Oeuvre de Gilbert * "Le prisonnier"
A tâtons, ses mains explorent l'espace, de centimètre en centimètre. Elles progressent, à
l'horizontale, avec prudence, craignant de raccourcir l'intervalle des pulsations, d'accentuer la douleur, minuterie logée à l'intérieur de son cerveau. La fraîcheur du tissu, son grain soyeux,
l'élasticité sous les reins, le dos, les cuisses, l'épaisseur moelleuse qui encadre la nuque, tout confirme l'existence d'un lit. Le matelas pneumatique serait plus inconfortable, le duvet rêche
et exigu. Le ciel, même couvert, laisserait filtrer une lueur diffuse, la toile de tente des odeurs d'aromates et d'agaçants vols de moustiques.
Origan sauge, menthe, myrte, laurier, des noms papillonnent dans sa mémoire mais ils ne sont d'aucun secours, n'expliquent pas le lit, l'obscurité. De son passé, proche ou
lointain, il ne parvient à soutirer qu'un inventaire botanique : figuier, hysope, thym, serpolet, fenouil, amandiers, oliviers, asphodèles, férule, autant de plantes qu'il aurait été incapable de
reconnaître. Ses bras non plus ne savent pas résoudre l'énigme. Aussi loin qu'il les étende, ils rencontrent le drap. Très lentement, il fait glisser les jambes, accélérant l'horloge vicieuse qui
lui martèle les tempes, puis il attend, fouillant le vide, obligeant ses yeux à des manoeuvres douloureuses. En vain. Même en oblique, il ne distingue rien.
Au bout de longues minutes, les pulsations commencent à s'espacer, adoptant une cadence presque supportable, vingt secondes environ. Profitant du répit, il se tourne
délicatement, se met en perpendiculaire avec le bord du lit. les genoux plient sans effort. Une surface douce accueille les talons, espèce d'ouate qui chatouille la plante des pieds. La
conséquence est immédiate, idée soudaine, détresse que confirment de rapides attouchements : on l'a dépouillé de ses vêtements avant de le déposer là. Il se revoit, enfant, à la visite médicale
de son école, nu, moqué pour une taille chétive, des poils retardataires.
Il se redresse, s'assoit, une main devant le sexe. Maintenant qu'il se sait en position de faiblesse, l'étape suivante se lever, tâtonner dans l'inconnu paraît insurmontable.
Il hésite, concentré sur les battements des tempes qui seuls peuvent distraire sa peur. Une trentaine de secondes sont désormais nécessaires entre deux coups. Sans réfléchir, il soulève son
corps, saisit le drap qui vient à lui sans résister. Sa nudité emballée avec rage, il reste aux aguets, craignant d'avoir déclenché l'alerte et mis en branle des adversaires hypothétiques.
Dans ses mouvements désordonnés, une certitude lui est venue : il a tué Mireille. [...]
début de la nouvelle "Le prisonnier" in Ennemis très chers, éd. Manuscrit 2001

, Mathilde, Emma, Iseult, les livres extraits des rayonnages sont rassemblés autour de lui, les préférés, découverts bien trop tard et d'autant plus chéris, empilés à
portée de sa main et que ses yeux embrassent en une prière, en un adieu. Jamais il n'a connu pareil apaisement, jamais, même quand il croyait vivre et ignorait combien de fois il lui faudrait
mourir. Les flacons d'alcool sont disposés près de la porte en garde vigilante, déjà vidés d'avoir été répandus sur les ouvrages et le parquet. Dans l'impasse, le chien des Monnier monte la garde
et le docteur Cassin polit sa plaque au cuivre vantard.
abaisse son fusil, sans ôter le
doigt de la gâchette. Dans sa tête, un grand bruit, une illusion, un klaxon sous la fenêtre, disloque les images. La galerie de mines s'écroule. Coup de grisou. Trois haveurs tués. A la surface,
une locomotive percute la pile d'un pont. La chaudière explose sous le choc, libérant la vapeur et le charbon rougi, jets rouges et blancs qui communiquent le feu à la forêt voisine. La Simca
blanche se détache de la masse de fumée, fonce dans la tranchée. Un corps d'enfant s'envole sur le talus, près du cadavre de Jean. Pour la première fois, Benoît Leblé pilote la voiture, rire
sardonique de l'alcoolique. Elle lâche le fusil qui tombe sur le plancher.