Le blog de Flora

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Oeuvre de Gilbert * "Le prisonnier"

25 Avril 2009, 20:00pm

Publié par Flora

    A tâtons, ses mains explorent l'espace, de centimètre en centimètre. Elles progressent, à l'horizontale, avec prudence, craignant de raccourcir l'intervalle des pulsations, d'accentuer la douleur, minuterie logée à l'intérieur de son cerveau. La fraîcheur du tissu, son grain soyeux, l'élasticité sous les reins, le dos, les cuisses, l'épaisseur moelleuse qui encadre la nuque, tout confirme l'existence d'un lit. Le matelas pneumatique serait plus inconfortable, le duvet rêche et exigu. Le ciel, même couvert, laisserait filtrer une lueur diffuse, la toile de tente des odeurs d'aromates et d'agaçants vols de moustiques.
    Origan sauge, menthe, myrte, laurier, des noms papillonnent dans sa mémoire mais ils ne sont d'aucun secours, n'expliquent pas le lit, l'obscurité. De son passé, proche ou lointain, il ne parvient à soutirer qu'un inventaire botanique : figuier, hysope, thym, serpolet, fenouil, amandiers, oliviers, asphodèles, férule, autant de plantes qu'il aurait été incapable de reconnaître. Ses bras non plus ne savent pas résoudre l'énigme. Aussi loin qu'il les étende, ils rencontrent le drap. Très lentement, il fait glisser les jambes, accélérant l'horloge vicieuse qui lui martèle les tempes, puis il attend, fouillant le vide, obligeant ses yeux à des manoeuvres douloureuses. En vain. Même en oblique, il ne distingue rien.
    Au bout de longues minutes, les pulsations commencent à s'espacer, adoptant une cadence presque supportable, vingt secondes environ. Profitant du répit, il se tourne délicatement, se met en perpendiculaire avec le bord du lit. les genoux plient sans effort. Une surface douce accueille les talons, espèce d'ouate qui chatouille la plante des pieds. La conséquence est immédiate, idée soudaine, détresse que confirment de rapides attouchements : on l'a dépouillé de ses vêtements avant de le déposer là. Il se revoit, enfant, à la visite médicale de son école, nu, moqué pour une taille chétive, des poils retardataires. 
    Il se redresse, s'assoit, une main devant le sexe. Maintenant qu'il se sait en position de faiblesse, l'étape suivante se lever, tâtonner dans l'inconnu paraît insurmontable. Il hésite, concentré sur les battements des tempes qui seuls peuvent distraire sa peur. Une trentaine de secondes sont désormais nécessaires entre deux coups. Sans réfléchir, il soulève son corps,  saisit le drap qui vient à lui sans résister. Sa nudité emballée avec rage, il reste aux aguets, craignant d'avoir déclenché l'alerte et mis en branle des adversaires hypothétiques. Dans ses mouvements désordonnés, une certitude lui est venue : il a tué Mireille. [...]
début de la nouvelle "Le prisonnier" in Ennemis très chers,  éd. Manuscrit  2001  

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Oeuvre de Gilbert * "Poste restante"

20 Avril 2009, 10:33am

Publié par Flora

    [...] Brodequins, bûcher, cangue, carcan, chevalet, corde, croix, écorchement, électrocution, estrapade, flagellation, fusillade, fouet, garrot, gaz, gibet, guillotine, knout, lapidation, match du Paris-Saint-Germain, pilori, potence, roue, tenaille, avec méthode, dans l'ordre alphabétique, il décida sa* mort dans des supplices atroces. Restait à bien choisir. L'écartèlement aurait été parfait mais il nécessitait quatre chevaux ; or les agriculteurs les remplaçaient par des tracteurs. La peste bubonique avait ses charmes. Comment se procurer le germe ? Il se rabattit sur le pal, utilisant, finesse ultime, le manche d'un balai, un instrument que la Montlieu, ci-devant marquise, authentique cul-terreuse, ne devait pas souvent toucher. Les spécialistes recommandaient un bout bien rond : les extrémités déchiraient les chairs et vidaient le patient avec une précipitation fâcheuse.
                    Habitant d'une ville, Octave Dollet se serait adonné aux joies des lettres anonymes, livrant par tonnes les secrets mesquins qu'il surprenait dans les correspondances volées. Ses circulaires photocopiées, enluminées de détails scabreux, de calomnies salaces auraient atteint commissariats et salles de presse. Des brouilles auraient suivi, procès, vengeances meurtrières et rancunes séculaires. Mais il habitait Vrévillemont, limace poussive glissant de part et d'autre de la route, entre la voie ferrée et le maigre ruisseau qui refusait de déborder, le trou sinistre et disgracieux de sa naissance, de l'enterrement de ses parents, carbonisés dans l'incendie de leur maison. [...]
* celle de Mme de Monlieu, riche et méprisante propriétaire de terres

extrait de la nouvelle "
Poste restante" in "Ennemis très chers"  éditions Le Manuscrit  2001
Illustration R.T.

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Oeuvre de Gilbert * Le mépriseur (roman)

14 Avril 2009, 12:02pm

Publié par Flora

[...] Florence ou Isabelle, Mathilde, Emma, Iseult, les livres extraits des rayonnages sont rassemblés autour de lui, les préférés, découverts bien trop tard et d'autant plus chéris, empilés à portée de sa main et que ses yeux embrassent en une prière, en un adieu. Jamais il n'a connu pareil apaisement, jamais, même quand il croyait vivre et ignorait combien de fois il lui faudrait mourir. Les flacons d'alcool sont disposés près de la porte en garde vigilante, déjà vidés d'avoir été répandus sur les ouvrages et le parquet. Dans l'impasse, le chien des Monnier monte la garde et le docteur Cassin polit sa plaque au cuivre vantard.
Comment auraient-elles pu survivre, ces milliers de pages, tomber entre des mains impies incapables d'en susciter les mots, tout juste bonnes à les laisser s'empoussiérer dans le décor fané d'une bibliothèque inanimée ? Comment aurait-il pu se consumer sans elles, plonger dans le néant sans l'espoir d'échanger, en un dernier éclat, la triste réalité de sa chair contre une humble parcelle de leur vérité, la seule, sans laquelle le monde n'existe pas.
   Jamais il n'aura soixante-treize ans puisqu'il mourra la veille de son anniversaire, sous le ciel bleu de ses baignades imaginaires, enfance florentine issue d'une pièce de théâtre. Une cloche au loin retentit, la cloche de midi, au-delà de laquelle il n'y aura plus rien. Au douzième coup, l'allumette craque sur le frottoir et le gerbe jaillit, bienveillante, indulgente, délivrance qu'il accueille dans un soupir. Les flammes montent autour de lui, dissimulant le mur, il ne les voit pas, les sent à peine, devine un flux de lettres noires haussées par la vapeur au-dessus de sa mort.

   Boris Tardeau ne souffre plus, ne se rebelle pas contre l'incendie. Sur son coeur est serré le premier livre, le dernier, celui qui est devenu plus qu'un livre, dont les mots sont aussi des voix résonnant sur une scène, douces et sonores, implorantes ou aimantes, furieuses parfois, voix dont il se souvient, dans le crépitement du feu, qui se rapprochent, de plus en plus distinctes, une d'entre elles surtout, humaine et mélodieuse, qui se rapproche et lui pardonne enfin.

fin du roman"Le mépriseur", publié par les éditions Manya en 1993

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Oeuvre de Gilbert * "Jusqu'au cri fou qui se rapproche"

6 Avril 2009, 10:30am

Publié par Flora

[...] La tasse arrive et l'addition mais sans les sucres et la cuillère. Doit-elle réclamer ? Elle opte pour le silence, par crainte du scandale. Elle n'a rien commandé, n'a pas d'argent pour tant de parallélépipèdes bleus. Carré, rectangle tourmenté, triangle, parallèles, le temps lui manque. Une silhouette passe sur le trottoir et elle se recroqueville sur la banquette. Réflexe stupide : si c'était Jérémie, il la verrait de toute façon, il surgirait et la prendrait par les cheveux...

   La médecine ne peut rien. Il refuse l'aide d'un psychiatre et stocke les calmants qu'il utilise pour son chantage. Depuis des mois, Juliette note sur un carnet ses déplacements, ses gestes. A son retour, il met en doute la moindre ligne, conteste le minutage, découvre des plages de temps libre propices à la trahison. Il examine le lit, inspecte la salle de bain. Jusqu'au tapis du salon, au placard à balais et la table de cuisine qu'il imagine lieux de débauche.

   Elle saisit un paquet, le déballe. Le papier chiffonné rejoint le cendrier et le sucre se noie, suivi par les neuf autres. La pyramide, les rangées, tout n'est que grains flottant au gré de la cuillère. Elle humecte ses lèvres puis se décide à avaler d'un coup, gratte frénétiquement le fond de la tasse, engouffre la plâtrée douceâtre. L'effet pervers ne tarde pas. L'homme au costume gris s'approche. Il tire la chaise qui obstrue le passage, se coule sur la banquette.
   Juliette ne bouge plus, fixe l'amas des papiers bleus. Elle pense qu'il en manque deux, qui auraient tout changé, puis elle rétracte cette idée stupide, recule vivement la main et place devant l'inconnu, comme un défi, la soucoupe où s'entassent les additions. En souriant, il sort une calculatrice, amorce la multiplication que n'importe qui d'autre aurait effectué de tête. La petite machine regagne ensuite sa poche, tandis que sort un portefeuille. Une explication traverse l'esprit de Juliette : c'est sur le répondeur de cet homme que s'est enregistré l'appel au secours. L'hypothèse résiste mal à analyse : elle a parfaitement reconnu la voix de son frère. Pour cinquante-quatre francs, le prix des six cafés, qu'exigera son créancier ? [...]

Extrait de la nouvelle " Jusqu'au cri fou qui se rapproche..." in Ennemis très chers, Le Manuscrit 2001

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Oeuvre de Gilbert * "Miniatures"

26 Mars 2009, 19:17pm

Publié par Flora


Landru


    Le landru 1999 du meilleur crime français a été décerné, hier soir, à la prison de la Santé, à Marc Vivagal, le dépeceur de Saint-Teddy, à qui l'on doit le tronçonnage minutieux de douze prostituées et leur restitution dans les jardins publics de la ville, à l'intérieur d'élégants sacs de plastique de grandes marques
.
   Cette touche de bon goût a d'ailleurs valu à Marc Vivagal une seconde récompense, le landru de l'émotion artistique. Le lauréat s'est déclaré particulièrement touché par cet hommage de la profession. Rappelons, en effet, que le jury des landrus est composé de tous les détenus des prisons et maisons d'arrêt de France. 


Licenciement

 
A ta place, je me méfierais.
   -  Pourquoi ?
   -  On dit que Messard voudrait te virer.
   -  Impossible. Je suis son bras droit. Sans moi, il ne s'en sortirait pas.
   -  Je te répète ce que j'ai entendu...
   -  Tu sais, les rumeurs... L'année dernière, on le disait lui-même sur un siège éjectable. Les actionnaires américains n'appréciaient pas ses méthodes trop humaines. Ils cherchaient un tueur. Résultat, Messard est toujours là et on ne parle plus de le chasser.
   -  Peut-être parce qu'il a accepté de tailler dans le vif...
   -  Je suis son bras droit, je te dis. Quand on dégraisse, on élimine l'accessoire. On ne se mutile pas.
   -  Méfie-toi quand-même. Je ne sais pas si tu as remarqué : Messard, il est gaucher...

 Gilbert Millet :  Miniatures, éditions  Editinter, 1999    illustration  R. T.

 

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Oeuvre de Gilbert * Déraillement

22 Mars 2009, 09:02am

Publié par Flora

   [...] Le coup ne fut pas porté en rase campagne mais à deux pas de l'épicerie et au moment le plus inattendu. François n'avait pas levé les yeux, s'était tenu sur la réserve, méditant sur l'origine de son prénom et l'obligation  qui lui était étymologiquement faite de défendre la langue la plus belle, l'esprit libre et loyal comme un vrai Franc. En le nommant ainsi, ses parents lui avait légué un fardeau difficile mais il s'acquittait de la mission du mieux qu'il le pouvait. Ses petits carnets se remplissaient de mots oubliés puisés dans le Littré : floribond, stipe, guerlande, badelaire, corrigiolé, nordir, précelle, vespertilion, toute une symphonie...
   Il les replaçait dans ses cours de littérature et dans les innombrables lettres qu'il adressait au gouvernement pour l'enjoindre de se montrer plus ferme avec les mauvais parleurs, les écrivains complices. "Infrangible" et "lapidifier" figuraient parmi ses récents coups de coeur. Jamais il n'avait entendu quelqu'un les prononcer...
   L'affront prit les dehors patelins d'un ballon de cuire, un de ceux dont la forme ovale, parfaitement vicieuse, évoque le nom d'une ville étrangère. Le garçon joufflu qui ramassait son bien dans le caniveau, entre les roues d'une Jaguar, l'avait-il laissé choir sur les pieds de François uniquement pour le choquer? Rien dans son attitude penaude ne le laissait supposer. La vérité ne s'en montrait que plus cruelle : perverti dès le berceau, l'enfant trouvait naturel de promener en pleine rue la marque de son esclavage, complétant même la soumission par une tenue en tous points révoltante, depuis les chaussures aux couleurs de l'Angleterre jusqu'au survêtement, marqué du sigle pervers d'une université américaine.
   Ces diables avaient l'instinct de déceler le failles, d'y instiller le pire venin sous des apparences anodines. Peuplés de créatures bétifiantes, souris vulgaires aux immenses oreilles, canards piailleurs ou grippe-sous, éléphants prenant leurs oreilles pour des ailes, les dessins animés sapaient les premières défenses. Les films prenaient le relais, dégoulinants d'images convenues, de monstres, de fantômes, de grands musclés, d'extraterrestres niais réduits aux initiales d'un alphabet barbare. On achevait le matraquage par un déferlement de bruits féroces, de phrases syncopées parés du nom de musique, par de bonnes rasades de jargon télévisé. Le tour était joué et les affiches défaitistes poussaient sous les fenêtres. [...]
 

extrait de la nouvelle "Déraillement" in  Petites tombes en viager, éditions Quorum 1998

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Oeuvre de Gilbert * "Les cheminées de fée"

6 Mars 2009, 16:29pm

Publié par Flora

  Hélène n'avait que dix-huit ans quand je suis mort. Je m'en souviens fort bien : intellectuel comme toujours, je lui avais offert un livre pour son anniversaire. Elle me l'a renvoyé, orné d'un préservatif. Le facteur souriait. Le ciel aussi, outrageusement bleu, un ciel de Cappadoce qui ne présageait rien de bon. Les journées de soleil ont ponctué ma vie de souvenirs néfastes.

   Une moustache frémit dans la pénombre, le museau pointe, les pattes progressent en trottinant, s'immobilisent. Je vois les flancs gonfler à chaque inspiration. L'animal est gros pour être une souris. Sans crainte, il grignote les grains de blé rougis, le riz verdâtre que j'ai déposé là. Depuis douze jours, je le regarde faire. Au début, il se méfiait, sursautait au moindre mouvement de l'air. Maintenant, il prend son temps, imite Hélène en me tenant pour quantité négligeable. Il se porte très bien, rendu particulièrement gras par mon poison inefficace.

   Tous les jeunes gens sans imagination tombent amoureux de leur cousine. J'avais quelques excuses : elle était nue quand je l'avais connue, caché derrière le fauteuil à bascule de mon père, avorton de trois ans qui n'osais pas bouger. Prisonnière du verglas, un soir de réveillon chez mes parents, sa mère, ma tante, accouchait devant le sapin dont les lumières, que l'on avait omis d'éteindre dans la panique, clignotaient, inflexibles. Mon père l'assistait, revêtu non de sa blouse de médecin mais d'une houppelande rouge bordée de fourrure blanche.

   Le livre avait changé. Je ne le compris que le lendemain, le jour des coups de marteau sur le pouce, celui de mon enterrement que personne ne suivit. Ni fleurs ni couronnes. Même pas une larme. Le salon était vide, le ciel ensoleillé, narquois, du même bleu rageur qu'à Göreme...

   A midi, sous une chaleur tenace qui ne cèderait plus, les touristes en meute étaient conduits au restaurant. Hélène et moi les regardions s'enfuir, gagner les bus climatisés avec leurs appareils-photos, leurs guides, leurs bermudas à fleurs, leurs lunettes noires et leurs casquettes. Le voyage en Turquie faisait partie des récompenses pour la mention très bien au baccalauréat. Otage réjoui de ce succès de ma cousine, je transpirais des cheminées de fée en demeures troglodytes, ateliers de potiers en villes souterraines, béat d'avoir été sélectionné, honteux de ne pas savoir en profiter. Les colonnes de lave, les monticules de tuf, les falaises friables s'ouvraient en sanctuaires. Nous en étions à la troisième église.  [...]

début de la nouvelle "Les cheminées de fée" in  Petites tombes en viager,  éditions Quorum, 1998 

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Oeuvre de Gilbert * "Pavés du Nord" (extrait)

28 Février 2009, 12:57pm

Publié par Flora


[...] Raymonde abaisse son fusil, sans ôter le doigt de la gâchette. Dans sa tête, un grand bruit, une illusion, un klaxon sous la fenêtre, disloque les images. La galerie de mines s'écroule. Coup de grisou. Trois haveurs tués. A la surface, une locomotive percute la pile d'un pont. La chaudière explose sous le choc, libérant la vapeur et le charbon rougi, jets rouges et blancs qui communiquent le feu à la forêt voisine. La Simca blanche se détache de la masse de fumée, fonce dans la tranchée. Un corps d'enfant s'envole sur le talus, près du cadavre de Jean. Pour la première fois, Benoît Leblé pilote la voiture, rire sardonique de l'alcoolique. Elle lâche le fusil qui tombe sur le plancher.

   Coron n'assiste pas à ce désastre imaginaire. Il est sorti de la maison, bien avant l'heure habituelle. Tous ses malheurs, la blessure du crâne, l'ingratitude d'avoir été jeté du lit, les deux photos de Pierre Fourche, l'absence de nourriture, ont bouleversé en lui l'horloge interne.
    Il n'est pas monté jouer avec le gros naïf. Ses pas l'ont entraîné vers la maison des Mauve. La mine de mou, l'écuelle de lait, à gauche de la chatière, il les connaît par coeur, en a déjà usé, par pure gourmandise. Aujourd'hui, la nécessité le pousse. S'il doit se faire voleur pour survivre à la faim, autant que le festin se montre à la hauteur. Les chats du lieu grognent, crachent, voûtent le dos, des simulacres de combat. Un rictus, un coup de patte suffisent à leur déroute. Ce sont des pacifistes gras, incapables de lutter contre Christophe Coron, le bourlingueur de toits. [...]

extrait du roman  Pavés du Nord,  éditions Quorum,  1997

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Oeuvre de Gilbert * "Le Templier électrique"

22 Février 2009, 20:46pm

Publié par Flora

[...] D'un pas mal assuré, le long manteau gris où s'imprimait la croix s'est dirigé vers l'abside. Sa marche sinuante a croisé Antoine de Padoue, les graffitis sur la muraille, demandes, remerciements, les plaques de marbre, les messages glissés dans une fente de la pierre. Ce n'est pas cet amas de bêtises qui l'a fait osciller en bordure de la grille mais une prise de conscience : l'épée était restée en bordure de la scène. Le corps a fait demi-tour. Près des câbles rompus, le dos s'est courbé, tant bien que mal. L'arme résistait, comme si les particules électriques avaient multiplié son poids. Suivi du raclement de l'acier sur la pierre, le croisé a zigzagué vers saint Antoine. Je ne l'ai pas revu. Je sais, vous aimeriez que j'évoque une trappe de pierre, un mécanisme secret, un corridor ouvrant sur le domaine des morts, un escalier profond. Vous qui jouez les sceptiques quand je parle de fantôme, vous seriez prêt à croire cette fable du mur qui bascule. Je ne vous la servirai pas. Le Templier a disparu comme il était venu.
    J'avais promis la vérité ? Possible. Ma mémoire vacille. Disons que depuis des siècles qu'il habite la ville, ce Templier est devenu un vrai Laonnois. Sa cathédrale, il la préfère vide, comme sa ville. Les foules n'en sont pas dignes, qu'elles viennent pour un concert ou pour un autre motif.
    Je ne sais pas comment la statue s'est enfuie mais, quand je me suis approché de la scène, j'ai trouvé sur le sol, à l'endroit où gisait le câble rompu, un morceau de pierre du même gris que le fantôme. Une pierre encore chaude d'où s'échappait  une odeur de brûlé. Je l'ai posée au pied d'une colonne, la deuxième à gauche en entrant. Vous pouvez vérifier. N'essayez pas de la plonger dans l'eau, de la mettre au congélateur. Rien ne la fait refroidir.
    Laon est une ville hantée. Hantée, oui ! Comme un château d'Ecosse ou la maison d'un crime. Un spectre rôde dans les rues, prêt à frapper. Un drap blanc et des chaînes ? Non ! Ce fantôme est une statue. Ne riez pas. Les statues sont vivantes. Je le sais. J'en suis une. 

fin de la nouvelle "Le Templier électrique"  in  Le Déchant ,  éditions Nestiveqnen,  2005

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Oeuvre de Gilbert * "Aquarelles"

12 Février 2009, 10:16am

Publié par Flora

[...] Les couleurs ont fondu en une nuit, ne laissant à sa vue qu'un ruissellement blanc, des ombres et des lumières, une succession moelleuse de courbes que le pinceau épouse en glissements liquides. Le silence est total dans cette combe éloignée que ne souillent pas les skieurs, un silence propice aux mouvements de la matière, à la peinture que le froid crispe en filaments nerveux. Sur l'aquarelle glacée, transparaissent des corps, deux bosses soudées  à la montagne. Malgré l'engourdissement des doigts, les gestes se font précis, les lignes fines. Une vision se met en place : sur la neige molle, en glacis, une femme rigide, un homme. Un vernis de gel translucide couvre la chair. On distingue cependant l'esquisse d'un crucifix, des boucles d'oreilles en rang de trois.

[...] Au pied du lit le tableau aligne ses crucifiés et ses prairies désertes, sans susciter le moindre rire. Aux effervescences des pistes, Odette et Christian ont préféré la chambre 412. Ils fixent le plafond, incapables de le déchiffrer. La fenêtre s'est ouverte, poussée par une rafale ou par un vent plus anodin. Ils ne sentent pas le froid raidir leurs jambes, pénétrer leur peau nue, coaguler le sang issu de leurs blessures. Livides, ils n'entendent pas le vase qui se brise sous la pression de la glace, ne voient pas le large éclat qui tombe. A leur chevet, Germain peint le spectacle. Le couteau qui a tué est posé sur le lit.

extrait et fin de la nouvelle "Aquarelles"  publiée dans le recueil  Ennemis très chers  éd. Le Manuscrit  2001
illustration : R.T.

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