Oeuvre de Gilbert * La Trilogie Armstrong (inédit et inachevé) 5.
II
Le pavillon des cancéreux
portait... le numéro treize. Pavel Nikolaïevitch Roussanov n'avait jamais été superstitieux et il n'était pas question qu'il le
fût, mais il ressentit une pointe de découragement lorsqu'il lut sur sa feuille d'entré : numéro treize.
Alexandre Soljenitsyne : Le Pavillon des
cancéreux
Comme beaucoup d'enseignants, de
journalistes, cultivateurs, employés de bureau, commerçants, ouvriers, Philibert Tique avait choisi une épouse parmi ses collègues. Il lui semblait toutefois avoir fait preuve d'originalité.
Si Séverine Blondeau appartenait au petit monde des lettres, un mur infranchissable la séparait de son futur mari : elle s'était spécialisée dans le naturalisme, en particulier dans l'oeuvre
des frères Goncourt, Edmond et Jules, une littérature que Philibert vomissit, ne manquant pas une occasion de la pourfendre dans les articles qu'il consacrait au sujet de son enseignement
: A la recherche du temps
perdu.
A ses yeux, les réalistes et tous leurs épigones, naturalistes en tête, voyaient le monde dans sa laideur. Rien ne l'attirait vers les mineurs miséreux, les alcooliques et les dégénérés d'Emile Zola, les paysans avides et les bourgeois obtus de Maupassant.
"Ces écrivains déraillent. Le prétendu "réel", Proust le démontre, n'est qu'une création mentale. Combray, Balbec, cités fantasmatiques, existent davantage que leurs modèles."
Le cancer ne fit qu'aviver la polémique. A peine entré dans une nouvelle phase de sa vie - Armstrong 3 - l'universitaire prétendit juguler le mal et sortir vainqueur de l'épreuve, comme le cycliste américain, à coup de volonté. Séverine n'osait répliquer. Elle concédait qu'un bon moral peut jouer un rôle dans une lutte pour la vie ; son air découragé, où Philibert détectait les séquelles de L'Assomoir et de Soeur Philomène, démentait tout espoir.
A ses yeux, les réalistes et tous leurs épigones, naturalistes en tête, voyaient le monde dans sa laideur. Rien ne l'attirait vers les mineurs miséreux, les alcooliques et les dégénérés d'Emile Zola, les paysans avides et les bourgeois obtus de Maupassant.
"Ces écrivains déraillent. Le prétendu "réel", Proust le démontre, n'est qu'une création mentale. Combray, Balbec, cités fantasmatiques, existent davantage que leurs modèles."
Le cancer ne fit qu'aviver la polémique. A peine entré dans une nouvelle phase de sa vie - Armstrong 3 - l'universitaire prétendit juguler le mal et sortir vainqueur de l'épreuve, comme le cycliste américain, à coup de volonté. Séverine n'osait répliquer. Elle concédait qu'un bon moral peut jouer un rôle dans une lutte pour la vie ; son air découragé, où Philibert détectait les séquelles de L'Assomoir et de Soeur Philomène, démentait tout espoir.
*
En apprenant le pire, je n'ai pas craqué. Aucune forfanterie ; simple constat. Mes illusions sont-elles si fortes ? Suis-je assez bête pour ne pas croire à cette mort annoncée ? Ma ligne de vie est d'une longueur à faire pâlir Mathusalem. Je suis la preuve - provisoirement - vivante de la bêtise des voyantes. On devrait me montrer dans les écoles, les émissions éducatives.
...toute la journée, je la passais dans ma chambre qui donnait sur les belles verdures du parc et les lilas de l'entrée, les feuilles vertes de grands arbres au bord de l'eau, étincelants de soleil, et la forêt de Méséglise. Je ne regardais en somme tout cela avec plaisir que parce que je me disais : "C'est joli d'avoir tant de verdure dans la fenêtre de ma chambre", jusqu'au moment où dans le vaste tableau verdoyant je reconnus, peint lui au contraire en bleu sombre, simplement parce qu'il était plus loin, le clocher de l'église de Combray.
En apprenant le pire, je n'ai pas craqué. Aucune forfanterie ; simple constat. Mes illusions sont-elles si fortes ? Suis-je assez bête pour ne pas croire à cette mort annoncée ? Ma ligne de vie est d'une longueur à faire pâlir Mathusalem. Je suis la preuve - provisoirement - vivante de la bêtise des voyantes. On devrait me montrer dans les écoles, les émissions éducatives.
...toute la journée, je la passais dans ma chambre qui donnait sur les belles verdures du parc et les lilas de l'entrée, les feuilles vertes de grands arbres au bord de l'eau, étincelants de soleil, et la forêt de Méséglise. Je ne regardais en somme tout cela avec plaisir que parce que je me disais : "C'est joli d'avoir tant de verdure dans la fenêtre de ma chambre", jusqu'au moment où dans le vaste tableau verdoyant je reconnus, peint lui au contraire en bleu sombre, simplement parce qu'il était plus loin, le clocher de l'église de Combray.
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