Oeuvre de Gilbert * Tu es Pierre (nouvelle, extrait)
Particulièrement décourageante, la page cent trois: quatorze mots à la portée du moins intuitif des étrangers, identifiables au premier coup
d'oeil. Manastır, manolya, manto, mareşal, margarin, marmelat... A quoi bon se démener pour apprendre une langue rare, peiner jusqu'à l'aube sur des manuels rébarbatifs si la clef du savoir
s'offre impudiquement au premier touriste venu, épicier bedonnant de Kronenbourg ou veuve en mal d'amour? Dans quels regards lire le respect si, à la mention de vos titres: "Pierre Ventori,
diplômé de l'Institut des langues orientales, stagiaire à l'Institut d'études anatoliennes d'Istanbul, auteur d'un mémoire sur l'usage des ceintures de chasteté dans l'empire Ottoman, de la prise
de Constantinople à la révolution française", vous vous entendez répondre:
- Vous parlez turc? Quelle langue amusante! Manto, mareşal, margarin, marmelat, on croirait du français...
Désespérant, même si la maudite page se hérisse aussi d'inconnus inaccessibles, marangoz, marifet, martaval, ou de faux amis délicieusement pervers, mani qui signifie obstacle ou manda, le buffle, piège tendus au néophyte qui se prétend déjà savant. A l'idée d'un naïf réclamant, dans un bureau de poste d'Ankara, le formulaire nécessaire à l'expédition d'un buffle, le turcologue averti qu'est Pierre Ventori se trouve un peu revigoré. Il n'en laisse pas moins échapper un soupir, regret de n'avoir pas su se spécialiser dans une langue plus ésotérique, défendue par un alphabet hermétique, comme l'hébreu ou le japonais.
"Le ministère de la Culture vous prie d'assister à une conférence de Pierre Ventori, japonisant diplômé de l'université de Tokyo, auteur d'une thèse sur l'usage de la baguette dans la sexualité nipponne."
Relevant un instant la tête, il aperçoit la frêle silhouette devant une boutique de produits hors taxes. Après deux heures de bousculades aux guichets, enregistrement des bagages, contrôle des passeports, douane, l'attrait des parfums est assez fort pour lui faire oublier la fatigue. A moins qu'elle ne craigne l'mmobilité de l'attente, le temps vide où elle pourrait penser à ce qu'elle s'apprête à quitter. Bouffées d'Opium ou de Chanel n°5 propices à l'amnésie? Un groupe de corbeaux, longs voiles informes, visages gommés par le tissu noir, l'enlève progressivement à sa vue, le replonge dans le dictionnaire. Marka, marksizm, maroken, marşandiz viennent à leur tour le narguer. Il tourne la page rageusement. (...)
"Tu es Pierre", nouvelle in Les morts se suivent et se ressemblent, éditions Manya, 1992