Panique avant la fermeture des portes

Ridicule... Il frétille comme un poisson dans le filet... Il y est, d'ailleurs, dans le filet de cette blondasse, vulgaire et scandaleuse! Ou alors, il n'y a que moi qui la trouve vulgaire... Parce qu'elle est plus jeune et plus fraîche que moi, qu'elle traîne derrière elle un parfum de nouveauté que je n'ai plus depuis vingt ans...
Regardez-le! Le jeune coq d'antan qui commence à se déplumer, ses ergots moins acérés, sa crête plus pâle... Peut-il encore faire le roi de la basse-cour, devant lequel les poules se courbent, dociles? Moi, avec trois grossesses derrière moi, mère-poule vieillissante, les plumes quelque peu défraîchies, la croupe enrobée et les formes distendues, je ne tiens pas la rampe avec l'autre, plus pimpante et qui ne l'a jamais vu, hirsute au saut du lit ou mal rasé, faire le mourant à cause d'une angine ou d'une sciatique! Qu'est-ce qu'elle a de mieux que moi? Certes, quelques années, quelques usures en moins... Même pas la fraîcheur, plutôt l'inédit! Et lui, veut-il éprouver son pouvoir de séduction avant la fermeture des portes?
Je sers les petits fours avec le sourire, la fée du logis irréprochable qui a trimé depuis la veille pour que tout brille, que tout soit parfait pour fêter la promotion de Monsieur... Enjouée avec tout le monde, y compris la jeune rivale qui étincelle dans le regard enveloppant de mon mari... Elle ne peut s'empêcher de me gratifier de quelques oeillades condescendantes comme celle qui a déjà gagné la bataille et peut se permettre un peu de miséricorde pour les perdantes...
Dès le début de la soirée, je le trouvais bizarre. Lui qui enfilait son survêtement et ses pantoufles éculés à peine le seuil de la maison franchi, cette fois-ci gardait son pantalon et ses chaussures de ville, me réclamant avec quelque nervosité une chemise fraîchement repassée... La fameuse petite voix s'est mise à susurrer dans mes oreilles. Je l'observais de loin, d'abord avec étonnement puis ravalant mes larmes de dépit et d'humiliation. Je l'observe toujours à faire le beau devant sa jeune collègue, célibataire, la trentaine à peine, la working girl dans toute sa splendeur, en contraste éclatant avec la bobonne que je suis devenue à force de combler les caprices de toute la maisonnée... Je le vois, avec le trac du jeune homme à son premier rendez-vous, mais ce trac ne s'adresse plus à moi... Il a rajeuni. Il brille de ce petit feu intérieur qui m'est si familier d'un passé lointain...
Le ciel m'est tombé sur la tête... Je me sens pillée, dépossédée... Je ne le reconnais pas. Je n'ai jamais imaginé mon mari en train de lorgner sur une autre femme! Tout comme pour moi, il n'existait aucun autre homme depuis les vingt ans que nous nous sommes rencontrés. Nous nous connaissions si bien! Trop bien, peut-être?...





J'aime le toucher de cette pelote, enfoncer mes doigts à l'intérieur avec rudesse et volupté à la fois... Couleur rouille
comme ma vie, au fond. Grosse laine, aiguille N°6. Ça va vite, surtout que je n'ai pas de modèle à suivre, ne regarde même pas ce que je fais, je n'en ai pas besoin. Le principal, c'est l'ouvrage
qui avance. Il va en avoir besoin, avec l'arrivée des mauvais jours .
