Le blog de Flora

microfictions

Coquille

29 Septembre 2011, 11:46am

Publié par Flora bis

DSCN0166 Je suis femme de ménage. Technicienne de surface, si vous voulez. Agent d'hygiène, encore plus ronflant, plus hypocrite. La vérité est que je débarrasse les déchets derrière mes frères humains qui, de ce fait, n'ont aucun scrupule à en semer partout.

   J'opère la nuit, lorsque les locaux, énormes cages de verre insonorisées, à air recyclé sont désertés, silencieux sous les néons de morgue. Je pousse mon chariot dont le grincement érafle le calme nocturne: la roue arrière gauche déséquilibrée, sans doute. Je ne fais rien pour y remédier. J'ai tant d'autres chats à fouetter!...

   Une façon de parler. Il n'y a même pas un chat qui m'attend dans la tanière que je regagne sous le ciel rose pâle. Rien n'a bougé pendant mon absence. Un désordre mesuré et réconfortant, vivant. Aucune trace hostile. 

   Mes livres occupent tout l'espace disponible, même au-delà. Mon refuge, mon évasion. Ils me transportent vers d'autres vies que la mienne, devenue purement et simplement le réceptacle de ces rêves. Un réceptacle et rien d'autre. Coquille vide.

   Dans la salle de bain, une seule brosse à dents. Plus de rasoir qui traîne, ni de cheveux noirs dans le lavabo. Je suis rousse.

   La corbeille à linge n'abrite plus que mes vêtements que je lave et repasse comme bon me semble, personne ne me presse. Aucune critique acerbe et malveillante qui fuse, aucune petite flèche maligne lorsque mon doigt touche la mince pellicule de poussière sur la table basse...

   Mon lit reste ouvert, je m'y laisse glisser le matin et je tente de réchauffer les draps. Un lit monacal, tout juste assez large pour une personne: heureusement, je ne suis pas trop épaisse... Dans mon cocon, il n'y a pas de place pour un intrus.

   Femme de ménage, statut peu brillant pour celle que j'ai été, il n'y a pas si longtemps, dans une autre vie. Dans une prison dorée. Sous l'oeil inquisiteur de mon tortionnaire personnel. A plein temps.

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Forteresse

26 Juillet 2011, 19:10pm

Publié par Flora

La-Tricoteuse_2.jpg   Armelle se retrouve orpheline, "en première ligne", sans la génération d'avant pour faire barrage à la mort. Seule, elle est irrémédiablement seule maintenant, sans pouvoir s'abriter derrière les soucis et les colères du quotidien, causés par une mère grincheuse et obstinée.

   Que faire des objets hétéroclites rassemblés durant les 86 ans de l'existence maternelle? Sa mère a toujours eu beaucoup de mal à jeter le moindre bric-à-brac, transformant la maisonnette en un caverne de brocanteur. Dans l'armoire à linge, Armelle découvre d'innombrables piles de draps et de serviettes, de torchons intacts, conservés pour les cas d'un besoin inattendu, pour en faire cadeau aussi, comme d'un bon de trésor censé traverser des époques mouvementées. 

   Armelle a souvent incité sa mère à faire le tri autour d'elle, toujours sans résultat. Plus le temps avançait, moins la vieille dame supportait l'idée de se séparer du moindre bibelot, aussi inutile qu'encombrant. Trois gaufriers somnolaient sur une étagère de la cave, en compagnie d'abat-jour d'un autre âge et des pots de peinture entamés depuis quarante ans... Des fils électriques mystérieux et des chaises boiteuses mais qui "pourraient encore servir, on ne sait jamais!" Cave et grenier remplis, les piles commençaient à envahir l'espace de vie.  La vieille femme a fini par circuler dans des couloirs étroits, entre cuisine et séjour, chambre et salle de bain. Parfois, Armelle s'est dévouée pour entamer un tri, armée de grands sacs de poubelle. Une fois le dos tourné, elle pouvait constater que les journaux et revues jaunis, les cassettes inutilisables, les assiettes ébréchées, les tasses mutilées retrouvaient leurs places empoussiérées. Sa mère a toujours eu la sensation que l'on voulait jeter une partie de son passé avec ces objets imprégnés de la mémoire vive de son existence. Elle y opposait un refus implacable.

   A présent, elle n'est plus là, partie en fumée et en cendres, emportant avec elle le minimum. Sa forteresse, érigée patiemment durant des décennies, derrière laquelle elle tentait d'abriter les désordres de sa vie, reste béante malgré l'impressionnante quantité d'objets. Armelle est libre désormais de les jeter. Elle entreprend de les ranger, les caresser au passage, comme les traces vivantes et indélébiles d'une présence.

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Fauteuil Voltaire

29 Juin 2011, 16:26pm

Publié par Flora

Âge mûr Je me considérais comme un mari modèle. Après vingt-cinq ans de vie sans faille, aux côtés de la même femme, je me suis vu avec une auréole autour de la tête, ce matin, en me rasant devant la glace de la salle de bain. J'ai aussi fait le constat de mon reflet: un homme de cinquante ans, avec des cheveux fatigués qui avaient du mal à dissimuler les plages désertes et que le gris commençait à dominer... Les traits enflés, quasi disparus dans les joues rebondies, hérissées de poils gris, des valises sous les yeux... Un sourire crispé dévoilait les dents jaunies par les cigarettes... Mon regard a continué l'impitoyable exploration, glissant sur le cou, disparu dans les épaules, le dos voûté et enveloppé, la ceinture de graisse enrobant si généreusement la taille que j'avais du mal à apercevoir le bout de mes pieds... J'étais effaré!

   En un éclair, j'ai pris conscience que j'allais dans le mur. Les vingt-cinq dernières années ont défilé en quelques secondes sous mes yeux, comme si j'avais feuilleté un album de photos. Le fringant jeune marié sur le parvis de l'église, sous une pluie de grains de riz, dans le crépitement des appareils-photos... L'euphorie des premiers temps avec Cécile où je me croyais l'homme le plus chanceux de la terre! A-mou-reux! Ma femme était la plus belle, la plus appétissante, en dormant, au réveil, décoiffée, les yeux bouffis de sommeil ou pomponnée, je ne me lassais pas de la regarder, de la toucher.

   Deux enfants, avec deux ans d'écart. Les grossesses ont effacé sa taille de guêpe mais pas mes sentiments! Ronde comme une pomme, elle était encore à croquer! Elle a abandonné son travail pour mieux s'occuper des enfants. Je n'en étais pas mécontent: une maison est incomparablement plus accueillante avec une fée au logis! Une gardienne du foyer afin que la chaleur en reste toujours diffuse... Je ne me suis pas préoccupé un instant de savoir si elle était comblée. Je l'estimais telle et cela suffisait à me rassurer.

   Depuis ce matin, l'image impitoyable de la glace me poursuit. Mon regard glisse sur Cécile, sans s'arrêter. Ma femme est-elle devenue un meuble, au même titre que le fauteuil Voltaire qui m'accueille pour mes somnolences devant la télé? Usé mais confortable... s'accommodant à la forme de mon corps, le moulant presque... Je n'ai pas besoin de la regarder, l'image mentale me suffit. Je sais que ses cheveux sont tirés, que deux rides amères enserrent sa bouche, tirant vers le bas la commissure des lèvres... Au fond, je n'ai pas envie de la regarder. Elle me renvoie l'image de ma propre déchéance. 

dessin: R. T.  

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Une vie sans histoire

5 Juin 2011, 22:11pm

Publié par Flora

DosWilly J'ajuste la couverture sur les genoux d'Edmond. Le corps volumineux et inerte cueille les ultimes rayons du soleil d'automne. Rayons pâles, à peine tièdes. Tout est en ordre: le verre d'eau avec la paille, le transistor qui diffuse de la musique en sourdine et le coussin à fleurs soutenant la tête.

   Je me reproche la hâte avec laquelle je quitte la maison et son atmosphère lourde. A l'image de ma vie. Dehors, je prends une profonde respiration, comme une bouffée de liberté. Quarante ans déjà...

   Rien ne rendra ma jeunesse, je ne retrouverai jamais Hilke, la blonde appétissante avec ses fossettes et ses yeux de biche qui, à dix-huit ans, avait succombé aux pressions amoureuses de son fiancé, évaporé dès l'instant où l'existence d'un bébé devint manifeste... Fille-mère de la honte! Avec cette tare, je ne pouvais compter que sur la charité d'un homme. Si cela n'avait tenu qu'à moi, j'aurais assumé avec dépit mon petit garçon qui me regardait avec les grands yeux bleus de mon fiancé fantôme. Pour ma mère, j'étais la tache sur la réputation familiale qu'elle essayait de sauvegarder tant bien que mal, en élevant seule, veuve, ses quatre filles.

   Pas un jour ne passa sans ses exhortations pour que je me trouve un mari. De guerre lasse, je décidai d'en finir avec ses sermons. Un soir je rentrai en prononçant cette unique phrase: "Ca y est, je me marie le mois prochain." 

   Edmond, je ne le regardai véritablement que ce soir-là, pour la première fois, lorsque sa question arriva, au moment opportun de mon exaspération. "Tu cherches un mari? Je suis là."

   C'était un homme épais avec son tablier blanc, massif derrière son comptoir, à manier avec aisance les couteaux de différentes tailles, dans les effluves appétissantes des saucisses et des boudins, jambons dodus et pâtés alléchants. Je le soupesai tout entier, sa quarantaine solitaire, son crâne dégarni avec le crayon planté derrière son oreille droite, ses bras poilus dépassant de la veste grise.

   Une fille "en main"   -  c'est l'effet que cela me faisait. Pour rassurer ma mère. Pour me donner de la respectabilité dans le patelin.

   J'honorai le contrat avec loyauté. De son côté, il éleva mon fils  et m'aima à sa façon. Pour moi, l'amour demeura du domaine du devoir conjugal dont je m'acquittai les dents serrées, en attendant que ça passe... Le vrai, celui dont les fugaces reflets faisaient leur rappel, par moment, dans les yeux de mon fils, s'était depuis longtemps évanoui dans un passé sans mémoire...

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Melting-pot

3 Mai 2011, 19:38pm

Publié par Flora

Cortège 1 A. observe sa femme à la dérobée, en train de déambuler entre le balcon et le fourneau, dans cette grande "pièce à vivre" à la mode nouvelle qui abolit les murs. Elle ne veut plus être cloîtrée dans une cuisine, tandis qu'il décompresserait tranquillement, sirotant sa bière devant la télé.

   Geneviève reste une énigme, en dépit des dix ans de vie commune. Ils se sont connus dans le pays de A. Il a été attiré vers elle parce qu'il voulait être surpris. A trente ans passés, il avait cumulé les relations passagères, plus ou moins durables. A la longue, il avait l'impression de tomber dans des amours incestueuses: il devinait à l'avance les réactions de ses partenaires. Il connaissait parfaitement les codes: le premier baiser et la phrase qui suivait, le déroulement immuable des événements les menant dans des lits peu romantiques ou encore dans des endroits exigus et inconfortables, et qui laissaient peu à peu un goût de "déjà vu" . Par avance. 

   Pour Geneviève, presque tout semblait exotique dans ce pays écrasé par le soleil, jusqu'à la langue impénétrable, rétive à toute référence connue, en accord avec le tempérament exubérant de la plupart des habitants. Geneviève, boutonnée jusqu'au cou, était en position de défense contre toute intrusion. Elle déciderait elle-même d'ouvrir ou non sa porte, du moins son vasistas, après avoir longuement soupesé son visiteur à travers le judas. La visite pourrait être écourtée, voire suspendue sans appel et plus jamais réitérée par la suite. Geneviève préférait la solitude à la déception. Les candidats qui s'y étaient piqués, n'ont jamais renouvelé l'expérience...

   A. ne savait rien de tout cela. Il ne voyait que la belle brune si racée, si sereine que rien ne pouvait, en apparence, perturber. Les écumes atterrissaient à ses pieds, léchant à peine le bout de ses souliers... C'est justement cette sérénité-là qui faisait défaut dans la vie de A. Il se trouvait dans un de ces entre-deux: une déception passée, une autre à venir... Il ne croyait plus vraiment pouvoir être touché.

   Geneviève s'était lancée dans ce voyage avec le seul but de tuer le temps des vacances. Solitaire au milieu du groupe, elle s'intéressait vaguement aux visites des monuments, s'allongeait docilement sur la pelouse du bord du lac lorsque le programme le prévoyait; elle se laissait porter par le présent. Le regard de ce grand brun presque squelettique s'est plusieurs fois appesanti sur elle avant qu'elle ne s'en aperçoive vraiment. Quelque chose y était différent. Indéchiffrable, inhabituel. Comme une main au toucher chaud et ferme qui vous agrippe. D'un premier réflexe, on veut se libérer, puis, inerte, on s'abandonne. Par lassitude. Pour voir.

   La curiosité s'éveille. Petit à petit, l'excitation devant l'inattendu se faufile dans un coin de la tête, se propage dans tout le corps. L'un et l'autre en étaient surpris. Lointains souvenirs de l'adolescence, l'époque où l'on s'amourache rapidement, façon entaille qui cicatrise très vite. Oui, c'était bien cela, cette agréable attente au creux de l'estomac...

  ...... 

   Dix ans sont passés. La magie s'est ternie. La spontanéité chavirante de A. s'est muée en manque de tact, ses gros sabots ont piétiné les délicates plates-bandes de Geneviève, tandis que la réserve racée de celle-ci a pris le goût de fadeur sans saveur, incapable de s'abandonner, de s'évader hors de sa carapace lisse. A. ne rêve plus que d'âmes soeurs familières qu'il avait jadis fuies, pendant que Geneviève est prête à prendre le voile si c'est le prix à payer pour un peu de tranquillité...

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Enfantement

17 Avril 2011, 16:57pm

Publié par Flora

Main.gif Devant son clavier, ramassé sur lui-même, il invoque l'intense concentration comme d'autres entrent en prière. Il en appelle au pouvoir mystérieux des mots pour qu'ils lui viennent en aide. Un besoin sourd et impérieux qu'il ressent dans tout son corps et qui demande à être mis au monde... Que va-t-il enfanter? Un monstre raté, éloigné de ses attentes sortira-t-il de ses entrailles? Ou alors, une créature avec toutes les promesses du sublime? Les femmes ressentent-elles la même douleur, la même envie de se débarrasser du poids oppressant, afin de regarder, de toucher enfin la vie qu'elles couvaient au plus profond d'elles-mêmes, pendant si longtemps?

   Dans un premier temps, il n'existe que le besoin. Sous quelle apparence va-t-il s'incarner? Les images se télescopent dans sa tête pour faire surgir le désir. Des sensations, des émotions profondes jaillissent comme des blessures douloureuses ou délicieuses: il a besoin de ces entailles pour faire sourdre du sang frais qui nourrira l'insatiable rapace, dans l'espoir que celui-ci lui prête une de ses plumes. Il trie parmi ces fulgurances. Il goûte les mots, si évocateurs. Lequel va enclencher la magie créatrice?

   Il a faim, il a soif, il a froid et chaud en même temps. La concentration le ligote, il ne peut pas bouger. Il a envie de se libérer, de plonger dans l'instant insouciant, de s'évader de cette force impitoyable et fragile à la fois. Cependant, il n'est pas dupe: c'est lui qui en a désormais un besoin vital. Il avance à tâtons, il se fraie un sentier étroit en cueillant les mots au passage, les triant, les goûtant, les humant.

   Qu'espère-t-il au bout de ce cheminement si éprouvant? Rien d'autre qu'un instant de plénitude, si éphémère.

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Un regard en héritage

21 Mars 2011, 17:03pm

Publié par Flora

   Tu ne m'as jamais connue autrement que ta grand-mère qui n'a peut-être jamais été jeune, encore moins enfant...

   Tu es l'enfant de mon enfant... La naissance de ton père a été l'émerveillement: je n'en revenais pas que ça ait pu m'arriver!  La tienne, il y a maintenant 15 ans, a suscité une autre sensation. Je me souviens très bien du moment où ton père t'a posée sur mes bras avec précaution. Je me suis penchée sur ce minuscule être fragile qui ne pesait rien... Alors, ton regard vif, pénétrant a accroché le mien, à la manière d'un harpon qui ne lâche plus... Un fil invisible nous a reliées instantanément. Tu m'as adoptée et je t'ai adoptée à jamais.

   Mon enfance, cette période douloureuse dont j'ai mis une vie entière à me remettre. J'ai envie que tu saches, avant ma disparition, qui avait donc été cette aïeule qui t'a confié une partie de ses gènes.

   Tu as sans doute gardé quelques souvenirs fugaces de ton arrière-grand-père. Il est mort à 89 ans. Tu l'as vu en vieillard encore solide comme un chêne, aussi ténébreux et taciturne comme ledit arbre. Moi, je l'avais connu jeune et beau, autoritaire et résolu, ne tolérant personne en travers sa route. Je me demande parfois, comment il se comportait dans l'intimité avec ma mère qui était la douceur personnifiée. Parvenait-il à se délester de ce masque de rigidité qu'il arborait en permanence devant tout le monde? Une volonté sans concession de garder la face en toute circonstance... Il a fini par tomber de cette façon, d'un seul bloc, comme il avait vécu, d'une crise cardiaque clémente. Je n'ose pas l'imaginer en lente agonie, à la merci de la pitié de ceux qu'il traitait d'un mépris souverain toute sa vie...

   Je peux te dire maintenant que j'ai été bel et bien son souffre-douleur. Mon frère a eu droit à quelque bienveillante indifférence. Moi, sa fille qui lui ressemblais tant, je me cachais de son regard lapidaire, autant que je pouvais. Pendant longtemps, je ne comprenais pas la raison du dégoût que je décelais dans ses yeux  -  et dans ses propos lâchés çà et là, qu'il distillait sans se soucier des souffrances gravées en moi pour l'éternité... Une fois, j'ai même surpris la phrase la plus cruelle qu'un père puisse prononcer au sujet de sa fille: "Je ne comprends pas comment j'ai pu engendrer ça!"...

   J'en a encore les yeux qui brûlent!... Tu me demandes pourquoi tant d'acharnement. Regarde-moi dans les yeux. Tu me trouves encore jolie pour mon âge qui doit sembler canonique du haut de tes 15 ans! Tu me scrutes et tu ne décèles rien. Tu as raison, il n'y a que moi qui vois ce défaut que plusieurs opérations, à l'âge adulte, ont réussi à rendre imperceptible. Pour moi, il y est toujours, en souvenir indélébile des humiliations de mon enfance.

   C'était il y a très longtemps. C'était hier. J'avais à peine 5 ans. Mon père chargeait la voiture en vue d'un départ en vacances. Même la galerie croulait sous les bagages, soigneusement empaquetés. Il ne restait plus qu'à attacher le tout. Je me tenais près de la portière d'en face, le regard éperdu d'admiration pour le géant tout-puissant qu'était mon père. Un des crochets lui a échappé de la main et la sangle élastique l'a projeté dans mon oeil gauche. J'ai ressenti une douleur aiguë et la tiédeur du sang sur la joue. Le reste se perd dans les années de souffrances continues. Ma différence hideuse se lisait dans tous les regards et surtout, dans celui de mon père. Incapable d'assumer sa culpabilité, il a préféré me rejeter...  

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Mante religieuse

6 Mars 2011, 16:37pm

Publié par Flora

DSCN0162 Je sais ce que l'on raconte derrière mon dos! Tu crois que je suis sourde et aveugle? Sourde, peut-être, un peu, surtout quand ça m'arrange... Ca me permet de m'isoler dans ma bulle et d'avoir la paix.

   Je suis veuve depuis au moins quinze ans, peut-être même un peu plus. J'ai cessé de compter. De toute façon, la mort de Raymond n'a pas changé grande chose. Il s'est éclipsé aussi discrètement qu'il avait vécu.

   Nous n'étions pas à notre première jeunesse, lorsque nous nous sommes mariés. J'allais sur mes 37 ans, lui un peu plus. Tu penses bien que ça n'a pas été le coup de foudre dévastateur! Les deux familles ont décidé pour nous. Vieux garçon solitaire, il vivotait avec son père, veuf, dans une vaste maison aux échos lugubres. Avec sa silhouette sèche et son profil de rapace triste, il était fait pour moi. Mes exigences ont toujours été au rabais: moi-même n'étant pas un prix de beauté... Il faut être lucide.

   Les noces ont été célébrées dans la stricte intimité, juste la famille proche. Je n'allais quand-même pas me déguiser en robe blanche et couronne de fleurs! 

   Pourtant, je t'avoue que je les aurais bien méritées! Dans le domaine de l'amour, je n'avais aucune expérience, aussi incroyable que cela puisse paraître pour quelqu'un comme toi. Ma vie s'écoulait sans relief entre travaux des champs et messe du dimanche. Les bals et les flirts n'étaient pas pour moi, je les fuyais même, sans l'ombre de jalousie pour ma soeur cadette, une vraie beauté.

   Après le repas, la famille m'a accompagnée chez le marié. Les invités se sont vite éclipsés, sans même un regard grivois pour notre couple bancal. Raymond n'était pas plus expérimenté, malgré ses 40 ans passés. Nous nous sommes soumis docilement aux événements qui devaient se dérouler selon l'ordre immuable des choses. Une impérieuse envie me poussait: je voulais un enfant qui donnerait sens à ma vie, aride comme un champ en friche. Un enfant qui rachèterait cette vie ratée, me prolongerait en m'assurant la survie à la mort, m'aiderait à conjurer la terreur devant l'inévitable disparition... Pour cela, j'ai été prête à tout sacrifice.

   Au bout d'un mois, je suis tombée enceinte. Aussitôt, mon mari, ayant perdu toute son utilité, s'est retrouvé éjecté du lit conjugal. Ne sois pas choquée: il n'était pas à plaindre! D'ailleurs, il s'y est résigné sans une parole, selon son habitude.

   Ma fille, je l'ai élevée pour moi. Elle ne m'a jamais quittée. Depuis que je suis veuve, elle s'est installée dans la maison, elle guette le moindre de mes soupirs, morte de peur à l'idée qu'il ne m'arrive quelque chose. J'avoue que cela me procure un grand sentiment de sécurité, de bien-être. On dit derrière mon dos que je suis une mégère possessive, que j'ai étouffé ma fille à petit feu. C'est injuste! Je lui ai tout donné. Elle me doit tout: elle me doit la vie. Il est normal qu'elle me la rende... 

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Dame Jeanne

9 Février 2011, 17:43pm

Publié par Flora

La-belle-Mexicaine.jpgPar la fenêtre latérale, je n'aperçois qu'une branche du tilleul. Son balancement rythme, sur le chapelet de mon temps, les secondes qui défilent inexorablement. Le vert insolent des feuilles me suggère le souffle à la fois doux et vigoureux du vent printanier, celui que j'aimais tant, chargé des odeurs de l'averse violente et pressée... A l'image de ma vie...

   J'en ai bien profité, c'est vrai. Rien de perdu, aucun regret. Suis-je née sous une bonne étoile? Malgré la fin du parcours, je dirais oui, sans hésiter. Ce qui compte, c'est le milieu. Et il a été total, comblé... Dom Juan existe-t-il au féminin? J'ai été cette conquérante.

   Je suis clouée sur ce lit, à présent. Je ne me remettrai plus jamais debout. Le personnel soignant est très aimable, souriant imperturbable, comme si mon état n'inspirait pas plus de compassion que celui de quiconque, débordant de santé... Je leur en sais gré. L'ombre d'inquiétude décelée dans un regard me plongerait dans un puits de détresse.

   Je ne peux pas dire que la nature m'ait gratifiée d'une grande beauté. Plutôt du charme, ce pouvoir mystérieux qui me permettait d'ensorceler à peu près tout ceux que je voulais. Je les enveloppais dans un halo de phéromones qui les tétanisait : une pincée de promesse de félicité, un brin de fragilité qui leur laissait la possibilité de s'immiscer dans la fêlure... Rares sont les hommes qui ne sont pas flattés à l'idée de protéger le sexe faible! Le tout saupoudré d'un peu de mise à distance afin qu'ils soient ferrés à jamais, leur laissant entrevoir l'immensité de la perte si je leur échappais...

   Je me suis bien amusée et ce n'est pas si mal. Il y a des bilans plus bancals. A présent, je sais que c'est fini. Je me contente de demander à mes anges gardiens en blouse blanche de m'épargner la douleur. Je veux naviguer sur mon Styx sans souffrance, sans angoisse, et apercevoir les rivages inconnus les yeux ouverts. Avec une certaine curiosité.

dessin : R. T. 

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L'horizon infini

25 Janvier 2011, 17:15pm

Publié par Flora

Pause.jpgC'était le grand amour, le très grand, le fusionnel comme cela se passe à l'adolescence, l'âge où l'on ne calcule rien puisqu'on ne connaît encore rien à la comptabilité. Une certaine innocence où l'on cherche l'éternité dans le regard de l'autre. Les parents observaient les deux enfants qui n'en étaient plus vraiment, avec une bienveillance attendrie par leurs propres souvenirs. Avec, parfois, une certaine envie aussi.

   Ce n'était plus l'époque des grands tabous, les murs infranchissables des interdits : tout le monde trouvait normal que les amoureux inséparables passent la nuit chez l'un ou chez l'autre, au gré du hasard ou de l'envie.

   L'annonce de l'arrivée du bébé ne fut pas non plus un traumatisme. Les futurs grands-parents étaient plus excités que les jeunes géniteurs et ils assuraient à l'unisson de se charger des subsides nécessaires. L'aspect matériel de la vie n'a jamais été un casse-tête, il n'y avait aucune raison que cela le devienne.

   Corinne allait sur ses dix-huit ans. A certains moments rares, restée seule à regarder les contours de plus en plus arrondis de sa silhouette dans la glace, une angoisse inexplicable la saisit : est-ce normal, tout ce bonheur sans nuage qui s'annonce comme une autoroute ensoleillée se perdant dans l'infini?... Par une sourde et nébuleuse intuition, elle se mit à souhaiter une crainte, une sorte d'alarme, destinée à écarter toute menace dont elle n'avait même pas idée.

   La sonnerie du téléphone, ce matin-là, ne fut pas la même. Elle annonça la fin du monde. Le corps désarticulé de Benoît gisait parmi les débris de la voiture. Corinne ne sut rien des deux mois qui restaient jusqu'à la naissance du bébé. Elle les passa dans un état de coma éveillé. Le petit être vorace fixait le visage triste se penchant sur lui et, petit à petit, il apprit à se faire discret, comme pour prendre sa part à l'affliction de sa mère.

   Des années passèrent. Parents et amis se mirent aux amicales pressions de convaincre Corinne à continuer la vie... "Vingt-cinq ans... pense à l'enfant qui a besoin d'une figure paternelle bien vivante... et toi, d'une présence autre que fantomatique..." Corinne vécut ces injonctions comme la violation de son monde qui ressemblait désormais à un sanctuaire dédié à la mémoire de Benoît. Ce monde était verrouillé mais rassurant. Benoît y conserverait son sourire éternellement jeune, ainsi que l'intensité de leur passion. Entrouvrir la porte de ce sanctuaire pour laisser passer un intrus serait une trahison qui la plongerait au plus profond de sa culpabilité de survivante...   

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