Yin et Yang
Elle regarde sa tête penchée sur le livre, la main droite la soutenant, son dos qui a perdu la ligne svelte et musclée qu'il gardait durant tant d'années. Ce n'était pas déplaisant de déjouer la rivalité des essaims de filles autour de lui. Il n'avait qu'à tendre la main! Et c'est elle qu'il a choisie, la plus réservée, celle qui le désirait, sans rien laisser paraître.
La passion ne dépasse pas trois ans, disent les experts. C'est scientifique, une histoire d'hormones qui déclenchent le coup de foudre et dont l'action dure le temps d'assurer le prolongement de l'espèce. Au mieux trois ans, dit le couperet savant.
Christine caresse du regard le dos voûté : quarante-huit ans ensemble. Elle n'a pas oublié ces fameuses trois premières. Une soif inextinguible d'être à proximité de l'autre, de le toucher, de l'entendre. De se l'approprier. De se donner aussi en retour. Rien à redire, tout s'emboîte parfaitement, le jeu de séduction est permanent. Pas besoin de formuler l'attente, la réponse est déjà là, parfaite. Inlassable, inépuisable.
Il sent son regard dans le dos. Il sait qu'elle s'immobilise, la cafetière à la main, à mi-chemin entre cuisine et véranda. Elle s'est enveloppée, la belle brune élancée dont il pouvait tenir la taille entre ses deux mains. Ses cils recourbés sur des yeux couleur myosotis l'ont fait chavirer. Ce n'est pourtant pas les candidates qui manquaient! Balayer du regard la meute de groupies lui donnait un sentiment de triomphe sur la vie. Christine ne faisait pas partie de la meute, elle était plutôt solitaire : rien de mieux pour attirer l'oeil.
Vincent n'a pas vu passer les premières années. Happé par un volcan, il se consumait dans un feu permanent. La réserve de Christine a fondu dans cette lave, et Vincent ne se rassasiait pas de sa chance. Sans chercher à comprendre ce qui lui arrivait, il a plongé tête baissée.
Ils ont vieilli ensemble. Quarante-huit ans, ce n'est pas rien. La passion dévorante et insatiable de la découverte de l'autre a subi, certes, une lente métamorphose. Le feu s'est adouci avec le temps mais il suffit de souffler un peu sur la braise. Les paumes de Vincent gardent le souvenir parfait des courbes familières. Christine ressent la chaleur tiédie de ses caresses. Il leur arrive de songer au bout du voyage comme à un saut dans le vide, main dans la main.