Oeuvre de Gilbert * Pavés du Nord (roman, extrait)
Un vide a succédé au coup de feu. Tout est noir, sauf le brouillard qui dérive lentement, emportant les Rossi. Aucune douleur dans la
tête de Coron ni dans celle de Raymonde. Les deux corps gisent au sol, rigides. Blandine s'est tue. Elle a glissé la lettre entre ses seins, vidé le panier, rangé la nourriture dans le placard de
la loge. Elle marche dans le théâtre, évitant les obstacles, les débris des fauteuils, les gravats, les déchets.
Avant sa mort, elle n'est venue qu'une fois dans la grande salle. C'était un mois avant la fermeture du cinéma. On repassait "Blanche Neige". Une image garde place dans la mémoire fragile du fantôme : une pomme que l'on mange avant de chavirer sous le rire écrasant d'une sorcière hideuse, vieille femme maléfique, capable de tuer avec de l'encre mauve.
Le noir est devenu grisaille, rideau opaque parfois percé d'étincelles roses. Coron n'est plus sur le trottoir. Il gît parmi les herbes folles, au pied d'un reine-claudier. Comment s'est-il traîné dans le jardin de sa maîtresse? Il ne s'en souvient plus, ignore où il se trouve. Une grille de rosée s'agite devant ses yeux. L'araignée en son centre veille sur les lignes humides. Le chat ne le remarque pas. Son corps déchire la toile sans intention de nuire ; toute notion de plaisir s'est éloignée de lui. Après l'herbe viennent les dalles qui poursuivent l'allée jusqu'à l'entrée de la cuisine. Des pierres froides aux pattes. Coron s'écarte immédiatement dans la verdure, évite de justesse les feuilles d'un chardon. (...)
Gilbert Millet : "Pavés du Nord" édition Quorum 1997