Oeuvre de Gilbert * La Trilogie Armstrong (inédit et inachevé) 7.
Edouard dévore sa troisième tranche de gigot. Je ne lui ai pas parlé de ma maladie, pour ne pas lui couper
l'appétit. La bouche pleine, il dévide des histoires de voyage temporel. Sa spécialité, grotesque aux yeux de beaucoup mais estampillée par l'université. Edouard enseigne la science-fiction. Il
en est fier, comme de tout ce qui le concerne, ses chaussettes où trônent des Martiens, les figurines de plastique qu'il accumule dans des vitrines, personnages de La Guerre des étoiles,
le vaisseau spatial qui pend au bout d'un ressort sous le rétroviseur de sa voiture, sans oublier ses chemises, achetées par lot de vingt, pour lui permettre d'exhiber, les jours pairs, un ET
tendant le doigt vers le ciel et, les jours impairs, une sorte de pieuvre d'un autre monde.
Oubliant qu'il nous l'a déjà raconté douze fois, le voici résumant un roman de René Barjavel, Le Voyageur imprudent. Remontant dans le passé pour éliminer Bonaparte, Pierre Saint-Menoux, mathématicien du XXe siècle, ne parvient qu'à tuer son ancêtre, avant le mariage de ce dernier. Privé d'un ascendant, il disparaît immédiatement, ce qui est logique: l'ancêtre n'ayant pas eu d'enfants, Saint-Menoux n'existe pas. Mais la logique engendre ses propres failles : si Saint-Menoux n'existe pas, il n'a pas tué son ancêtre. Donc, il existe, voyage dans le passé, assassine son ancêtre, ce qui le prive de l'existence, l'empêche de tuer... Paradoxe temporel. Edouard jubile et reprend du gigot.
Séverine bâille discrètement. Je sais ce qu'elle pense de mon ami Edouard : il mange trop et sans délicatesse, ayant le mauvais goût de ne jamais prendre un kilo en dépit des excès ; il parle trop et de sujets stupides, très fier de se comporter en adolescent. Edouard ne veut pas vieillir. Il est persuadé que tout le monde lui accorde trente ans, alors qu'il a dépassé depuis trois ans les quarante-cinq.
Je ne bâille pas, je rêve. Je me projette dans le passé, à l'origine du monde où je découpe en morceaux l'inventeur du cancer. Certains le nomment Dieu, Zeus, Allah, Yahvé. Je ne crois pas en ces pantins. Je découpe du vide.
Une migraine m'a tenu éveillé une bonne partie de la nuit. Le myélome n'exclut pas les migraines. Je me demande à quoi il sert...
Oubliant qu'il nous l'a déjà raconté douze fois, le voici résumant un roman de René Barjavel, Le Voyageur imprudent. Remontant dans le passé pour éliminer Bonaparte, Pierre Saint-Menoux, mathématicien du XXe siècle, ne parvient qu'à tuer son ancêtre, avant le mariage de ce dernier. Privé d'un ascendant, il disparaît immédiatement, ce qui est logique: l'ancêtre n'ayant pas eu d'enfants, Saint-Menoux n'existe pas. Mais la logique engendre ses propres failles : si Saint-Menoux n'existe pas, il n'a pas tué son ancêtre. Donc, il existe, voyage dans le passé, assassine son ancêtre, ce qui le prive de l'existence, l'empêche de tuer... Paradoxe temporel. Edouard jubile et reprend du gigot.
Séverine bâille discrètement. Je sais ce qu'elle pense de mon ami Edouard : il mange trop et sans délicatesse, ayant le mauvais goût de ne jamais prendre un kilo en dépit des excès ; il parle trop et de sujets stupides, très fier de se comporter en adolescent. Edouard ne veut pas vieillir. Il est persuadé que tout le monde lui accorde trente ans, alors qu'il a dépassé depuis trois ans les quarante-cinq.
Je ne bâille pas, je rêve. Je me projette dans le passé, à l'origine du monde où je découpe en morceaux l'inventeur du cancer. Certains le nomment Dieu, Zeus, Allah, Yahvé. Je ne crois pas en ces pantins. Je découpe du vide.
Une migraine m'a tenu éveillé une bonne partie de la nuit. Le myélome n'exclut pas les migraines. Je me demande à quoi il sert...
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