Le blog de Flora

gilbert

Oeuvre de Gilbert * "A" (inédit)

30 Juillet 2009, 15:26pm

Publié par Flora

                                                                                                   Ce livre tout entier n'est qu'une esquisse. Même pas !
                                                                                                    Rien que l'esquisse d'une esquisse
.
                                                                                                                       Herman Melville
,    Moby Dick

   A l'origine de l'oeuvre, une paresse du cou. Au lieu de tourner la tête vers la fenêtre, d'apercevoir la femme, l'épagneul de sa vie, Fabrice Sorel lève les yeux vers le Littré, un mouvement que les biographes, les universitaires de tous pays n'en finissent pas de commenter.
   Certains critiques évoquent une nuit de débauche, une digestion difficile. On parle d'une mouche ou d'un moustique posté sur le dictionnaire ; d'autres plaident pour un courant d'air ; un professeur de l'Ecole Normale supérieure centre son analyse sur le craquement d'une étagère, celle qui soutenait la collection complète du "Miroir des Sports" ; on glose sur le déterminisme et la coïncidence ; on se réfère à l'éducation : si la folie des mots s'empare de Fabrice Sorel, en ce 19 mai 1967on père enseigne la littérature à l'université d'Orléans, que sa mère, ophtalmologue, fait défiler des lettres sous le regard de ses patients.
   Qui croire ? Dans Les Mots : Mosaïque, le principal intéressé commente la scène à sa façon, humoristique, énigmatique :

          Les tomes du Littré sont au nombre de sept. Couleurs de l'arc-en-ciel. Nains. Notes sur la gamme. Péchés capitaux. Jours de la semaine Sept contre Thèbes. Samouraïs Mercenaires. Suis-je Blanche Neige ou Polynice, gourmandise ou luxure, do, mi, sol, indigo ?

    Les romans d'Adam Eve comportent sept chapitres, chaque recueil quatorze nouvelles.[...] 

début d'une nouvelle inédite 

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Oeuvre de Gilbert * Les cendres de Notre-Dame

24 Juillet 2009, 09:40am

Publié par Flora

         ...à ces vains ornements, je préfère la cendre. ( Racine, Esther )

   Il pleut. Pluie retenue, comme il convient dans cette ville, averse molle qui brouille la vue, nappe les pierres de brume, dissimule, ponce, estompe. Qui est de Laon déteste le tapage, la renommée, le mot plus haut qu'un autre, le détail qui distingue et pourrait, sans contrôle, attirer le badaud. Aucune pancarte sur l'autoroute. Quel touriste devinerait la cathédrale et les églises, les remparts et les portes, les manuscrits enluminés, les souterrains, les ruelles médiévales ? S'il existait un moyen d'araser la colline, d'empêcher qu'elle émerge au plus loin de la plaine, les Laonnois l'appliqueraient. A défaut, ils s'en remettent au climat : brouillard, bruine, ciels en deuil, nuages appliquent un masque humide sur les vestiges glorieux, gomment la grandeur passée, temps lointain où la cité était capitale du royaume carolingien. A Laon, on prie pour que la planète ne se réchauffe pas trop vite...
   Benoîte a refusé de m'accompagner : 
   - J'ai le vertige, tu le sais. Je reste dans la voiture.
   - Tu vas t'ennuyer, prendre froid.
   - Mon manteau et un bon livre, je ne risque rien. Et puis, tu n'en as pas pour deux heures...
   Le vertige est un bon prétexte mais je n'insiste pas. Benoîte, son livre, son manteau me font penser aux décors que le prince Potemkine dressait le long des routes, afin que Catherine II, traversant la Russie, voie un pays de rêve et jamais sa misère, trop intense, trop réelle. Notre misère de couple émane de Lionel. J'aurais pu le rencontrer à l'université ; nous avons fait nos études à Reims, une seule année nous séparait. Jamais, pourtant, je ne l'ai croisé. C'est un hasard tardif qui nous a réunis, un ami commun engagé dans une folle équipée : un triathlon, trois kilomètres de nage en rivière, cent kilomètres de vélo, assortis de deux cols et, pour finir, un marathon. Lionel et moi étions faits pour nous entendre ; Benoîte ironisa bientôt sur notre "coup de foudre", expression ridicule qu'elle ressert à souhait, par ironie facile et plaisir d'écorcher.

début de la nouvelle, publiée aux éditions Les Racines de Papier   2005  illustration : R.T. (détail de la cathédrale de Laon)

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Oeuvre de Gilbert * Un roman de Bacon illustré par Kafka

18 Juillet 2009, 10:28am

Publié par Flora

  Une toile le représente en 1999. Francis Bacon est assis sur une chaise de bureau, socle d'aluminium, siège noir, dossier jaune. Penché au-dessus d'une table sans pieds, directement fixée dans l'ocre jaune du mur, il écrit. Le dernier livre. Son corps est nu. Une ligne blanche, la colonne vertébrale, saille de son dos. La jambe repliée expose une musculature puissante. On a l'impression qu'elle va bientôt se détendre, comme la patte d'une sauterelle. La mort de la littérature s'inscrit dans cette chair athlétique qui, déjà, se dissout, s'évade en tache sur la moitié du dos, contamine son reflet. Est-ce pour se donner l'illusion de ne pas être seul que l'ultime écrivain se dédouble dans un miroir ?
   Sur le sol bleu, taché de mauve, traînent deux feuilles. Des lettres s'y promènent, disjointes. Il semblerait qu'en tombant de la table les mots se soient désarticulés. Pour les reconstituer, les aligner dans l'ordre, il faut connaître par coeur les phrases de Bacon : 
  
   Le sentiment du faux que j'ai en écrivant pourrait être rendu par l'image suivante : un homme, placé dans un grenier devant deux lucarnes, attend une apparition qui n'a le droit de se produire qu'à la lucarne de droite. Mais tandis que celle-ci, justement,  reste fermée par un verrou que l'on distingue vaguement, les apparitions surgissent l'une après l'autre à celle de gauche, s'efforcent d'attirer le regard et y parviennent finalement sans peine, en prenant une ampleur croissante, qui va, quelque résistance que l'on oppose, jusqu'à boucher l'ouverture véritable.*

  
C'est chez moi, dans l'abri souterrain que j'ai construit, à partir de 1998, que Franz Kafka a peint cette toile. La posture de Bacon, sa façon de tenir le stylo, la table fixée au mur, le miroir, rien de tout cela n'a été inventé. Même la déliquescence des chairs est réaliste. Ce qui ne l'est pas, en revanche, c'est l'épaisseur de la musculature. Bacon était chétif, pour ne pas dire malingre. On avait l'impression que l'haleine d'un moineau aurait suffi à le briser ou qu'il tenait à incarner un monde en train de disparaître, celui des hommes qui naissent d'une femme et d'un homme, qui n'ont pas reçu en héritage, au fond d'une éprouvette, la perfection des gènes.
   Parmi les quelques gratteurs de papier qui survivaient encore, pour la plupart fouilleurs de leurs propres poubelles, experts dans leurs divorce et leur constipation, leurs gorgées de bière et leurs amours bancales, j'ai élu Francis Bacon pour son physique ingrat. A cette époque, j'avais trois femmes, dont une légitime, un chat, quatre enfants, un perroquet, une mère mitée qui refusait de mourir, un château presque en ruine. Avec moi, cela faisait douze problèmes, douze travaux et je ne suis pas Hercule. Un mètre soixante-sept, cinquante-trois kilos, des biceps si minuscules que l'on voit l'os à travers. Au lieu de nettoyer mes écuries d'Augias, je m'enfermais dans une salle souterraine et je lisais : Matisse, Ingres, Poulenc... J'avais tapissé  mon refuge de reproductions de mes peintres préférés, Debussy ou Stendhal.[...]
  *extrait du "Journal" de Kafka
nouvelle publiée dans l'anthologie "Le dernier livre"  éditions Nestiveqnen  2002

 

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Oeuvre de Gilbert * "Sexuellement correct" * (fin)

27 Juin 2009, 10:55am

Publié par Flora

[...] La vérité a éclaté au retour du fugueur, onze mois plus tard. Après lui avoir cassé le nez d'un coup de poing revanchard  -  la Renault avait été revendue à Tanger  -  mon père a ordonné au criminel de quitter le déguisement qui le déshonorait.
-  Quel déguisement ? rétorqua Jean-Baptiste, d'une voix aussi plate que son nez. Je suis une femme ; je m'habille en femme.
   Mon père, esprit borné, mit du temps à comprendre. La robe déchirée, le soutien-gorge ôté, apparut clairement l'absence de chiffons. Désormais, mon cousin allait être ma soeur. Jeannette suivait sa personnalité, je l'admettais très bien. Ce qui me désorientait, c'était le vocabulaire. Déjà traumatisé par la contrainte de tenir ma tante pour une mère, je devais maintenant usé du féminin pour désigner un être qu'en dépit de sa sensibilité particulière, de son goût pour le maquillage, j'avais pris l'habitude, en six années d'effort, de considérer comme un frère.
   Les premiers troubles sont apparus lors d'un cours de mathémathiques. J'ai donné du "madame" au professeur barbu. A la sixième erreur, l'administration m'a expulsé, pour trois jours. Motif : mon goût fort malvenu pour les plaisanteries. Deux semaines plus tard, le conseil de classe s'inquiétait de mes faux-cils, dérobés à Gisèle, et de mes glissements lexicaux. A en croire mes devoirs, Napoléon était morte à Saint-Hélène, George Sand prenait pour femme La Fayette, le grenouille appartenait à la catégorie des batraciennes, le subordonné relatif se plaçait derrière son antécédente. Le bulletin trimestriel recommandait de consulter un psychologue.
   De nombreux chèques plus tard, mon thérapeute s'extasiait de mes progrès. Presque guéri, j'admettais que si pierre est un mot féminin, Robespierre ne doit pas être qualifié de tyranne ou de dictatrice, ni Pierre Curie de lesbienne, sous prétexte qu'il vivait avec une Marie. Pour ce dernier exemple, je devais me concentrer. Ma tante venait de quitter mon père pour une lieutenante de police enceinte de son mari, simple gardien de la paix qui ne supportait plus les ordres d'une femme. Le fruits de ces amours policières, vague cousin issu de concubinage, m'était présenté par Gisèle comme un demi-frère !

   L'idée me tentait de la prendre au mot et de couper en deux, dès sa naissance, ce nourrisson superflu. Malheureusement, le marchand auquel j'ai exposé mon désir d'acheter un hache m'a traité de drogué et menacé d'appeler la police. N'ayant aucune envie de voir surgir l'ex-mari de la compagne de mon ancienne mère, je me suis réfugié chez Jeannette. Grâce au nez aplati qui atténuait une part de sa féminité, celle que j'avais connu sous le prénom de Jean-Baptiste avait trouvé un emploi de chauffeur routier à Saint-Amand, ou Sainte-Amande, je ne sais plus très bien. Chaque soir, elle me parlait de Claude, la fillette qu'elle allait adopter et qui, avec la malchance qui me caractérisait, deviendrait peut-être mon neveu.
   L'idée finale m'est venue dans le jardin, un jour de pluie, alors que j'observais des escargots. Je ne supportais plus de vivre dans ce désordre. Devenir hermaphrodite... Trouver mon équilibre, comme Valenciennes, dans une position asexuée... A l'aide d'une couteau de cuisine, j'ai accompli mon oeuvre, choisissant pour agir que le petit aiguille ait dépassé le douze : après-midi est un mot presque parfait, puisque doté des deux genres. Je n'aurais pas cru que la sang coulerait si fort, flot d'encre charriant le masculin qui m'encombrait.
   On a soigné plaies et douleurs, refermé sur moi, hôpital et marronniers. Gastéropode chaste, je vis en paix, presque mort, déjà neutre.

fin de la nouvelle "Sexuellement correct"  in  "Choisir"  éditions Page à Page  1999

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Oeuvre de Gilbert * "Sexuellement correct"

16 Juin 2009, 13:45pm

Publié par Flora

   Masculin ? Féminin ?  Je n'ai jamais su choisir. Quand se présente un piège, oasis, azalée, j'opte pour le mutisme. Depuis que je sais qu' amour change de genre au pluriel, je vis chaste, insensible. J'habite Valenciennes. Une chance, tant je redoute les villes sexuées, Le Quesnoy, La Bassée, La Madeleine, Le Cateau...
   Tout cela s'est mis en place avec beaucoup de lenteur. Lorsque ma tante est devenue ma mère, je m'en suis accomodé. Je n'avais pas le choix. A huit ans, il est rare de contrôler sa vie... La vérité, je l'ai découverte très tard. Aux yeux de mes parents, conformistes obstinés, un fils unique constituait une anomalie. Ils se sont acharnés à me donner une soeur, un frère, quelque chose qui me sauverait d'un égoïsme pervers.
   Bien qu'essayées dans l'ordre, de la première page à la dernière, les positions du Kamasutra n'ont pas conduit au nirvana procréateur. Il fallut faire appel à des méthodes moins naturelles. Sperme en paillettes, éprouvettes, pipettes, ma cadette à venir sentait la pharmacie et le laboratoire... Nul ne savait encore qu'elle deviendrait plurielle. Après bien des nausées, souffrances, foetus interrompus, la surprise est venue : une horde de quadruplés allait fondre sur moi.
   Aux pieds de Marie-Madeleine, pécheresse dont le sourire m'inspirait la confiance, j'ai fait brûler des cierges. Toutes mes économies y sont passées. Un jeune fonds d'honnêteté m'empêchant d'expédier des fumées trop gratuites, j'ai acheté un caramel, afin de prélever un supplément d'argent dans un tronc. La sainte n'a su m'offrir qu'une réponse ironique, métamorphose des soeurs en avortons stupides, rapidement éteints au fond de leur couveuse. Ma mère se serait désespérée de ces décès rapides. Elle était morte dans l'accouchement.
   Au traumatisme de mon trop net succès s'est ajoutée une nouvelle vie, à quatre rues de chez moi. Inconsolable deux mois durant, mon père avait trouvé à sa belle-soeur, divorcée de fraîche date, le charme acidulé de son aînée de deux ans. Il pouvait évoquer ses appétits sexuels, son faible goût pour les tâches ménagères. Il présenta notre déménagement comme une chance offerte aux deux enfants. La solitude de Jean-Baptiste, douze ans, fils unique et chétif de Gisèle, s'unirait à la mienne.
   Tout de suite, j'ai détesté l'interdiction qui m'était faite d'employer le mot "tante". Dès que je m'y risquais, je subissais une gifle. Je devait dire "maman" ; je ne pouvais m'habituer à ce titre usurpé. Serrant les dents, je contournais l'obstacle, évitant les occasions de parler à Gisèle, résistant à l'envie de donner du "tonton" au veuf joyeux qui me servait de père. Ce n'était qu'un début. Le pire était à venir et je ne parle pas de ce grand hôpital entouré de marronniers, comme un cimetière, un monument aux morts. [...]

début de la nouvelle "Sexuellement correct" publiée dans le recueil Choisir  éditions Page à Page  1999

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Oeuvre de Gilbert * "Ruminants"

6 Juin 2009, 10:22am

Publié par Flora

   D'où tiennent-ils cet air triste ? Une pitance amère ? Impossible ! En Thiérache, l'herbe est grasse, les pâtures réputées. La disparition progressive des trains ? Ces boeufs sont habitués, depuis longtemps, aux voitures, aux tracteurs dont ils savent se distraire. Le funeste destin qui les attend à l'abattoir ? Jamais personne ne leur a soufflé mot du boeuf mironton, du tournedos, de l'entrecôte. Ils pourraient regarder une assiette sans trembler.
   Le mal vient des églises fortifiées. Les bovins ne pleurent pas sur le troupeau de plus en plus maigre des paroissiens. D'ailleurs, ils ne pleurent pas. Leur tristesse, intérieure, ne verse pas de larmes. L'oeil est mouillé naturellement. Rien ne les chagrine dans les créneaux, meurtrières, mâchicoulis, remparts, donjons et tourelles de ces étranges lieux de culte où il fallait se retrancher, autrefois, contre l'envahisseur. Ce que regrettent les boeufs, en ces églises, c'est l'absence presque totale de gargouilles. Au coucher du soleil, à l'heure où naissent les idées noires, tous les boeufs de Thiérache  -  regardez bien, vous le constaterez  -  se tournent vers le sud-ouest. Ils ne voient rien mais savent : là-bas se dresse la montagne couronnée. Au sommet, Notre-Dame de Laon. Là-haut, tutoyant le ciel, des boeufs. Ce ne sont pas vraiment des gargouilles. Ils ne recrachent pas l'eau qui tombe sur les tours. Ils témoignent : parce qu'ils ont hissé les lourdes pierres de la cathédrale, on les a jugés dignes de s'inscrire dans la pierre.
   Belle histoire, direz-vous, propre à flatter l'orgueil d'un herbivore moderne. De quoi se plaignent-ils ? Ils ne veulent tout de même pas qu'on les statufie à leur tour ! Ces gargouilles qu'ils implorent, leur veulent-ils des cornes ? Qui sait ? A moins qu'une pensée plus grandiose encore ne s'épanouisse en leur microscopique esprit. Dans cette vision qui naît au crépuscule, des boeufs de pierre se dressent, passé lointain, sur les clochers de la Thiérache, les remparts des églises fortifiées. Un jour maudit, germe dans le cerveau d'un meneur le désir de regagner les pâtures. Bientôt suivi par ses semblables, le voici qui descend les escaliers en colimaçon. Arrivé dans le transept, il se débarrasse de sa carapace minérale. Sur le parvis, trépigne des sabots. Puis s'adoucit le martèlement. Les boeufs viennent de rejoindre l'herbe grasse. Ils ne savent pas encore quelle erreur ils commettent.
extrait du recueil "Picardie, autoportraits" édition de la Wède  2005   

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Oeuvre de Gilbert * "Debout!"

29 Mai 2009, 14:03pm

Publié par Flora

   Il repose à Craonne, fidèle à la chanson qui sonne la révolte :
       
                                                    C'est à Craonne, sur le plateau,

                                                    Qu'on doit laisser sa peau.

 
   Rétif à Dieu, il habitait un ancien presbytère. Hostile à l'uniforme, aux boucheries qu'il symbolise, il résidait en un lieu où le militarisme connut des heures de gloire, lors de cette guerre que l'on dit Grande, parce que les cadavres s'y comptèrent par millions. Des paradoxes faciles à expliquer : la vigilance était dans sa nature. Il exerçait sa veille dans les lieux exposés.
    Comme décor de sa vie, Yves Gibeau avait choisi la forêt des cimetières, français et allemands, qui cernent le Vieux-Craonne et Cerny-en-Laonnois, villages rasés où suintent les cicatrices de trous d'obus et de tranchées, où rôdent les fantômes des gueules cassées, des mutilés, des humiliés, des multiples cadavres venus du fond de la Bretagne ou d'Afrique, de Cochinchine ou du Berry, de Prusse ou de Poméranie, cette terre si fertile qui fut gorgée de sang.
    Un territoire rebelle, car il vivait debout.
   En 1917, sur le Chemin des Dames, le général Nivelle impose une offensive absurde qui s'achève en massacre. Des fantassins, ceux que l'on persiste à appeler "poilus", se rebellent. C'est à Craonne, sur le plateau, qu'éclate la mutinerie, comme dans la chanson, écrite deux ans plus tôt.
         
                                                    Mais c'est bien fini, on en a assez,

                                                    Personne ne veut plus marcher.
  
   Marcher au pas, Yves Gibeau n'y est jamais parvenu. Il semblait pourtant destiné à une vie d'obéissance. Très tôt, son père l'avait enrégimenté, faisant de lui un enfant de troupe : Allons z'enfants. La Seconde Guerre mondiale le vit sous l'uniforme puis prisonnier en Allemagne, comme beaucoup d'autres. Fort de son expérience des mouvements du troupeau, il choisit le contraire : la dignité solitaire. La révolte de l'écrivain. Sur le monde, il posait un regard lucide. Les titres de ses romans disent l'essentiel sur la bassesse des hommes que, pourtant, il ne parvenait pas à mépriser : Les gros sous, Mourir idiot. Il préférait La ligne droite.

    Yves Gibeau. Un écrivain, un homme debout. Un insoumis lucide, qui connaissait très bien La Chanson de Craonne :
           
                                                    Car nous sommes tous condamnés
                                                    C'est nous les sacrifiés.

"Picardie, autoportraits"  recueil collectif, éditions de la Wède et Centre International Jules Verne, 2005

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Oeuvre de Gilbert * "Comme une madeleine"

23 Mai 2009, 15:31pm

Publié par Flora

   Le village occupe le plateau, terre de blé, de betteraves. Le lac repose à ses pieds, dans la verdure. Plage, bateaux, un plan d'eau comme il en existe tant. Ce lac, pourtant, joue à mes yeux le rôle de la madeleine de Proust. Enfant, j'y étais conduit par mes parents. Nous y faisions du pédalo, nous marchions sur les berges. N'aimant pas l'eau, je ne me baignais pas. C'est sans doute pour cette raison qu'adulte, je n'y suis jamais retourné. Monampteuil était sorti de mon esprit.
    Je n'étais pas le seul  à perdre la mémoire. Le parc nautique de l'Ailette avait pris le dessus, détourné le public. Perte de renommée. C'est le hasard qui m'a rendu Monampteuil. Une carte de l'Aisne tombe sous mes yeux. J'y retrouve les itinéraires des randonnées cyclistes de l'adolescence. Des noms renaissent, communes que mon vélo traversait, où je n'ai sans doute jamais posé le pied : Pargny-Filain, Chevregny, Urcel, Chavignon, Monampteuil... Je me souviens qu'en 1956, alors que j'étais allé souhaiter la bonne année à mon arrière-grand-père, nous fûmes bloqués sur le plateau par un verglas soudain, incapables de regagner Laon. Deux jours de vacances imprévues à la ferme. Je me souviens qu'un avion, un jour, s'écrasa dans le lac, que son pilote périt. Je me souviens...
   La nostalgie n'est pas mon fort. J'aime me moquer de tous ces gens qui décorent le passé de grâces surnaturelles, parce qu'ils ont vieilli, que leur enfance figure un paradis perdu. Dans les gravières proches de Monampteuil, on trouve des coquillages, fossiles d'un temps où la Picardie gisait au fond de la mer. Faut-il, en regardant le lac, rêver du temps béni où ses eaux composaient l'océan ? Passé pour passé, je préfère celui qu'on recueille avec précaution, dans les archives, dans les bibliothèques. Sous la terre également. Mon instituteur du cours élémentaire première année était archéologue, spécialiste d'un passé lointain, paléolithique, néolithique. Il amenait en classe des pierres taillées, polies, qu'il avait recueillies, nous expliquait leur fabrication, leur maniement, la vie des hommes préhistoriques. J'ai retiré de ces leçons un amour de l'histoire qui tente d'approfondir les mystères de nos origines, de comprendre d'où vient l'homme, quelles vicissitudes il a traversées. J'en ai gardé de même un goût pour le progrès. Jamais je n'éprouverai l'envie de retourner dans les cavernes, de chasser le gibier avec des pointes de silex. Au feu de bois, je préfère les douceurs du chauffage central, un bon livre à la main.

"Picardie, autoportraits"  recueil collectif   

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Oeuvre de Gilbert * "Dans l'escalier"

11 Mai 2009, 11:50am

Publié par Flora

    [...] A la hauteur de la huitième marche, en plein virage, la rampe est presque noire. Je devrais la repeindre. A quoi bon ? Cela ne désole que moi. Au lieu de s'écailler, la peinture s'amincit. Bernadette s'accrochait  à cette courbe, pour éviter de glisser. Une attitude illogique. Le meilleur moyen de ne pas tomber, c'est de passer à l'extérieur. Le long du mur, il y a la place voulue pour poser le pied.
   Bernadette n'a jamais été logique. Sauf quand elle m'a plaqué. Depuis le début, je la soupçonnais de détester les vieux. Elle jurait ses grands dieux que l'âge ne comptait pas, que les vingt ans qui nous séparaient n'étaient qu'une broutille. L'arrivée de l'arthrose l'a fait changer d'avis. Je ne pouvais pas m'en indigner. J'avais réagi de la même façon avec la hanche de Ginette, son corps trop gros, trop rétif à bouger pour stimuler le plaisir.
   Neuvième station. La troisième pause, je n'ai pas besoin de la décréter. Elle est dictée par ma colonne. Les mouvements respiratoires ne seront d'aucune aide. Je ne suis que souffrance, dos voûté, condamné à scruter les déchirures rondes, deux disques qui me narguent. Les talons aiguilles sont meurtriers pour la peinture. Je n'ai jamais osé le dire. Avec son caractère impulsif, Bernadette m'aurait quitté tout de suite. Mon silence n'a pas été très efficace. Elle est partie tout de même, il y a quatorze ans...
   A la dixième marche, le virage s'estompe. Débute la dernière ligne droite. Les coureurs de cent mètres cassent leur tronc sur la fin, pour gagner un ou deux centièmes de seconde et précéder leurs adversaires. Je n'ai plus d'adversaire. Seul en piste, éternel tronc cassé et cependant dernier, je néglige les secondes. Près d'un quart d'heure pour quelques mètres ! Je sais ce que représentent les disques. Les talons de Bernadette me décrivent  -  une suite de zéros semés dans l'escalier  -  l'image de ma médiocrité.
   L'éclat de la onzième marche ressemble à un quartier de lune. Le complément de l'étoile. Ginette ne se doutait pas qu'elle finirait en ciel. Pour monter vers la chambre, respectueuse de mon travail, elle mettait des pantoufles. Moins érotiques que les talons aiguilles, ces charentaises flapies ! Pourquoi a-t-il fallu qu'au moment de sa chute, ses os aillent cogner le bois, détacher la peinture ? Je lui ai reproché cette négligence. Je ne pouvais pas me douter que son cercueil causerait des dégâts moins poétiques que les deux astres. [...]
extrait de la nouvelle  "Dans l'escalier" publiée dans l'anthologie "Aime-moi!" aux éditions Nicolas Philippe  2002

  

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Oeuvre de Gilbert * "Tout un cinéma"

1 Mai 2009, 13:45pm

Publié par Flora

   Les autres vont au cinéma. Je n'ai pas droit à ce plaisir. Je passe toutes mes soirées devant les pires cassettes. Abel n'aime ni l'intelligence ni la promiscuité. Il tolérerait le grand écran si on pouvait lui garantir une salle vide, réservée à son usage exclusif, avec l'esclave à ses côtés, c'est-à-dire moi. Il se gaverait de son dolby, d'effets spéciaux, de mitraillages et d'explosions, hémoglobine, racolage, comme seuls acteurs des dinosaures ou des Martiens factices.
   Son cerveau est vulgaire, son corps trop lourd pour être déplacé. Il ne supporte que son canapé où  il m'oblige à me vautrer. Pour lui être agréable, il faut rester cloîtré, loin des fenêtres. Que cela me fasse souffrir fait partie du jeu. Abel a besoin d'un souffre-douleur et comme je suis tout près...
   Je me prénomme Valérien mais il préfère m'appeler Caïn, à cause de la Bible. Cette supercherie lui permet d'affirmer qu'un jour, je le tuerai. "Et tu le paieras cher ! L'oeil sera dans la tombe, il te regardera." Il ne connaît qu'une citation mais l'estropie cent fois par jour. Qu'il n'y ait pas plus pacifique que moi importe peu. Ses navets lui décrivent un monde de psychopathes, de tueurs en série, de justiciers dévastateurs. Il me prête  leur étroitesse de vue et leur malignité.

   Caïn me fait la tête. Il n'ose pas me regarder en face. Je vois dans le miroir sa moue de supplicié. Il lit sans cesse des scénarios, soigneusement choisis pour leur teneur intellectuelle.  Il les apprend par coeur, faute de voir les images. Celui d'aujourd'hui convient à merveille. "La sentinelle" de Desplechin, une histoire de cadavre. Il doit m'imaginer en décomposition. Accélérer ma mort le tente énormément mais le courage lui manque  pour frapper tout de suite. Je ne désespère pas. La haine va s'accroître. Notre vie ralentie lui ruine le moral.
   Si je l'écoutais, je passerais mes journées à m'exhiber dans Valenciennes. J'irais au dix-huit salles de la Briquette, manger des esquimaux ou embrasser les filles. Il recueillerait les miettes de mon triomphe. Monsieur se prend pour un cerveau mais toutes ses pensées sont au-dessous de la ceinture : devenir acteur célèbre, attirer jusqu'à lui des nuées féminines, ses pauvres rêves d'accouplements sordides.
   Il me prétend stupide, ne comprend pas que je le manipule. Mon rôle de larve sans cervelle, je le peaufine avec amour. Je hausse le son. Je souris aux crétins de mon petit écran. Je répète en criant les répliques affligeantes, les phrases minuscules d'Arnold Schwarzenegger. Un jour, il va craquer. Lui qui se croit malin, cite Antonioni, Chahine et Angelopoulos, sans se douter que je connais leurs films, il ne lui vient pas à l'idée que si j'étale tant de bassesse, c'est pour me suicider. L'arme est assise tout près de moi ; elle ne sait pas qu'elle va frapper. Elle n'ose pas encore.
[...]

 

Version  "valenciennoise" du texte paru dans une revue sous le titre "Chacun pour soi". Ci-dessus le début de la nouvelle version parue dans l'anthologie "Oser" aux éditions Page à Page   1999.
La composition géniale de la nouvelle ne laisse comprendre qu'à la fin qu'il s'agit de jumeaux siamois et du coup, on reprend la lecture sous un nouvel éclairage... C'est aussi une variation sur l'ambivalence des goûts et de la nature humains.

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