Le blog de Flora

microfictions

Panique avant la fermeture des portes

7 Janvier 2011, 16:20pm

Publié par Flora

Ridicule... Il frétille comme un poisson dans le filet... Il y est, d'ailleurs, dans le filet de cette blondasse, vulgaire et scandaleuse! Ou alors, il n'y a que moi qui la trouve vulgaire... Parce qu'elle est plus jeune et plus fraîche que moi, qu'elle traîne derrière elle un parfum de nouveauté que je n'ai plus depuis vingt ans...

   Regardez-le! Le jeune coq d'antan qui commence à se déplumer, ses ergots moins acérés, sa crête plus pâle... Peut-il encore faire le roi de la basse-cour, devant lequel les poules se courbent, dociles? Moi, avec trois grossesses derrière moi, mère-poule vieillissante, les plumes quelque peu défraîchies, la croupe enrobée et les formes distendues, je ne tiens pas la rampe avec l'autre, plus pimpante et qui ne l'a jamais vu, hirsute au saut du lit ou mal rasé, faire le mourant à cause d'une angine ou d'une sciatique! Qu'est-ce qu'elle a de mieux que moi? Certes, quelques années, quelques usures en moins... Même pas la fraîcheur, plutôt l'inédit! Et lui, veut-il éprouver son pouvoir de séduction avant la fermeture des portes? 

   Je sers les petits fours avec le sourire, la fée du logis irréprochable qui a trimé depuis la veille pour que tout brille, que tout soit parfait pour fêter la promotion de Monsieur... Enjouée avec tout le monde, y compris la jeune rivale qui étincelle dans le regard enveloppant de mon mari... Elle ne peut s'empêcher de me gratifier de quelques oeillades condescendantes comme celle qui a déjà gagné la bataille et peut se permettre un peu de miséricorde pour les perdantes...

   Dès le début de la soirée, je le trouvais bizarre. Lui qui enfilait son survêtement et ses pantoufles éculés à peine le seuil de la maison franchi, cette fois-ci gardait son pantalon et ses chaussures de ville, me réclamant avec quelque nervosité une chemise fraîchement repassée... La fameuse petite voix s'est mise à susurrer dans mes oreilles. Je l'observais de loin, d'abord avec étonnement puis ravalant mes larmes de dépit et d'humiliation. Je l'observe toujours à faire le beau devant sa jeune collègue, célibataire, la trentaine à peine, la working girl dans toute sa splendeur, en contraste éclatant avec la bobonne que je suis devenue à force de combler les caprices de toute la maisonnée... Je le vois, avec le trac du jeune homme à son premier rendez-vous, mais ce trac ne s'adresse plus à moi... Il a rajeuni. Il brille de ce petit feu intérieur qui m'est si familier d'un passé lointain...

   Le ciel m'est tombé sur la tête... Je me sens pillée, dépossédée... Je ne le reconnais pas. Je n'ai jamais imaginé mon mari en train de lorgner sur une autre femme! Tout comme pour moi, il n'existait aucun autre homme depuis les vingt ans que nous nous sommes rencontrés. Nous nous connaissions si bien! Trop bien, peut-être?...    

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Petit baigneur

14 Décembre 2010, 19:14pm

Publié par Flora

La-Grosse.jpgAussi loin que Bénédicte se souvienne, elle a toujours adoré les poupées. Elle les a toutes conservées, depuis les premiers baigneurs chauves aux yeux figés de merlan frit, jusqu'aux plus sophistiquées et les plus hideuses des Barbie. Longtemps exposées dans sa chambre, elles en  occupaient le moindre recoin. Dès qu'elle avait un peu de temps, Bénédicte s'adonnait à sa distraction préférée : jouer à la poupée. C'était une source de joie, une véritable addiction.

   Bénédicte a grandi vite, ses futures formes généreuses s'annonçaient tôt; à treize ans, on lui aurait donné cinq de plus. Elle attirait les garçons hirsutes, chiens perdus en manque de caresse, chats de gouttière sauvages et affamés de chaleur. Ca tombait bien : rien n'attisait davantage ses appétits que d'ajouter une pièce de plus à sa collection sur laquelle déverser son trop-plein de tendresse. Le plus souvent, ce rouleau-compresseur de sympathie faisait fuir les prétendants, pris de panique devant autant de débordements.

   A la veille de ses trente ans, elle a rencontré la perle rare. La triste figure d'Alban, au profil taillé à la hache l'a attirée immédiatement comme un aimant. Il était assis sur un banc, sa solitude palpable faisant le vide autour de lui dans le square bruyant et surpeuplé. Bénédicte s'est assise à ses côtés et, sans hésiter, elle a enclenché la machine aux ondes magnétiques mystérieuses. En quelques secondes, Alban a échoué dans le filet, sa timidité a fondu. Pour la première fois, il avait envie de se perdre sur la poitrine opulente, d'être enveloppé par les formes abondantes aux promesses limpides de le protéger. De toutes les menaces du monde.

   Ils ont quitté le square main dans la main; la silhouette efflanquée contrastant avec la rotondité parfaite, la complétant. Bénédicte a ramené sa proie dans son nid et, dans le même élan, elle a enfoui toutes les poupées dans le coffre de la cave.

    

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Trou noir

2 Décembre 2010, 11:45am

Publié par Flora

la-visite-copie-2.jpgJ'ai peur du noir. A la cinquantaine bien sonnée, cela semble risible mais c'est plus fort que moi. Un homme si costaud qu'on lui demanderait plutôt protection! Dans le noir, je redeviens petit garçon de deux ans, effrayé par l'énorme couverture qui m'enveloppe sans laisser passer la moindre lueur.

   Ma mère me punissait en m'enfermant dans un placard étroit. J'étais coincé parmi les balais et le seau, mais l'inconfort me rassurait par leur familiarité : au moins, ils meublaient un tant soit si peu le trou noir dans lequel la colère froide de ma mère me plongeait.

   Il y a longtemps qu'elle n'est plus de ce monde. Cependant, sa silhouette sèche se dresse dans ma mémoire, tel un point d'exclamation menaçant. J'aurais voulu me rendre invisible mais elle me débusquait partout, dans toutes mes cachettes. J'ai passé les années de mon enfance comme un petit animal traqué...

   J'ai beau fouiller ma mémoire, je ne trouve pas trace d'un seul geste de tendresse de sa part. C'est peut-être pour cette raison que j'ai perpétuellement froid : même dans les moments les plus torrides de l'été, un frisson peut me parcourir et je me mets à grelotter de tout mon corps...

   J'ai passé ma jeunesse dans une étrange dualité : d'une part, au moindre toucher, je sursautais et reculais violemment, comme brûlé à vif par le geste inattendu; d'autre part, j'éprouvais un besoin éperdu d'étreintes et de caresses. Difficile de trouver la compagne idéale dans ces conditions. J'y ai mis du temps. Il a fallu pour cela que je voie plus clair dans mon histoire. Il a fallu que je fasse connaissance avec le fantôme de cette inconnue qui avait été ma mère...

   Vous l'avez deviné : j'ai trouvé la clé de mes malheurs dans un petit coffret verrouillé, de couleur lie-de-vin, enfoui derrière les piles de draps sentant la lavande, légèrement jaunis car jamais servi. Ma mère reposait sous une dalle irisée depuis plus d'un an, quand j'ai forcé la serrure avec mon canif.

   "Né de père inconnu..." Sous le livret de famille, une lettre scellée qui n'a pas été dépliée depuis tant d'années... Elle a été écrite à deux mains, en bas de la page, les signatures : Ton père Robert et ta mère Geneviève. Mes grands-parents que je n'ai pas connus. Le texte, court, lapidaire, répudie leur fille unique, car on ne se fait pas violer sans raison... Surtout, en attrapant un bâtard pour déshonorer la famille! Une troisième enveloppe contenait une mèche de mes cheveux dorés. 

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Premier baiser

13 Novembre 2010, 16:41pm

Publié par Flora

   Elsa rêvait d'histoires d'amour selon les clichés les plus éculés, puisés dans ses

lectures à l'eau de rose ou dans des films au romantisme échevelé. Elle fantasmait sur des étreintes chastes, suspendues au regard de braise d'un grand brun, façon Gregory Peck, à la bouche sensuelle et aux caresses expertes mais qui s'arrêtaient juste avant la ligne d'arrivée, la préservant de la chute et prolongeant ainsi l'attente délicieuse...

   Le premier baiser a suivi un long chemin chaotique de réticence viscérale et terrorisée. Depuis la bise baveuse de son son petit camarade amoureux de 7 ans, glissant sur sa joue gauche par un brusque mouvement de sa tête, elle a traversé de nombreuses stations de tentatives toujours repoussées. Elle détournait ostensiblement la tête au dernier moment, devant les insistances des lèvres gourmandes et maladroites d'adolescents. Elle fuyait cet acte définitif qui l'engagerait sur la pente de tous les dangers. Elle se voyait en spectatrice, sur le banc du square, avec ce petit étudiant en maths que tout le monde lui enviait, qui enlaçait maladroitement ses épaules de 18 ans et qu'elle repoussait soudain car ses pieds ne touchaient pas terre... Une position ridicule, rendant la situation périlleuse, et le sentiment du ridicule la plongeait toujours dans un désir de sauve-qui-peut.

   Sa résistance a été brisée tardivement, lors d'une de ces soirées d'étudiants, très fréquentes, qui agrègent en troupeaux compacts toutes les jeunes énergies en ébullition, avides de découvertes. C'est le sourire de Richard qui l'a attirée. Des rangées étincelantes de dents parfaites dans un visage ébène : étudiant en médecine, il venait d'Afrique. Elsa a toujours ressenti un appel étrange vers des contrées lointaines, exotiques, vers le mystère de leurs représentants, fuyant tout prévisible, toute réaction attendue. Des barrières linguistiques, loin de constituer un obstacle, supprimaient l'échappée vers un verbiage écran de fumée, mettant les sens en alerte pour des impressions plus perspicaces, tel l'aveugle dont l'attention n'est pas dispersée par des images futiles et qui s'appuie sur une écoute profonde et intime. Assoiffée de surprises, exploratrice sur des terres inconnues, elle se coulait dans les bras de ce géant déterminé, au tempo alangui du premier slow, avec souplesse et harmonie, faisant concorder instinctivement tous leurs mouvements. Le toucher de sa peau tiède et sèche, ses longs doigts aux articulations déliées l'ont aimantée à son corps. Elle a fermé les yeux, et dans un feu nouveau et impérieux, elle s'est abandonnée à ses lèvres dépourvues de toute juvénile hésitation. Cette initiation somme toute banale, l'a précipitée au seuil de l'âge adulte. Il s'agissait maintenant de franchir ce seuil...  

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No man's land

22 Octobre 2010, 11:04am

Publié par Flora

A la dérobée, elle observe la silhouette massive qui écrase le côté gauche du

"Nous vieillirons ensemble" , huile, R. T. 1998

canapé. Une coupe remplie de cacahuètes est placée sur la bedaine faisant office de tablette, tandis que la main gauche caresse machinalement la tête du chien, posée sur le genou du maître. Ils se ressemblent, se dit Régine.

   Rivés sur l'écran, les yeux mi-clos de Francis s'abîment dans le naufrage des vingt dernières années. Il n'a même pas besoin de jeter un regard sur elle, l'image de Régine est gravée sur sa rétine, avec son corps alourdi de trois grossesses et des sédiments des années de rancune et de résignation.

   Progressivement, ils se sont barricadés dans le silence. Régine s'acquitte des tâches ménagères sans entrain, histoire de se mouvoir comme par réflexe pour ne pas mourir jusqu'au bout. Elle pose l'assiette de Francis sur le coin de la table basse, dans le même geste que la gamelle du chien. Les deux en prennent possession dans un mimétisme taciturne et parfait. Elle même avale sa portion à la hâte, sans plaisir, dans le calme lugubre de la cuisine.

    On peut perdre la parole par l'habitude de se taire, volontairement, pour éviter les étincelles d'une abrasion trop violente. Ils ont laissé beaucoup de souffle dans les bagarres. L'envie des grandes réconciliations amoureuses s'est érodée ; trop d'efforts, trop de concessions. Plus de force pour rallumer la flamme.

   Son regard vide se pose sur le survêtement éculé de Francis, son uniforme qu'il ne quitte que pour s'affaler sur le lit et s'abîmer dans le trou noir du sommeil. Elle même ne se fatigue plus pour lui plaire. Les bigoudis dont elle se hérissait jadis la tête au grand dam de Francis qui se sentait devant des chevaux de frise destinés à l'éloigner, sont partis depuis longtemps à la poubelle. Ses bourrelets disgracieux ont eu raison des nuisettes affriolantes, des soutiens-gorge pigeonnants et se dissimulent désormais, tant bien que mal, dans des bures de nonne peu aguichantes. Le dos tourné et les ronflements sonores de Francis demeurent, de toute façon, imperturbables. Tout comme les tic-tac de l'horloge qui défilent.  

© Rozsa Tatar

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Yin et Yang

10 Octobre 2010, 12:39pm

Publié par Flora

Num-riser0002.jpgElle regarde sa tête penchée sur le livre, la main droite la soutenant, son dos qui a perdu la ligne svelte et musclée qu'il gardait durant tant d'années. Ce n'était pas déplaisant de déjouer la rivalité des essaims de filles autour de lui. Il n'avait qu'à tendre la main! Et c'est elle qu'il a choisie, la plus réservée, celle qui le désirait, sans rien laisser paraître.

   La passion ne dépasse pas trois ans, disent les experts. C'est scientifique, une histoire d'hormones qui déclenchent le coup de foudre et dont l'action dure le temps d'assurer le prolongement de l'espèce. Au mieux trois ans, dit le couperet savant.

   Christine caresse du regard le dos voûté : quarante-huit ans ensemble. Elle n'a pas oublié ces fameuses trois premières. Une soif inextinguible d'être à proximité de l'autre, de le toucher, de l'entendre. De se l'approprier. De se donner aussi en retour. Rien à redire, tout s'emboîte parfaitement, le jeu de séduction est permanent. Pas besoin de formuler l'attente, la réponse est déjà là, parfaite. Inlassable, inépuisable.

   Il sent son regard dans le dos. Il sait qu'elle s'immobilise, la cafetière à la main, à mi-chemin entre cuisine et véranda. Elle s'est enveloppée, la belle brune élancée dont il pouvait tenir la taille entre ses deux mains. Ses cils recourbés sur des yeux couleur myosotis l'ont fait chavirer. Ce n'est pourtant pas les candidates qui manquaient! Balayer du regard la meute de groupies lui donnait un sentiment de triomphe sur la vie. Christine ne faisait pas partie de la meute, elle était plutôt solitaire : rien de mieux pour attirer l'oeil.

   Vincent n'a pas vu passer les premières années. Happé par un volcan, il se consumait dans un feu permanent. La réserve de Christine a fondu dans cette lave, et Vincent ne se rassasiait pas de sa chance. Sans chercher à comprendre ce qui lui arrivait, il a plongé tête baissée.

   Ils ont vieilli ensemble. Quarante-huit ans, ce n'est pas rien. La passion dévorante et insatiable de la découverte de l'autre a subi, certes, une lente métamorphose. Le feu s'est adouci avec le temps mais il suffit de souffler un peu sur la braise. Les paumes de Vincent gardent le souvenir parfait des courbes familières. Christine ressent la chaleur tiédie de ses caresses. Il leur arrive de songer au bout du voyage comme à un saut dans le vide, main dans la main.

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NAUFRAGÉS

27 Septembre 2010, 16:38pm

Publié par Flora

illo-pour-Aquarelles.jpgUn naufrage... Il n'y a pas d'autre mot. Pourtant, on ne peut vraiment pas m'accuser d'en être responsable. Ce n'est pas de ma faute! J'étais plein d'espoir et de bonne volonté, bien plus que l'on n'imagine.

   Qui aurait cru que cela se terminerait ainsi? Peut-être ma mère, avec son prétendu sixième sens, avec ses célèbres pressentiments. Depuis toujours, elle nous assommait avec ses prédictions qui, il faut bien l'admettre, se sont souvent réalisées. A ses vingt-cinq ans, elle regardait ma soeur d'un air pincé, sinistre, en soupirant : "Celle-là, je ne la vois pas mariée..." Ophélie y est quand-même passée, un peu tardivement, il est vrai, la quarantaine bien tassée et s'est même lancée dans la maternité du dernier recours. L'enfant est née prématurée, restée en couveuse pendant des semaines. Nouveau pincement prémonitoire de la grand-mère : "Cet enfant, je ne la vois pas rentrer à la maison..." et cette fois, Cassandre a eu raison. On a porté le petit cercueil au cimetière, lui trouvant une niche minuscule dans le caveau familial.

   Je me refusais à ses sornettes prophétiques, malgré les liens fusionnels qui nous unissaient. Qui dit fusion dit aussi éruption volcanique et nos échanges s'en rapprochaient souvent. Nous nous ressemblions trop... je ne pouvais supporter qu'elle me devine, mes envies, mes pensées que je voulais secrètes. Alors, je m'attaquais au miroir qui me reflétait!

   Le jour où je lui ai présenté la fille que je souhaitais épouser, elle a éclaté en sanglots. Elle n'avait aucune raison valable pour ce faire, ma future femme faisant tout son possible pour lui paraître agréable. "Légère, trop légère..." semblaient dire ses lèvres crispées. Je le savais. C'en était même la raison principale qui m'attirait vers Emilie. Son insouciance soulevait la chape de plomb de mon enfance...

   Ce n'était ni provocation, ni désir de rupture envers ma mère. Je voulais qu'elle vienne vers moi, qu'elle m'accepte enfin tel que je suis, sans vouloir me modeler à son image.

   On a beau être en guerre perpétuelle contre sa mère. Le poison s'infiltre insidieusement dans les veines, dans le coeur, dans les gestes. On finit par ressembler à son reflet...

   Chez nous, on épouse pour la vie. Tant pis si ça tourne à la catastrophe, on assume, on serre les dents. On ne trompe pas non plus. Emilie ne pouvait s'en accommoder. Elle a payé pour son effronterie, de sa vie de pièce rapportée... 

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Pénélope

12 Septembre 2010, 13:14pm

Publié par Flora

La Grosse estompe griseJ'aime le toucher de cette pelote, enfoncer mes doigts à l'intérieur avec rudesse et volupté à la fois... Couleur rouille comme ma vie, au fond. Grosse laine, aiguille N°6. Ça va vite, surtout que je n'ai pas de modèle à suivre, ne regarde même pas ce que je fais, je n'en ai pas besoin. Le principal, c'est l'ouvrage qui avance. Il va en avoir besoin, avec l'arrivée des mauvais jours .

  Le morceau tricoté retombe sur mes genoux, les enveloppe de sa chaleur réconfortante. Un rectangle qui ne cesse de s'allonger.

   Je ne quitte guère ce fauteuil, aussi délabré que ma vie. Par bonheur, les fils de la grosse laine me supportent comme une toile d'araignée savante. J'y demeure suspendue, je ne l'abandonne que rarement pour remonter aussitôt  au centre de ma toile.

   Je ne guette aucune proie. Je serais bien embarrassée si un insecte volage et indécis finissait par s'y empêtrer. Comment ferais-je pour m'en délivrer? Que de tracas en perspective!

   Non, j'ai à faire, de toute façon. La nuit, le tricot se décompose comme par enchantement. Ainsi, dès l'aube, je peux me remettre à l'ouvrage. L'essentiel, c'est occuper les mains, fuir le désoeuvrement. Mes mains au repos, quel non-sens, quelle absurdité! Inutiles, autant les couper. Faut-il donc apporter sans cesse la preuve de leur utilité afin qu'elles ne dessèchent et ne tombent, honteuses de leur stérilité.

   Il est parti, mon amoureux, lassé de se cogner contre le bloc de granite, impossible à tailler, rétive à la soumission. Pygmalion excédé par l'échec permanent de l'oeuvre de sa vie, épuisé par la résistance de son automate qui ne se laissait pas posséder. Posséder : une absurdité de plus. Je m'appartiens, c'est tout. Toi aussi, mon amour. C'est pour cela que je t'ai laissé partir, en ouvrant la porte aux ambulanciers. Ils t'ont enveloppé dans le sac en plastique gris, à la fermeture éclair comme dans les séries télé.

   Vois-tu, je t'attends avec mon tricot chaud et doux, avec cette couverture  qui protégera ton corps vieilli, abîmé. Sous cette apparence trompeuse, il n'y a que moi qui peux déceler le feu ardent.

   

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Arachnéenne

2 Septembre 2010, 10:33am

Publié par Flora

illo-solitude.jpg J'ai à peine connu mon père. Parfois, comme dans un brouillard ou dans le halo poussiéreux et brûlant de l'été, sa silhouette fait irruption dans mes souvenirs, à la manière d'un instantané qui agrandirait certains détails au hasard : un regard bleu, un visage tavelé à l'ombre du chapeau de paille, ses mains à la peau rêche et à la caresse rugueuse... Je devais avoir cinq ans à peine, lorsqu'il est mort dans un accident, écrasé sous son tracteur. Ma mère est restée inconsolable. Je dis ça maintenant mais de cette époque, il ne me reste qu'un sentiment de vague oppression, une tristesse permanente qui pesait sur mon enfance. Ma mère, encore très belle avec ses longues tresses noires qu'elle cachait sous un foulard, rabattait toute sa tendresse sur moi, sur "son petit homme", comme elle disait. Cependant, c'était une tendresse douloureuse, sauvage, empreinte de toute la détresse du monde et qui m'écrasait de son désespoir sans fin.

   J'ai cinquante-deux ans à présent. Je vis toujours dans cette maison comme une mouche momifiée dans la toile d'araignée. J'ai le sentiment que je ne me débarrasserai jamais de ces liens...

   J'ai été un très bon élève à l'école, cherchant sans doute inconsciemment à faire plaisir à ma mère. Elle était fière de moi! J'ai franchi le baccalauréat brillamment et avec facilité. J'ai bien grandi, plaisais beaucoup aux filles, sans faire le moindre effort pour attirer leur attention. Cette imperceptible mélancolie que je devais dégager, agissait comme un appât, alors que je ne me sentais pas disponible au moindre flirt. Ma vocation était ailleurs : rendre le sourire à ma mère.

   Je n'y suis pas parvenu. Après le bac, j'ai cédé à la tentation irrépressible de continuer mes études, à quelque cent kilomètres de ma mère. Elle ne supportait pas l'idée que je m'éloigne, que je vive, je respire sans elle. Ce deuxième abandon, si définitif. Une trahison. Elle a tout essayé pour me retenir. Jusqu'au chantage infâme, la vengeance infaillible et parfaite. "Si tu t'en vas, je me tue!" Je n'y ai pas cru, sursaut vital, instinct égoïste. Ma vie! J'existe! J'ai envie de respirer enfin. On est si plein de soi à vingt ans...

   Une semaine après mon départ, un télégramme m'a rappelé d'urgence. Elle a réussi à renouer les liens indestructibles qui m'attachent désormais à cette maison où elle s'est pendue à 42 ans.

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Feu de la Saint-Jean

25 Août 2010, 09:23am

Publié par Flora

   L'ampoule dispense une faible lueur dans la grande salle que l'on a débarrassée de ses chaises pour les aligner le long du mur. Le local se remplit peu à peu, l'orchestre ringard chauffe ses instruments, par acquit de conscience, car le public ne cherche pas la note juste, il cherche l'ivresse du corps à corps dans la fumée âcre des cigarettes et la chaleur de l'été.

   Gisèle a quinze ans, elle est en vacances dans ce trou perdu où la seule distraction se promet

dessin: R. T. années 1990...

d'être le bal de la Saint-Jean. Ses tantes, au nombre de cinq, l'accompagnent pour lui servir de "duègnes" mais aussi pour secrètement ressentir, au creux de la poitrine, l'agréable excitation d'antan, depuis longtemps refoulée, quasi oubliée. Elles prennent place sur les chaises pour faire tapisserie, avec la dignité des femmes mûres, leurs regards laissant échapper une petite flamme traîtresse et fugace.

   Gisèle ne reste pas longtemps dans l'attente. Les garçons se succèdent pour l'inviter à danser, des adolescents gauches et timides pour la plupart, qui s'essaient au jeu de séduction des petits mâles débutants. Gisèle ne les distingue même pas, elle n'a d'yeux que pour un seul, attardé près de la buvette. Rien à voir avec les boutonneux à la voix ébréchée. Il a vingt ans et il est beau comme un dieu païen avec sa peau hâlée, ses cheveux ébène et ses yeux de braise.

   Gisèle tourne aux bras invisibles, tout en suivant à la dérobée le moindre geste de son dieu. Il ne faut surtout pas qu'il surprenne son regard éperdu. Il ne danse pas. Gisèle en veut à chaque nouveau candidat qui l'invite, de la rendre inaccessible.

   Tout d'un coup, en plein milieu du tourbillon, dans un halo incertain, elle le voit, tout près, qui arrête le mouvement pour la ravir à son partenaire. Au rythme langoureux et fiévreux de l'accordéon, elle se coule dans ses bras, se serre contre sa poitrine, pour cueillir avidement toutes les sensations rêvées, présentes et futures : la souplesse de son corps, le léger parfum propret de savonnette, la tiédeur sèche de ses mains et son visage contre le sien. Le sortilège dure un instant ou une éternité. La musique s'arrête et le rêve s'évanouit. 

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