NAUFRAGÉS
Un naufrage... Il n'y a pas
d'autre mot. Pourtant, on ne peut vraiment pas m'accuser d'en être responsable. Ce n'est pas de ma faute! J'étais plein d'espoir et de bonne volonté, bien plus que l'on
n'imagine.
Qui aurait cru que cela se terminerait ainsi? Peut-être ma mère, avec son prétendu sixième sens, avec ses célèbres pressentiments. Depuis toujours, elle nous assommait avec ses prédictions qui, il faut bien l'admettre, se sont souvent réalisées. A ses vingt-cinq ans, elle regardait ma soeur d'un air pincé, sinistre, en soupirant : "Celle-là, je ne la vois pas mariée..." Ophélie y est quand-même passée, un peu tardivement, il est vrai, la quarantaine bien tassée et s'est même lancée dans la maternité du dernier recours. L'enfant est née prématurée, restée en couveuse pendant des semaines. Nouveau pincement prémonitoire de la grand-mère : "Cet enfant, je ne la vois pas rentrer à la maison..." et cette fois, Cassandre a eu raison. On a porté le petit cercueil au cimetière, lui trouvant une niche minuscule dans le caveau familial.
Je me refusais à ses sornettes prophétiques, malgré les liens fusionnels qui nous unissaient. Qui dit fusion dit aussi éruption volcanique et nos échanges s'en rapprochaient souvent. Nous nous ressemblions trop... je ne pouvais supporter qu'elle me devine, mes envies, mes pensées que je voulais secrètes. Alors, je m'attaquais au miroir qui me reflétait!
Le jour où je lui ai présenté la fille que je souhaitais épouser, elle a éclaté en sanglots. Elle n'avait aucune raison valable pour ce faire, ma future femme faisant tout son possible pour lui paraître agréable. "Légère, trop légère..." semblaient dire ses lèvres crispées. Je le savais. C'en était même la raison principale qui m'attirait vers Emilie. Son insouciance soulevait la chape de plomb de mon enfance...
Ce n'était ni provocation, ni désir de rupture envers ma mère. Je voulais qu'elle vienne vers moi, qu'elle m'accepte enfin tel que je suis, sans vouloir me modeler à son image.
On a beau être en guerre perpétuelle contre sa mère. Le poison s'infiltre insidieusement dans les veines, dans le coeur, dans les gestes. On finit par ressembler à son reflet...
Chez nous, on épouse pour la vie. Tant pis si ça tourne à la catastrophe, on assume, on serre les dents. On ne trompe pas non plus. Emilie ne pouvait s'en accommoder. Elle a payé pour son effronterie, de sa vie de pièce rapportée...