Oeuvre de Gilbert * Réveillon (nouvelle, fin)
(...) - Ici, Commissaire, au deuxième étage. C'est épouvantable.
Il en avait tant vu en vingt-cinq ans de carrière qu'il eut un sourire ironique pour le jeune stagiaire tremblant. Lui aussi finirait par s'habituer, par plaisanter devant un bébé dépecé ou une grand-mère éventrée.
Finalement, il avait de la veine : la porte était entrebâillée. Son raisonnement s'avérait exact. Ce ne serait pas un si mauvais Noël... Elle avait l'air mignonne avec ses longs cheveux bouclés. Et puis, dénicher la seule femelle du quartier à ne pas réveillonner en famille, pour un coup d'essai, c'était un coup de maître. Sans compter qu'il allait faire des économies.
Elle attendait dans le lit, déjà déshabillée, c'était sûr. Il enleva son pardessus et l'accrocha au portemanteau vide, hésitant à se débarrasser du reste tout de suite. Un sursaut de pudeur le dissuada, un frisson de désir aussi. Elle lui ôterait ses habits un à un, langoureusement, pas comme cette Gisèle toujours trop pressée. En souriant, il poussa la porte du salon.
- Bonjour, Commissaire. Je n'ose pas vous souhaiter un joyeux Noël.
- Salut René. Tu as raison. J'ai connu des millésimes plus enthousiasmants.
Nu et mutilé, le corps gisait sur le tapis, dans une flaque de sang, à l'exception des bras, soigneusement rangés sur le buffet et de la tête, posée sur le rebord de fenêtre, le visage tourné vers la vitre. De la rue, on devait croire que la jeune femme regardait tranquillement tomber la neige.
- Des indices?
- Il semble que rien n'ait été volé. Pas de traces d'effraction non plus. La victime a dû ouvrir à son assassin.
- Elle avait donc encore ses bras.
L'inspecteur sourit à la plaisanterie de son supérieur. Puis il enchaîna :
- Le plus intéressant, c'est qu'un suspect a été aperçu par le voisin du dessous en train de s'enfuir comme un fou. Dans sa précipitation, il a oublié son manteau dans l'entrée et ses empreintes sur la poignée.
- Tant mieux. La bûche ne sera pas encore engloutie quand je rentrerai à la maison. J'ai une de ces faims! S'il y a quelque chose qui met en appétit, c'est bien la mort!
"Réveillon" , nouvelle in "Les morts se suivent et se ressemblent" éditions Manya, 1992