Petit baigneur
Aussi loin que Bénédicte se souvienne, elle a toujours adoré les poupées. Elle les a toutes conservées, depuis les premiers baigneurs chauves aux yeux figés de merlan frit, jusqu'aux plus sophistiquées et les plus hideuses des Barbie. Longtemps exposées dans sa chambre, elles en occupaient le moindre recoin. Dès qu'elle avait un peu de temps, Bénédicte s'adonnait à sa distraction préférée : jouer à la poupée. C'était une source de joie, une véritable addiction.
Bénédicte a grandi vite, ses futures formes généreuses s'annonçaient tôt; à treize ans, on lui aurait donné cinq de plus. Elle attirait les garçons hirsutes, chiens perdus en manque de caresse, chats de gouttière sauvages et affamés de chaleur. Ca tombait bien : rien n'attisait davantage ses appétits que d'ajouter une pièce de plus à sa collection sur laquelle déverser son trop-plein de tendresse. Le plus souvent, ce rouleau-compresseur de sympathie faisait fuir les prétendants, pris de panique devant autant de débordements.
A la veille de ses trente ans, elle a rencontré la perle rare. La triste figure d'Alban, au profil taillé à la hache l'a attirée immédiatement comme un aimant. Il était assis sur un banc, sa solitude palpable faisant le vide autour de lui dans le square bruyant et surpeuplé. Bénédicte s'est assise à ses côtés et, sans hésiter, elle a enclenché la machine aux ondes magnétiques mystérieuses. En quelques secondes, Alban a échoué dans le filet, sa timidité a fondu. Pour la première fois, il avait envie de se perdre sur la poitrine opulente, d'être enveloppé par les formes abondantes aux promesses limpides de le protéger. De toutes les menaces du monde.
Ils ont quitté le square main dans la main; la silhouette efflanquée contrastant avec la rotondité parfaite, la complétant. Bénédicte a ramené sa proie dans son nid et, dans le même élan, elle a enfoui toutes les poupées dans le coffre de la cave.