Le blog de Flora

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Oeuvre de Gilbert * Final en rouge et blanc (extrait)

11 Mai 2011, 10:04am

Publié par Flora

Le narrateur de ce texte est le mari défunt de Viviane, remariée à Stanislas, principal de collège et l'exact contraire du défunt dont Viviane, devenue muette, cultive le souvenir en secret. Ce dernier finit par accomplir la vengeance libératrice...

(...) "Y a rugby, ce soir! La finale, tu te rends compte? Avec les rouges et blancs! Faudra me faire le grand jeu, hein: porte-jarretelles, dessous sexy. Ce qu'il y a de bien avec les muettes, c'est qu'elles sont toujours d'accord... On devrait opérer toutes les filles à la naissance. Un coup de bistouri dans les cordes vocales. Mais c'est pas le tout, le devoir m'appelle. Tout le monde n'a pas la chance d'être chômeur..."

   Le ton est devenu tranchant, signe qu'il faut décapsuler la bière, pencher le verre pour que la mousse ne monte pas trop haut. Le claquement du verre sur la table, le rot de contentement, indiquent que le départ est proche. Viviane lace les chaussures. Elle tend la veste, replace l'unique mèche de cheveux. Ses doigts en éventail chassent les pellicules sur les épaules.

   Aussitôt seule, elle se précipite dans la chambre, met ses bas, sa robe noirs. L'écharpe jaune attend, entre plafond et garde-robe. Quand les serrures de la valise claquent, Viviane sursaute, prise en faute, coupable. Elle a brûlé tout ce qui témoignait de notre passé, bradé les meubles et même l'alliance, donné les vêtements à des associations de charité. Reste l'écharpe jaune et un costume déchiré, taché de sang, qu'elle dispose sur le lit. 

   Encadré d'argent, bordé d'un crêpe noir, je sors de la valise, repoussant dans un tiroir de la commode le Stanislas en maillot rouge et blanc, ballon ovale sous le bras, caricature maigre du fonctionnaire obèse qui vient de s'en aller. Ma silhouette mince, interminable, mon regard malicieux, des images se réveillent, furtives, décomposées. Viviane s'observe dans la glace, tente de se retrouver. Elle fait pirouetter sa robe de deuil, agite l'écharpe autour de son visage.

   Derrière mon corbillard, la famille s'attriste en profusion de signes de croix. Un peu plus loin, quelques voisins, de vagues cousins parlent économie, réinsertion et exclusion. Je les écoute plus volontiers que le curé. Mon père a pris en main la cérémonie, glissant sournoisement l'office religieux avant le cimetière. Pour lui, le doute n'est pas permis: son fils, croyant de longue date, s'est écarté de la foi sous l'influence de faux amis et de mauvaises lectures. Viviane n'a pas bondi, pas protesté. Elle est déjà muette, résignée, déterminée à l'expiation. Seule exigence de sa part: le refus des couronnes dont je disais toujours que l'on devrait contraindre les futurs morts à les porter autour du cou. (...)

in Ennemis très chers , le Manuscrit  2001 

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Oeuvre de Gilbert * Miniatures

20 Avril 2011, 11:10am

Publié par Flora

flechette.jpg FLECHETTE

   Que ses parents l'enferment dans la cave, Maxime l'avait mal pris. Surtout qu'ils lui avaient confisqué ses fléchettes, et, avec elles, la joie de transpercer les araignées. 

   Privé de son jeu, il se vengeait sur les bouteilles, leur lançant des boulons trouvés dans une vieille boîte à outils. Dix points pour un bordeaux fracassé. Vingt points pour le champagne, cent s'il parvenait à briser le goulot seul, pour faire jaillir les bulles.

   Ses parents ne risquaient pas d'intervenir. Ils passaient leurs journées à l'hôpital, à veiller la petite soeur. Il n'y en avait que pour elle! On la montrait en exemple. Ce n'était pas la faute de Maxime si son grand-père avait oublié d'offrir une cible avec les fléchettes. Avait-il un autre choix que de peindre celle-ci sur le dos de Valérie?

 

    

 

   ECOLOGIE

   Un vert de terre sort de sa grotte, barbe et cheveux hirsutes. Le pull tricoté main flotte sur un corps décharné par les graines et le fromage de chèvre. 

   En contrebas, le tueur de planète, le dévoreur de couche d'ozone, le creuseur de tunnel, l'humain ne se doute de rien. Il fait la pause auprès de sa machine, pelleteuse vorace qui trouble le sommeil de l'ours des Pyrénées.

   Pour éponger son front, il retire le casque. Erreur fatale. La massue s'abat sur son crâne, avec un grognement préhistorique. L'ouvrier meurt. L'ours est indemne.

 

   SAVOIR-VIVRE

   Quand un lépreux vous a serré la main, comptez discrètement vos doigts sur vos orteils. Si vous dépassez cinq, c'est que l'un de ses doigts s'est détaché pendant la poignée de main. Rendez-le avec tact et sourire.

 

Gilbert Millet  "MINIATURES" , Editinter  1999  illustration R. T. 

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Oeuvre de Gilbert * Tu es Pierre (nouvelle, extrait)

27 Mars 2011, 19:52pm

Publié par Flora

Les morts se suivent..Particulièrement décourageante, la page cent trois: quatorze mots à la portée du moins intuitif des étrangers, identifiables au premier coup d'oeil. Manastır, manolya, manto, mareşal, margarin, marmelat... A quoi bon se démener pour apprendre une langue rare, peiner jusqu'à l'aube sur des manuels rébarbatifs si la clef du savoir s'offre  impudiquement au premier touriste venu, épicier bedonnant de Kronenbourg ou veuve en mal d'amour? Dans quels regards lire le respect si, à la mention de vos titres: "Pierre Ventori, diplômé de l'Institut des langues orientales, stagiaire à l'Institut d'études anatoliennes d'Istanbul, auteur d'un mémoire sur l'usage des ceintures de chasteté dans l'empire Ottoman, de la prise de Constantinople à la révolution française", vous vous entendez répondre:

-  Vous parlez turc? Quelle langue amusante! Manto, mareşal, margarin, marmelat, on croirait du français...

   Désespérant, même si la maudite page se hérisse aussi d'inconnus inaccessibles, marangoz, marifet, martaval, ou de faux amis délicieusement pervers, mani qui signifie obstacle ou manda, le buffle, piège tendus au néophyte  qui se prétend déjà savant. A l'idée d'un naïf réclamant, dans un bureau de poste d'Ankara, le formulaire nécessaire à l'expédition d'un buffle, le turcologue averti qu'est Pierre Ventori se trouve un peu revigoré. Il n'en laisse pas moins échapper un soupir, regret de n'avoir pas su se spécialiser dans une langue plus ésotérique, défendue par un alphabet hermétique, comme l'hébreu ou le japonais.

   "Le ministère de la Culture vous prie d'assister à une conférence de Pierre Ventori, japonisant diplômé de l'université de Tokyo, auteur d'une thèse sur l'usage de la baguette dans la sexualité nipponne."

   Relevant un instant la tête, il aperçoit la frêle silhouette devant une boutique de produits hors taxes. Après deux heures de bousculades aux guichets, enregistrement des bagages, contrôle des passeports, douane, l'attrait des parfums est assez fort pour lui faire oublier la fatigue. A moins qu'elle ne craigne l'mmobilité de l'attente, le temps vide où elle pourrait penser à ce qu'elle s'apprête à quitter. Bouffées d'Opium ou de Chanel n°5 propices à l'amnésie? Un groupe de corbeaux, longs voiles informes, visages gommés par le tissu noir, l'enlève progressivement à sa vue, le replonge dans le dictionnaire. Marka, marksizm, maroken, marşandiz viennent à leur tour le narguer. Il tourne la page rageusement. (...)

"Tu es Pierre", nouvelle in Les morts se suivent et se ressemblent, éditions Manya, 1992 

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Oeuvre de Gilbert * Un roman de Bacon, illustré par Kafka (nouvelle, extrait)

10 Mars 2011, 16:02pm

Publié par Flora

... Pour le dernier livre, le choix fut difficile. Pendant des mois, j'ai hésité. Le voyage au bout de la nuit présentait deux intérêts: le clin d'oeil que constituait le titre et la description sans concession de notre siècle. Mais comment renoncer à Belle du Seigneur, Le bruit et la fureur, Ulysse et tant d'autres chefs-d'oeuvre? 

   Le meurtre de mon fils aîné, auquel j'ai fait l'honneur de servir de modèle pour un corps tatoué des cheveux aux orteils, m'a permis de trancher: ni oeuvre de fiction, ni véritable témoignage sur l'époque, le Journal de Kafka rendra fou de désespoir les mutants ou les extraterrestres qui découvriront mon arche. Ils y verront, en creux, le génie de l'auteur, auront le sentiment de ne discerner que la partie émergée de l'iceberg mais ne pourront se référer à aucune des oeuvres auxquelles Kafka fait allusion:

   Rossmann et K., l'innocent et le coupable, tous deux finalement punis de mort sans distinction, l'innocent d'une main plus légère, plutôt mis à l'écart qu'abattu. (*)

    Ils liront des récits de supplices et trouveront, à côté du dernier livre, les corps, mis à l'abri de la décomposition dans une gangue de plexiglas, de mes trois femmes. Penseront-ils que notre siècle avait pour habitude de donner ainsi la mort? Je l'espère.

    Etrange coutume judiciaire. Le condamné à mort est égorgé dans sa chambre par le bourreau en l'absence de tout autre personne. Il est assis à sa table et termine une lettre, dans laquelle il dit: Ô vous, mes bien-aimés, mes anges, où planez-vous, ne sachant rien, hors de la portée de ma main terrestre. (**)

   Assis à sa table, il termine une lettre. Ils ne manqueront pas de remarquer la similitude avec le tableau de Franz Kafka montrant Bacon en train d'écrire, le corps déjà déliquescent. Je voudrais être là pour voir leur embarras.

   Mais je ne serai pas là. Je vais bientôt plonger dans la cuve de plexiglas liquide, en costume de bourreau, comme il se doit. Auparavant, j'aurai brûlé ces pages qui en disent beaucoup trop. Effacer la trace de mon génie me coûte beaucoup. Mais je me dis que l'essentiel survit: mon arche et ses pensionnaires, les grands artistes dont je suis créateur. 

*  Kafka, Journal, 30 sept. 1915

 ** Kafka, Journal, 19 juillet 1916 

 

fin de la nouvelle "Un roman de Bacon, illustré par Kafka" dans l'anthologie Le dernier livre,  

édition Nestiveqnen, 2002 

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Oeuvre de Gilbert * Pavés du Nord (roman, extrait)

21 Février 2011, 12:02pm

Publié par Flora

   Pav-s-du-Nord.jpgUn vide a succédé au coup de feu. Tout est noir, sauf le brouillard qui dérive lentement, emportant les Rossi. Aucune douleur dans la tête de Coron ni dans celle de Raymonde. Les deux corps gisent au sol, rigides. Blandine s'est tue. Elle a glissé la lettre entre ses seins, vidé le panier, rangé la nourriture dans le placard de la loge. Elle marche dans le théâtre, évitant les obstacles, les débris des fauteuils, les gravats, les déchets.

   Avant sa mort, elle n'est venue qu'une fois dans la grande salle. C'était un mois avant la fermeture du cinéma. On repassait "Blanche Neige". Une image garde place dans la mémoire fragile du fantôme : une pomme que l'on mange avant de chavirer sous le rire écrasant d'une sorcière hideuse, vieille femme maléfique, capable de tuer avec de l'encre mauve.

   Le noir est devenu grisaille, rideau opaque parfois percé d'étincelles roses. Coron n'est plus sur le trottoir. Il gît parmi les herbes folles, au pied d'un reine-claudier. Comment s'est-il traîné dans le jardin de sa maîtresse? Il ne s'en souvient plus, ignore où il se trouve. Une grille de rosée s'agite devant ses yeux. L'araignée en son centre veille sur les lignes humides. Le chat ne le remarque pas. Son corps déchire la toile sans intention de nuire ; toute notion de plaisir s'est éloignée de lui. Après l'herbe viennent les dalles qui poursuivent l'allée jusqu'à l'entrée de la cuisine. Des pierres froides aux pattes. Coron s'écarte immédiatement dans la verdure, évite de justesse les feuilles d'un chardon. (...)

Gilbert Millet : "Pavés du Nord" édition Quorum 1997 

   

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Oeuvre de Gilbert * Le mâle du siècle (nouvelle, début)

2 Février 2011, 17:30pm

Publié par Flora

   Je l'ai tuée sans grand plaisir, un peu machinalement. D'autres diraient "en fonctionnaire". Un minuscule craquement, rien de plus. Les vertèbres se disjoignent, le corps fléchit, s'affale, devenu flasque et lourd. 

   Je n'aime pas tuer les femmes. Elles semblent résignées. Les hommes sont plus naïfs, toujours surpris, comme s'ils croyaient à l'immortalité. Amandine s'insurge, m'accuse de misogynie. Je plaide coupable. L'égalité des sexes est illusoire. Nous sommes bien trop fragiles pour y prétendre.

   Je ne suis pas un assassin, mot vulgaire. Je suis un artisan, habile à répéter des gestes ancestraux, sans oublier la touche personnelle, la pointe de fantaisie qui distingue du tâcheron. Les gants de peau me servent de signature. Jamais on ne m'a vu agir de loin, utiliser un fusil à lunette, une voiture piégée, une bombe télécommandée. Au modernisme froid, sophistiqué, je préfère le contact, un frottement sur l'épiderme, un frôlement complice qui rassure la victime, la satisfaction du travail bien fait.

   Déjà avant de me connaître, Amandine peignait des corps décomposés, ces suppliciés boudeurs que des profanes achètent pour exposer dans leur salon ou leur chambre à coucher. En mon absence, elle gagne la mansarde aménagée en atelier, elle s'y enferme pour cultiver son vice. Des toiles gisent un peu partout, contre les murs, à même le sol ou suspendues aux poutres, ébauches couvertes de traits nerveux qui deviendront, au fil des mois, des parcelles humaines, des lambeaux d'existence. Le pinceau se démène, au rythme de Bartók, le troisième quatuor à cordes qu'elle juge en harmonie avec son imagination et qu'elle écoute au maximum de la puissance, à la limite du supportable. (...)

 

"Le mâle du siècle", nouvelle, in "Ennemis très chers" , éditions Manuscrit, 2001 

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Oeuvre de Gilbert * Le mépriseur (roman, extrait)

15 Janvier 2011, 10:10am

Publié par Flora

Le-m-priseur.jpgAu moment où il braque son arme vers la serrure, prêt à tirer, le verrou claque enfin et le panneau s'écarte, livrant un demi-visage en chignon blanc, lunettes abaissées sur le nez pour mieux voir au-dessus, réseau de rides où peut se lire la mort, méfiance dans les yeux et début d'un effroi. Pour éviter le cri dont la vue du revolver va accoucher, il a le réflexe de décliner son grade mais surtout de se précipiter à l'intérieur. La petite femme s'est plaquée contre le papier peint à fleurs, de la race rampante, incapable de révolte, déjà rompue et résignée, borborygmes qu'il ne cherche pas à apaiser, parce que rien n'a de sens devant tant de veulerie.

   Sans s'expliquer, il inspecte les pièces une à une, suivi du chevrotement, renverse les objets, dégage en coups de pied rageurs tout ce qui s'aventure sur son chemin. L'appartement est petit, mesquin, meublé, comme les vaincus aiment le faire, d'un étalage hétéroclite, tapissé de photos où les sourires émiettés se crispent depuis des siècles en illusion de bonheur. Famille comme la sienne... La télévision est en marche, le son poussé au maximum, présentateur visqueux bavant à douce voix sur des enfants craintifs que leurs parents admirent. Ce contentement de soi, joint au marmonnement à son côté et au chant discordant d'une fillette, lui irrite l'oreille. Il se retourne sur cet être fripé aux mains serrées, endormi depuis toujours dans le fauteuil encore creusé de sa présence, berçant ses rêves d'un autre âge. Le pistolet durcit dans son poing, se veut clément, prêt à cracher ses balles, à abréger l'agonie, dans un sublime élan de bonté, à évacuer ce décombre qui déjà ne vit plus.

   Mais ce serait trop doux. Elle ne mérite pas une telle clémence, cette vieille claquemurée dans son caveau à en pleurer, qui n'a rien demandé, qui ne sait pas supplier parce qu'elle n'a pas encore assez souffert ou imagine que la souffrance est son lot. Le péché sera plus grand de la visser à son écran, entre deux ronflement, momifiée sous les photos qui la dénoncent, mariée jaunie au bras d'un moustachu, fillette enrubannée devant un arbre de Noël, ombre sépia sur un tandem conduit par son mari, décomposé depuis vingt ans sous les bouquets qu'elle lui apporte. Déjà, il a saisi la poignée, satisfait du tourment que son inaction crée, prêt à se jeter sur d'autres jeux, à épuiser d'autres malheurs.

extrait du roman Le Mépriseur, éditions Manya, 1993 

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Oeuvre de Gilbert * Réveillon (nouvelle, fin)

29 Décembre 2010, 15:06pm

Publié par Flora

Les-morts-se-suivent-.jpg(...) -  Ici, Commissaire, au deuxième étage. C'est épouvantable.

   Il en avait tant vu en vingt-cinq ans de carrière qu'il eut un sourire ironique pour le jeune stagiaire tremblant. Lui aussi finirait par s'habituer, par plaisanter devant un bébé dépecé ou une grand-mère éventrée.

    Finalement, il avait de la veine : la porte était entrebâillée. Son raisonnement s'avérait exact. Ce ne serait pas un si mauvais Noël... Elle avait l'air mignonne avec ses longs cheveux bouclés. Et puis, dénicher la seule femelle du quartier à ne pas réveillonner en famille, pour un coup d'essai, c'était un coup de maître. Sans compter qu'il allait faire des économies.

   Elle attendait dans le lit, déjà déshabillée, c'était sûr. Il enleva son pardessus et l'accrocha au portemanteau vide, hésitant à se débarrasser du reste tout de suite. Un sursaut de pudeur le dissuada, un frisson de désir aussi. Elle lui ôterait ses habits un à un, langoureusement, pas comme cette Gisèle toujours trop pressée. En souriant, il poussa la porte du salon.

   -  Bonjour, Commissaire. Je n'ose pas vous souhaiter un joyeux Noël.

   -  Salut René. Tu as raison. J'ai connu des millésimes plus enthousiasmants.

   Nu et mutilé, le corps gisait sur le tapis, dans une flaque de sang, à l'exception des bras, soigneusement rangés sur le buffet et de la tête, posée sur le rebord de fenêtre, le visage tourné vers la vitre. De la rue, on devait croire que la jeune femme regardait tranquillement tomber la neige. 

   -  Des indices?

   -  Il semble que rien n'ait été volé. Pas de traces d'effraction non plus. La victime a dû ouvrir à son assassin.

   -  Elle avait donc encore ses bras.

  L'inspecteur sourit à la plaisanterie de son supérieur. Puis il enchaîna :

   -  Le plus intéressant, c'est qu'un suspect a été aperçu par le voisin du dessous en train de s'enfuir comme un fou. Dans sa précipitation, il a oublié son manteau dans l'entrée et ses empreintes sur la poignée.

   -  Tant mieux. La bûche ne sera pas encore engloutie quand je rentrerai à la maison. J'ai une de ces faims! S'il y a quelque chose qui met en appétit, c'est bien la mort!

"Réveillon" , nouvelle in "Les morts se suivent et se ressemblent"  éditions Manya, 1992

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Oeuvre de Gilbert * Sentiments interrompus (nouvelle, extrait)

6 Décembre 2010, 17:11pm

Publié par Flora

Petites-tombes-en-viager.jpg(...) Un kilomètre aller, à pas frileux, respirations bien cadencées, pour ne pas se mettre en nage et risquer une pneumonie; un kilomètre retour, en contournant les flaques d'eau où il aurait été si agréable de taper du pied; deux kilomètres funèbres et silencieux, lente caravane dont les oiseaux se moquaient et qui suscitait les éclats de rire du vent coincé parmi les châtaigniers. Parfois, après le demi-tour, Père prenait la parole, décrivant le sort des enfants pauvres condamnés à travailler dès leur plus jeune âge, à fumer, à boire, à se droguer ou victimes de la famine dans des pays lointains. Ces veinards ignoraient tout des joies de la famille.

   Une fois, Laurence avait essayé de mourir de faim, s'était tenue immobile devant l'assiette de potage, les mains à plat sur la nappe, le dos rigoureusement droit. Les réprimandes étaient venues bien vite, les allusions aux Ethiopiens, aux Nigériens et autres Somaliens, aux enfants martyrs que l'on envoyaient dans la rue, sans même une tartine. Simulant une envolée de ferveur mystique, elle avait alors prétendu jeûner pour les déshérités d'Afrique, afin de supporter une faible part de leur fardeau. Emu de tant d'amour, de tant d'humanité, Père s'était levé, ce qui est interdit au beau milieu d'un repas. déposant un baiser reconnaissant sur le front de sa fille, il eut ces mots terribles : "Tu es en train de mériter quelques jours de notre paradis." 

   Elle en resta figée, frissonnante de terreur. Loin de la dispenser de forêt, ce jeûne allait lui valoir le paradis aux ailes lourdes, aux longues allées désertées par les satyres, aux vitrines sans pâtisseries, aux vieilles paroissiennes tremblotantes? Il fallait manger au plus vite, se précipiter sur la soupe, en reprendre trois fois. C'était malheureusement un potage au tapioca, peu propice à la gourmandise. Et puis quelle image aurait-elle donnée en reniant les paroles qui lui avaient valu un baiser de Père? Elle résista près de trois jours, encouragée par l'admiration de Marc et d'Hélène qui voyaient en leur soeur la sainte qu'elle s'acharnait à ne pas devenir. (...)

extrait de la nouvelle "Sentiments interrompus" in Petites tombes en viager, éditions Quorum, 1998

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Oeuvre de Gilbert * Le déchant (roman, extrait)

20 Novembre 2010, 10:30am

Publié par Flora

Le-Dechant.jpgCurieusement, pour La Mer, jamais sa fantaisie ne l'aiguille vers des paysages marins ou des évocations liquides. Peut-être parce que l'oeuvre est née au coeur de la Bourgogne. La chambre sort de la mémoire en infimes accessoires : inégalités du parquet, fissure tel un profil au nez droit et au menton aigu, angle plus sombre au-dessus de la porte, fraîcheur de fin d'automne, odeur d'imprimerie. Les harpes, la trompette, le cor anglais installent les éléments, puis le hautbois et le violon que l'orchestre accompagne en une brusque grimpée.

   Sur la fenêtre peinte, à laquelle Isabelle fait face, les pans de popeline noire font place à un rideau blanc rehaussé de broderies beiges au point de croix et le bureau dispose ses objets, sous-main marron, boîte de crayons, règle métallique, coupe-papier au manche en forme de palme, pile de feuilles vierges et dossiers empilés, les étiquettes sur les tranches. Christian était ennemi du désordre.   

A l'appel de la flûte, le soleil bas frappe les étagères en un rayon inexorable. Les violoncelles glissent sur les alignements. Les cuivres déploient leur majesté aromatique. Les murs se tendent d'un papier vert pomme, espace promis à un entrecroisement de lignes grises. Dans un de ces panneaux se découpe la porte, peinte de la couleur des segments qui referment l'horizon. Du plafond descend l'abat-jour de paille. Sur un plancher se tissent dix-huit cercles de laine, dans tous les tons de brun, qu'interceptent des losanges bleus. Derrière son dos, se matérialise un lit, draps soigneusement pliés, couverture et oreiller volumineux à en devenir indécent. Les Fleurs du Mal veillent sur la table de nuit. (...)

extrait du roman Le Déchant, éditions Nestiveqnen 2005

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