Oeuvre de Gilbert * Un roman de Bacon, illustré par Kafka (nouvelle, extrait)
... Pour le dernier livre, le choix fut difficile. Pendant des mois, j'ai hésité. Le voyage au bout de la nuit présentait deux intérêts: le clin d'oeil que constituait le titre et la description sans concession de notre siècle. Mais comment renoncer à Belle du Seigneur, Le bruit et la fureur, Ulysse et tant d'autres chefs-d'oeuvre?
Le meurtre de mon fils aîné, auquel j'ai fait l'honneur de servir de modèle pour un corps tatoué des cheveux aux orteils, m'a permis de trancher: ni oeuvre de fiction, ni véritable témoignage sur l'époque, le Journal de Kafka rendra fou de désespoir les mutants ou les extraterrestres qui découvriront mon arche. Ils y verront, en creux, le génie de l'auteur, auront le sentiment de ne discerner que la partie émergée de l'iceberg mais ne pourront se référer à aucune des oeuvres auxquelles Kafka fait allusion:
Rossmann et K., l'innocent et le coupable, tous deux finalement punis de mort sans distinction, l'innocent d'une main plus légère, plutôt mis à l'écart qu'abattu. (*)
Ils liront des récits de supplices et trouveront, à côté du dernier livre, les corps, mis à l'abri de la décomposition dans une gangue de plexiglas, de mes trois femmes. Penseront-ils que notre siècle avait pour habitude de donner ainsi la mort? Je l'espère.
Etrange coutume judiciaire. Le condamné à mort est égorgé dans sa chambre par le bourreau en l'absence de tout autre personne. Il est assis à sa table et termine une lettre, dans laquelle il dit: Ô vous, mes bien-aimés, mes anges, où planez-vous, ne sachant rien, hors de la portée de ma main terrestre. (**)
Assis à sa table, il termine une lettre. Ils ne manqueront pas de remarquer la similitude avec le tableau de Franz Kafka montrant Bacon en train d'écrire, le corps déjà déliquescent. Je voudrais être là pour voir leur embarras.
Mais je ne serai pas là. Je vais bientôt plonger dans la cuve de plexiglas liquide, en costume de bourreau, comme il se doit. Auparavant, j'aurai brûlé ces pages qui en disent beaucoup trop. Effacer la trace de mon génie me coûte beaucoup. Mais je me dis que l'essentiel survit: mon arche et ses pensionnaires, les grands artistes dont je suis créateur.
* Kafka, Journal, 30 sept. 1915
** Kafka, Journal, 19 juillet 1916
fin de la nouvelle "Un roman de Bacon, illustré par Kafka" dans l'anthologie Le dernier livre,
édition Nestiveqnen, 2002