Je sais ce qu'elle pense de mon ami Edouard : il mange trop et sans délicatesse, ayant le mauvais goût  de ne jamais prendre un kilo en dépit des excès ; il parle trop et de sujets stupides, très fier de se comporter en adolescent. Edouard ne veut pas vieillir. Il est persuadé que tout le monde lui accorde trente ans, alors qu'il a dépassé depuis trois ans les quarante-cinq.
   Je ne bâille pas, je rêve. Je me projette dans le passé, à l'origine du monde où je découpe en morceaux l'inventeur du cancer. Certains le nomment Dieu, Zeus, Allah, Yahvé. Je ne crois pas en ces pantins. Je découpe du vide.
   Une migraine m'a tenu éveillé une bonne partie de la nuit. Le myélome n'exclut pas les migraines. Je me demande à quoi il sert... 

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Oeuvre de Gilbert * La Trilogie Armstrong (inédit et inachevé) 6.

15 Décembre 2009, 17:12pm

Publié par Flora

   En fait, plus que d'inconscience, je souffre d'inertie. Chaque détail de ma vie en apporte la preuve. Ainsi, je continue à résumer, analyser chaque ouvrage que je lis. Dans mes boîtes métalliques s'alignent des milliers de fiches, roses pour les romans français, jaunes pour les étrangers, bleues pour le théâtre, vertes pour les essais. Elles avaient pour fonction de prévenir les trous de mémoire. Tant de livres s'effacent aussitôt lus... Si je dois mourir dans quelques mois, l'argument ne tient plus. Pourquoi continuer ?
   Il y a plusieurs façons d'attaquer un cancer. La chirurgie ? Je ne suis pas opérable. Puisque la moelle est infectée, il faudrait m'enlever tous les os, me ficeler ensuite comme un rôti de dindonneau. Un traitement ? On parle de chimiothérapie, de rayons, sans assurance de succès. L'espoir que les chercheurs déboucheront sur le remède miracle ? Le sida, l'obésité sont plus médiatiques que le myélome.
   Du monde réel, rien à attendre. Je me choisis des guérisons fantasques. Je me métamorphose en rocher. Certes, les pierres sont mortelles. On peut les concasser, broyer, éparpiller piler, pulvériser, dynamiter, on peut les humilier en les glissant dans une façade, derrière un nain de jardin. Si elles survivent à ces déboires, elles finiront dans la débâcle de la terre, lorsque le soleil, ayant brûlé son énergie, se changera en géante, absorbant les planètes. Le roc n'en laisse pas moins davantage de chance qu'un myélome de traverser les siècles. Séverine ouvre des yeux affligés. La mort du soleil la terrorise. Elle pleurerait presque à l'idée que puisse s'effondrer le décor de sa chère réalité. Quand je lui dis qu'elle bénéficiera d'un délai supplémentaire puisque l'extinction du soleil ne nous apparaîtra que neuf minutes après l'événement, en raison du temps mis par la lumière  -  ou son absence  -  pour nous parvenir, elle hausse les épaules.

 Les premières pendules portatives servaient de réserve à parfum. Les belles du XVIe siècle ne se contentaient pas de lire l'heure. Elles dissimulaient leurs odeurs corporelles, dues au manque d'hygiène. Une forme olfactive du temps, comme la madeleine de Proust.  

 

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Oeuvre de Gilbert * La Trilogie Armstrong (inédit et inachevé) 5.

5 Décembre 2009, 09:29am

Publié par Flora

II

 Le pavillon des cancéreux portait... le numéro treize. Pavel Nikolaïevitch Roussanov n'avait jamais été superstitieux et il n'était pas question qu'il le fût, mais il ressentit une pointe de découragement lorsqu'il lut sur sa feuille d'entré : numéro treize.                                                                   
 Alexandre Soljenitsyne : Le Pavillon des cancéreux

   Comme beaucoup d'enseignants, de journalistes, cultivateurs, employés de bureau, commerçants, ouvriers, Philibert Tique avait choisi une épouse parmi ses collègues. Il lui semblait toutefois avoir fait preuve d'originalité. Si Séverine Blondeau appartenait au petit monde des lettres, un mur infranchissable la séparait de son futur mari : elle s'était spécialisée dans le naturalisme, en particulier dans l'oeuvre des frères Goncourt, Edmond et Jules, une littérature que Philibert vomissit, ne manquant pas une occasion de la pourfendre dans les articles qu'il consacrait au sujet de son enseignement : A la recherche du temps perdu.
   A ses yeux, les réalistes et tous leurs épigones, naturalistes en tête, voyaient le monde dans sa laideur. Rien ne l'attirait vers les mineurs miséreux, les alcooliques et les dégénérés d'Emile Zola, les paysans avides et les bourgeois obtus de Maupassant.
   "Ces écrivains déraillent. Le prétendu "réel", Proust le démontre, n'est qu'une création mentale. Combray, Balbec, cités fantasmatiques, existent davantage que leurs modèles."
   Le cancer ne fit qu'aviver la polémique. A peine entré dans une nouvelle phase de sa vie  -  Armstrong 3  -  l'universitaire prétendit juguler le mal et sortir vainqueur de l'épreuve, comme le cycliste américain, à coup de volonté. Séverine n'osait répliquer. Elle concédait qu'un bon moral peut jouer un rôle dans une lutte pour la vie ; son air découragé, où Philibert détectait les séquelles de L'Assomoir et de Soeur Philomène, démentait tout espoir.

   *  

  
En apprenant le pire, je n'ai pas craqué. Aucune forfanterie ; simple constat. Mes illusions sont-elles si fortes ? Suis-je assez bête pour ne pas croire à cette mort annoncée ? Ma ligne de vie est d'une longueur à faire pâlir Mathusalem. Je suis la preuve  -  provisoirement  -  vivante de la bêtise des voyantes. On devrait me montrer dans les écoles, les émissions éducatives.
...toute la journée, je la passais dans ma chambre qui donnait sur les belles verdures du parc et les lilas de l'entrée, les feuilles vertes de grands arbres au bord de l'eau, étincelants de soleil, et la forêt de Méséglise. Je ne regardais en somme tout cela avec plaisir que parce que je me disais : "C'est joli d'avoir tant de verdure dans la fenêtre de ma chambre", jusqu'au moment où dans le vaste tableau verdoyant je reconnus, peint lui au contraire en bleu sombre, simplement parce qu'il était plus loin, le clocher de l'église de Combray. 

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Oeuvre de Gilbert * La Trilogie Armstrong (inédit et inachevé) 4.

27 Novembre 2009, 18:38pm

Publié par Flora

   Ariane vient de m'appeler, toute en suavité, en euphémismes. Elle pérégrine à travers l'Espagne, gagne son paradis de Compostelle en Avila, avec étapes sur les plages, pour parfaire le bronzage. Pas question qu'elle débarque au ciel, blanche comme la vodka dont elle abusait avant sa conversion.
   Mes ennuis de santé lui gâchent les vacances ; elle ne le dit pas. Elle insinue, propose ses services. Une étape à Lourdes est prévue, sur le chemin du retour. Elle fera à genoux le chemin de la grotte. Une rotule écorché pour mon myélome, l'autre pour son arthrose. J'ai honte de lui voler une guérison complète de sa hanche rétive. Athée, buté, je n'en mérite pas tant. Avec moi les miracles sont perdus à l'avance. S'ils viennent, je ne les reconnaîtrai pas, trop engoncé dans l'incrédulité pour espérer qu'une Vierge à ceinture bleue repousse mon dernier soupir d'un an ou de quelques jours. Ma pauvre Ariane ! Tu es trop bonne...
   Séverine est plus sincère. Deux jours sans qu'elle prononce le mot tabou ou quelque chose qui s'en approche. Je ne risque pas de manger du crabe, même en miettes dans un avocat. Aucune larme  -  mon épouse est stoïque  -  mais une angoisse rentrée qui cède la place au réalisme. Agir au lieu de ruminer, de disserter, s'immerger dans les détails futiles, le gigot à décongeler pour la visite d'Edouard, l'ampoule de chevet à remplacer. Les corvées médicales doivent paraître des épisodes aussi insignifiants que la prochaine vidange de la voiture ou la pelouse à tondre. Je ne suis pas dupe. Elle non plus.
   Il n'y a pas que le crabe qui devient tabou. Séverine vient de jeter le journal local. Il avait le malheur d'évoquer, en première page, la chute d'un pan du rempart, non loin du lycée, sur le chemin qui mène à l'ancienne piscine. Une vingtaine de mètres environ...  Je ne suis pas le seul à me porter mal. Notre ville se lézarde.


Charles V le Sage, roi du XIVème siècle, possédait des cierges gradués en heures. Le passé prenait l'apparence du vide ; le futur rétrécissait sous la flamme ; quant au présent, il avait l'apparence de la cire liquide. Laisser cette dernière couler sur les doigts procurait au souverain un sentiment étrange, celui de retenir les minutes en fuite... et de s'y brûler.

   Tout à l'heure, j'ai repoussé le chocolat. La peur de grossir... A dix jours d'une éventuelle chimiothérapie, je crains l'obésité !  (...) 

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