Le blog de Flora

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Oeuvre de Gilbert * La Trilogie Armstrong (inédit et inachevé) 23.

10 Mai 2010, 11:23am

Publié par Flora

V.

Son rêve aurait été de franchir les limites de la durée, mais il ne savait pas comment s'y prendre.

Et le temps coulait sans discontinuer.  (Andreï Biely : Symphonie dramatique)

 

   Quand Spoutnik fut lancé, en 1957, Philibert Tique avait huit ans. Avec l'instituteur et toute sa classe, il s'émerveilla pour l'étrange pulsation tombée du ciel, ce "bip bip" signalant que, pour la première fois, l'humanité, représentée par une boule hérissée d'antennes, touchait au ciel. En 1961, nouvelle étape : Youri Gagarine, échappait à la pesanteur de la Terre. Les parents de Philibert, catholiques éperdus, voyaient dans ces exploits une sorte de sacrilège : des communistes athées qui osaient défier Dieu. Leur fils, dont l'adolescence débutait, se prit, par contre-pied, d'une passion pour l'astronautique soviétique. Sergueï Korolev, le constructeur de la fusée Sémiorka, les cosmonautes Nikolaïev, Popovitch, Bykovsky, Beliaïev rejoignaient dans son Panthéon des êtres de fiction, Tintin ou le capitaine Nemo. Lorsqu'il apprit que Valentina Terechkova, première femme de l'espace, serait reçue à Laon par la municipalité, il élabora des stratégies pour l'approcher, la toucher. Ne disposant d'aucun passe-droit, ses parents ne faisant pas partie des invités d'honneur, il en fut réduit à constater que ses coudes n'étaient pas assez pointues pour le propulser au premier rang parmi les élus qui serraient la main de l'héroïne russe, sur le trottoir, à la sortie de la mairie. Il se replia dans les journaux évoquant la course au cosmos, ajouta quelques images fortes à ses rêves, Alexeï Leonov, premier "piéton de l'espace" et Luna 9, première sonde posée en douceur sur la Lune, le 31 janvier 1966.

   Louis Armstrong n'était pas détrôné. A la musique des sphères célébrée par ses parents, aux sonorités informatiques des ingénieurs soviétiques, Philibert Tique préférait toujours les rythmes divins du jazz. Son désir le plus fou était de se retrouver en orbite autour de la Terre dans une capsule Vostok, un casque sur la tête pour écouter That lucky old sun ou Where the blues were born in New Orleans. D'ailleurs, s'il l'ignorait encore, sa période russe s'achevait. Le 23 avril 1967, le cosmonaute Vladimir Komarov se tuait en expérimentant le premier Soyouz. Comme son ami Steve King l'avait prédit, le premier homme sur la Lune serait américain. Dans la vie de Philibert, Louis Armstrong aurait un successeur. 

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Oeuvre de Gilbert * La Trilogie Armstrong (inédit et inachevé) 22.

1 Mai 2010, 11:58am

Publié par Flora

L'ombre portée par une tige indique l'heure sur un cadran peint ou sculpté. Mais le soleil n'occupe pas la même place dans le ciel selon que l'on habite Rome ou la Bretagne. C'est pourquoi ont été inventés les cadrans solaires de hauteur, quart de cercle vertical, pour les pays du sud et les cadrans solaires de direction, demi-cercle horizontal, pour les pays du nord.


   Après de longues années dans une maison de santé, la narrateur du Temps retrouvé regagne Paris en 1916. Il y découvre l'éventail des réactions face à la guerre : la lâcheté de Morel qui a déserté, l'héroïsme de Robert de Saint-Loup qui s'est engagé par patriotisme et va mourir au front. Entré par hasard dans un hôtel louche, il s'aperçoit que Monsieur de Charlus, client assidu, vient se faire fouetter par de jeunes amants. Je vous en supplie, grâce, grâce, pitié, détachez-moi, ne me frappez pas si fort disait une voix. Je vous baise les pieds, je m'humilie, je ne recommencerai pas. Ayez pitié.  -  Non, crapule, répondit une autre voix, et puisque tu gueules et que tu te traînes à genoux, on va t'attacher sur le lit, pas de pitié, et j'entendis le bruit du claquement d'un martinet, probablement aiguisé de clous, car il fut suivi de cris de douleur.

    L'hôpital a téléphoné. Un rendez-vous pour l'IRM, dans trois semaines. Ils ne sont pas pressés. Tout va bien. Enfin, presque. De l'eau coule du plafond. Pourtant, rien ne fuit dans la salle de bain, à l'aplomb de cette clepsydre incongrue. La maison me ressemble, touchée à mort, sans raisons apparentes. Comme je ne sais pas nager, j'appelle un plombier. Il décide d'abattre le plafond pour rechercher la fuite. Des gravats envahissent le couloir, des tuyaux émergent. Le bruit m'empêche de travailler. Le bruit et autre chose, une petite idée qui me trotte dans la tête. Je me sens plafond, creusé d'un vide énorme, et je n'ai pas la volonté de me laisser colmater. L'assurance va rembourser les dégâts des eaux. Et les dégâts des os ?  

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Oeuvre de Gilbert * La Trilogie Armstrong (inédit et inachevé) 21.

21 Avril 2010, 09:12am

Publié par Flora

   Dans le train qui m'emmenait à l'université, j'ai relu Cité de verre de Paul Auster. Un homme parcourt New York en prenant soin que sa marche trace un message secret. Si j'avais du courage, j'arpenterais quelques trottoirs de Paris. En choisissant des rues qui forment "myélome", ma nouvelle signature...

   Vaccination contre l'hépatite B. Première piqûre. Indolore et sans effets secondaires.

  Sèverine vient d'acquérir une nouvelle maison. Deux étages, une taille démesurée pour un seul couple. Au rez-de-chaussée, un salon, une salle à manger et la cuisine. La salle de bain à l'étage et deux chambres, dont la plus grande réservée à l'enfant, une fille absente dont les jouets liliputiens s'alignent sur des étagères, dont les vêtements de poupée débordent de l'armoire pour se répandre sur le lit, parsemés de colliers, de bracelets à peine visibles. Au second étage, les bureaux des parents, murs tapissés de livres nains.

  La maison de Sèverine est éventrée, comme toutes les autres. La propriétaire doit pouvoir embrasser d'un regard toutes les pièces. Réplique d'une maison que nous habitions en banlieue avant de nous installer à Paris, l'objet prend place sur une commode, entre la chaumière normande, maison natale de Sèverine, et le chalet que nous avons loué, quatre années de suite, sur les hauteurs de la Clusaz, pour la grande joie de Véronique. Ces miniatures, les meubles qui les habitent, mon épouse les fait construire par un menuisier, sur des plans qu'elle dessine avec soin. Nous en sommes à sept. Leur présence la rassure, comme les romans des frères Goncourt. Ce désir pernicieux de croire en la réalité, au point de la figer.

  Autrefois, j'étais fier de pouvoir faire plusieurs choses à la fois, tenir une conversation et écouter les nouvelles à la radio, écrire en savourant un opéra, regarder la télévision en préparant mes cours, lire un ouvrage philosophique en subissant les reproches de Sèverine, assassiner ma fille tout en croquant une pastille de menthe. Autrefois... Le mal de tête réduit mes capacités, me recroqueville autour de la douleur. Vais-je devenir légume ? 

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Oeuvre de Gilbert * La Trilogie Armstrong (inédit et inachevé) 20.

13 Avril 2010, 09:48am

Publié par Flora

   Le jazz  -  Philibert Tique ne le découvrit que très tard, bien après le retour en Amérique de Steve King  -  s'était incrusté à son insu dans chaque cellule du lycéen laonnois. Le jazz et surtout ses rythmes. Jamais plus Philibert ne pourrait écouter une musique ordinaire, fut-elle de Mozart, Beethoven ou Schubert, sans la sentir infirme des "cadences de Louis", comme il finit par les appeler ; jamais plus il ne se lèverait sans écouter en boucle dans la salle de bain, comme d'autres le font pour les informations, I wonder, I wonder, I wonder, cet emblème d'Armstrong 1, sans revoir la main noire de Jane King poser le disque sur la platine, une main animée par le plaisir qu'elle allait déclencher, ce don du ciel : sentir se mettre en mouvement chaque parcelle de l'âme.

   Adulte, Philibert s'était demandé ce qui avait précédé, de son obsession pour le temps ou de son goût pour le jazz. Etait-il devenu un spécialiste de Proust parce que Louis Armstrong et quelques autres avaient fait germer le rythme en lui, le transformant en métronome instinctif qui claquait des doigts en cadence, agitait le pied, secouait la tête ? Fallait-il penser, au contraire, qu'il n'avait été sensible aux avances musicales de Jane King que pour la bonne raison que quelque chose en lui, une obsession du temps qui pulse, ronge et détruit, germait dans son corps depuis la conception ? A ce débat théorique, il n'apportait aucune réponse. Sans doute l'inné, un sens particulier du temps, de ses rythmes mortels, s'était confondu avec l'acquis, la chance de croiser, dans le désert de Laon, une famille capable de l'éveiller à un autre monde, de transcender, pour quelques temps, sa terreur de la mort en goût pour une musique de vie. 

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Oeuvre de Gilbert * La Trilogie Armstrong (inédit et inachevé) 19.

4 Avril 2010, 17:06pm

Publié par Flora

   A neuf heures, le généraliste se présente. Il a reçu une lettre du cancérologue. Y figure ce que je sais déjà, le myélome au stade 1, les prises de sang chaque mois, les IRM et radios toutes les six semaines. Deux faits surprennent : le retour du doute concernant le fémur et la demande de dépistage des hépatites en vue d'une vaccination. Il s'agit d'éviter une contamination lors de futures transfusions sanguines. On ne m'avait jamais parlé de transfusions sanguines. Il est vrai qu'elles n'ont pas la côte depuis que tout un troupeau de responsables  non coupables a laissé mourir des hémophiles...

Les Égyptiens possédaient des clepsydres. De l'eau s'écoule d'un récipient percé. Des marques indiquent quelle quantité s'est échappée, donc combien de temps vient de passer. Mais le système est imprécis. des différences de température provoquent une évaporation plus ou moins rapide de l'eau ; du calcaire peut boucher progressivement l'orifice...

   Petite prise de sang, pour dépister les hépatites. Au rythme d'une ponction par moi, combien de litres va-t-on me soutirer ? Me voici devenu station de service pour tous les Dracula de la médecine...

   Les résultats sont étranges. Ils indiquent une hépatite A "en cours ou très récente". Comme j'ai eu la jaunisse à cinq ans et que cette maladie ne récidive jamais, il se passe quelque chose. Je parierais pour un cancer du foie. Séverine pleure. Ariane est endormie au fond de sa boutique. A moins qu'elle ne puisse s'extraire du fauteuil. Je pose une fleur sur la tombe de Véronique, là-bas, en Cappadoce. Cancer du foie ou simple jaunisse, j'ai toujours mal à la tête, de préférence la nuit. Après une semaine de réveils aux aurores, je comptais sur ce samedi pour m'offrir une grasse matinée. Raté !

   Une heure d'attente chez le généraliste. Le laboratoire s'est trompé. Il s'agissait  bien des traces de l'hépatite ancienne. Je n'ai pas l'âme d'un collectionneur ; je ne peux pas avoir toutes les maladies. Séverine sèche ses larmes. Devenant   -  du moins durant cette phase fâcheuse  -  beaucoup plus sec, il ne faisait presque plus preuve vis-à-vis de ses amis, par exemple vis-à-vis de moi, d'aucune sensibilité.  

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Oeuvre de Gilbert * La Trilogie Armstrong (inédit et inachevé) 18.

24 Mars 2010, 10:36am

Publié par Flora

   Jour de migraine. Le front se vrille du côté droit, ce qui me change de l'habituelle douleur à gauche. J'éprouve les sensations du boxeur au lendemain d'un K.O. Ariane y voit le châtiment de Dieu. J'aurais moins mal si je priais... Je connais des boxeurs qui montent sur le ring en se signant et qui en prennent plein la figure. Inutile d'évoquer le sujet devant ma soeur. Elle prétendrait que le vainqueur a fait deux signes de croix.
   Sa rencontre avec Dieu est contemporaine de la première cure de désintoxication. Elle prétend qu'un visage lui est apparu en face de son lit, sur le mur de la clinique. Ni le barbu coutumier, ni le Christ, ni même la douce Sainte Vierge de Lourdes ou Fatima. Un visage androgyne et sans âge. Lorsque Véronique lui a envoyé, depuis la Cappadoce, la reproduction d'une fresque de l'Eglise au Serpent, Ariane a déchiré la carte postale. Une femme, Onophirios, y était représentée, le sexe dissimulé par une plante et le visage couvert d'une barbe. Cette prostituée l'ayant supplié de la préserver des hommes, Dieu n'avait pas trouvé mieux que cette pilosité. Véronique a pensé, sans malice, que l'hallucination de la clinique était une femme à barbe. Elle est morte brouillée avec sa tante bigote.
   C'est la rentrée. Mon premier cours : "Mémoire et décalages dans Le temps retrouvé de Marcel Proust". Rien n'a changé dans l'attitude des étudiants. Je ne suis pas repeint en bleu. Je n'ai pas perdu mes trois cheveux. Ma mémoire n'a pas davantage souffert. Je me souviens très bien des récits de souffrances que je puise dans les romans où agonisent des cancéreux. Parfois, entre deux pages, émerge cette vie réelle où Séverine m'ensevelit : mon père, attaché à son lit d'hôpital, décharné, privé de morphine par un chef de service catholique à outrance, mon père toujours conscient, réclamant à son fils de suspendre l'horreur. Le fils est bien trop lâche...
Certes dans les coulisses d'un théâtre ou pendant un bal costumé, on est plutôt porté par politesse à exagérer la peine, presque à affirmer l'impossibilité, qu'on a à reconnaître la personne travestie. Ici, au contraire, un instinct m'avait averti de les dissimuler le plus possible... A midi, j'ai repris de la purée.

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Oeuvre de Gilbert * La Trilogie Armstrong (inédit et inachevé) 17.

17 Mars 2010, 16:49pm

Publié par Flora

IV.

Une 
 fenêtre étroite et grillée, percée très haut de façon qu'on ne pût pas y atteindre, éclairait cette petite pièce claire et sinistre ; et le fou, assis sur une chaise de paille, nous regardait d'un oeil fixe, vague et hanté.
                                              
Guy de Maupassant,  La chevelure.

   Armstrong 3 fut, au début du moins, une période optimiste. Le cancer dont souffrait Philibert Tique n'impliquait, à l'époque, aucune douleur particulière, aucun stigmate physique ; il n'imposait ni hospitalisation de longue durée ni incapacité de travailler ou de mener une vie familiale, amicale. Le malade ne voyait donc en cet envahisseur qu'un adversaire abstrait que des parades intellectuelles suffiraient à abattre. Lance Armstrong symbolisait l'ensemble de ces ripostes. Il figurait le rescapé glorieux, un modèle de courage, preuve vivante qu'une lutte acharnée désarme la maladie. Les anciens rêves de Tour de France n'entraient jamais en ligne de compte, balayés  par une nouvelle vision de l'épreuve, parcours du combattant dont un cancéreux  aux vertus exceptionnelles surmontait les embûches. Philibert Tique avait cessé de cultiver la nostalgie d'une carrière sportive ; le Galibier n'était plus un ennemi ; il défilait, inoffensif, sous les roues de Lance Armstrong.
   Comparer les deux cancers aurait été aussi incongru que de comparer les talents cyclistes. Celui du Français n'était qu'un débutant, anecdotique et anodin. Celui de l'Américain culminait à des altitudes dignes de son palmarès. En 1996, le coureur remporte la Flèche Wallonne. Il a été champion du monde, trois ans plus tôt, a gagné quelques étapes du Tour. Soudain, on détecte en lui une tumeur maligne aux testicules, des métastases au poumon, au cerveau. Chimiothérapie, mutilation chirurgicale, les médecins sont pessimistes. La presse a déjà enterré le patient, gloire éphémère parmi tant d'autres. Bjarne Riis, Jan Ulrich et Marco Pantani, Richard Virenque pour les Français, de nouveaux champions escaladent la une de
L'Equipe, pédalent sur les écrans. Et soudain, l'incroyable : une victoire sur cette maladie qu'on ose à peine nommer, le vélo arraché aux toiles des araignées. Lance Armstrong a maigri, presque cadavérique ; son regard s'est durci. Un déficit en kilogrammes dont il tire avantage dans la grimpée des cols; une capacité hors du commun à subir la souffrance, sans jamais ralentir. Il ne prétendait qu'aux courses d'un jour ? Le voici spécialiste des épreuves à étapes. L'endurance est son arme. Une quatrième place dans la Vuelta 1998 signe l'incroyable retour.  
 

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Oeuvre de Gilbert * La Trilogie Armstrong (inédit et inachevé) 16.

9 Mars 2010, 15:38pm

Publié par Flora

   Ariane nous honore d'une visite éclair. Séverine  -  sixième sens ou hasard ?  -  venait d'acheter de la vodka. J'ai l'impression que ma soeur éprouve plus de difficulté à se lever d'une chaise ou à se tenir droite qu'avant le pèlerinage. Elle prétend le contraire mais au troisième verre, elle se trahit, racontant qu'un couple de clients fidèles, entré dans sa boutique, a été surpris de ne pas y trouver l'antiquaire. Des gémissements au creux d'un lourd fauteuil ont révélé qu'elle s'y tenait, cramponnée à sa canne. Devrai-je la tuer, comme Véronique, pour éviter toutes ces souffrances ? J'hésite. On maquillerait en cruauté mon sens humanitaire. La philosophie n'est d'aucune aide. Kant pense que le monde extérieur ne nous est connu que par l'intermédiaire de notre pensée. L'idéalisme transcendantal... Plus radical, Berkeley affirme que la matière n'existe pas. Le monde n'est qu'une création de l'esprit. Il ne va pas jusqu'au solipsisme qui reviendrait à dire : "Mon cerveau est le seul à exister ; dès que je ferme les yeux, le monde disparaît et si je meurs ne reste que le néant." Il ne va pas jusque là mais qu'est-ce qui m'empêche de le faire ? Paupières closes, le cancer s'évapore, Ariane cesse de souffrir, Séverine de s'engluer dans la morosité des deux Goncourt. Un rabat-joie, au fond de mon cerveau, prétend que la maladie est en moi, qu'il ne suffit pas de fermer les yeux. Je balaye l'argument! Le pur esprit n'a pas de moelle osseuse.

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Oeuvre de Gilbert * La Trilogie Armstrong (inédit et inachevé) 15.

2 Mars 2010, 14:13pm

Publié par Flora

   Nouveau rendez-vous à l'hôpital. Avec l'aide des radios, le cancérologue doit établir le diagnostic final concernant le fémur. Habitude ou résignation, enracinement dans l'espérance ou présence, au téléphone, d'une Ariane dopée à l'eau bénite, l'atmosphère est moins tendue. Je ne suis pas optimiste pour autant.
   A l'hôpital, la secrétaire du service d'hématologie, très souriante, m'appelle par mon nom. Si j'étais venu le mois dernier, tout professeur d'université que je suis, spécialiste réputé de l'oeuvre de Marcel Proust, auteur de plusieurs ouvrage sur
A la recherche du temps perdu, elle ne m'aurait pas reconnu. Chacun a les célébrités qu'il peut...
Un soir que j'avais quitté Gilberte assez tôt, je m'éveillai au milieu de la nuit dans la chambre de Tansonville, et encore à demi endormi j'appelai : "Albertine !" Ce n'était pas que j'eusse pensé à elle, ni rêvé d'elle, ni que je la prisse pour Gilberte : c'est qu'une réminiscence éclose en mon bras m'avait fait chercher derrière mon dos la sonnette, comme dans ma chambre à Paris. Et ne la trouvant pas j'avais appelé : "Albertine", croyant que mon amie défunte était couchée auprès de moi, comme elle faisait souvent le soir, et que nous nous endormions ensemble...

Les langues sont-elles le reflet de la psychologie des peuples ou exercent-elles, au contraire, une influence sur l'inconscient collectif ? En hongrois, le futur n'existe pas. Cette langue exprime l'avenir à l'aide du présent. Coïncidence ? La Hongrie est le pays du monde au taux de suicide le plus élevé.

   Blondinet sourit des doutes de son confrère. Les petites taches sur le fémur, il n'en a rien à faire. Il cherche des trous dans l'os, pas des ombres. Un aveu indirect que personne ne remarque.
   Au lieu de me faire incinérer, je ferai don de mon corps à la science. Mon squelette mécano, des rangées de trous dans chaque pièce, devrait avoir un grand succès.

    
 

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Oeuvre de Gilbert * La Trilogie Armstrong (inédit et inachevé) 14.

16 Février 2010, 11:45am

Publié par Flora

   Ariane rentre demain à Reims, avec sa hanche rétive, le prie-dieu Louis XVI et un mètre cube d'objets du culte espagnol, ciboires, calices, qui se vendront très bien. Si je ne suis pas capable de maigrir spectaculairement pendant la nuit, elle clamera que le miracle est accompli. Je paye l'assassinat de Véronique...
 
*
   Après la seconde guerre mondiale, en 1952 précisément, les Américains avaient établi près de Laon, à Couvron, une base aérienne. Elle y resta jusqu'en 1967, après la décision du général de Gaulle de quitter le commandement intégré de l'OTAN. Pour Philibert Tique, cette sentence dont il ne contestait pas la nécessité politique, fut un déchirement. Elle mit fin à la période baptisée par la suite Armstrong 1. En effet, si les militaires venus des USA logeaient en majorité sur leur base ou dans une cité construite à leur intention à l'entrée de Laon, certains officiers à l'esprit plus ouvert préféraient louer une maison en ville. C'est ainsi que Philibert, alors âgé de treize ans, vit s'installer au numéro 57 de la rue dont ses parents habitaient le 59, un aviateur noir, son épouse et leur fils, Steve King. Les jardins se touchaient. Ils étaient assez vastes. Du côté Tique, un potager, fierté du père, occupait tout l'espace qui n'était pas dévolu aux arbres fruitiers et aux groseilliers, grands pourvoyeurs de confitures. Du côté américains, une simple pelouse. Philibert, quelques contusions à l'appui, y découvrit le base-ball ; Steve s'initia aux joies du football.
   Mais la musique fut le principal point d'ancrage entre les deux garçons du même âge. Roger et Jane King avaient communiqué à leur fils l'amour du jazz. L'aviateur manifestait une prédilection pour Miles Davis, Charlie Parker, Thelonious Monk, Dizzy Gillespie. Plus traditionnelle, son épouse écoutait sans relâche Duke Ellington et surtout Louis Armstrong. Comme elle passait ses journées à la maison, accueillait les enfants à leur retour de l'école, son influence sur les garçons fut déterminante.
 

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