Le blog de Flora

Oeuvre de Gilbert * Le mépriseur (roman)

14 Avril 2009, 12:02pm

Publié par Flora

[...] Florence ou Isabelle, Mathilde, Emma, Iseult, les livres extraits des rayonnages sont rassemblés autour de lui, les préférés, découverts bien trop tard et d'autant plus chéris, empilés à portée de sa main et que ses yeux embrassent en une prière, en un adieu. Jamais il n'a connu pareil apaisement, jamais, même quand il croyait vivre et ignorait combien de fois il lui faudrait mourir. Les flacons d'alcool sont disposés près de la porte en garde vigilante, déjà vidés d'avoir été répandus sur les ouvrages et le parquet. Dans l'impasse, le chien des Monnier monte la garde et le docteur Cassin polit sa plaque au cuivre vantard.
Comment auraient-elles pu survivre, ces milliers de pages, tomber entre des mains impies incapables d'en susciter les mots, tout juste bonnes à les laisser s'empoussiérer dans le décor fané d'une bibliothèque inanimée ? Comment aurait-il pu se consumer sans elles, plonger dans le néant sans l'espoir d'échanger, en un dernier éclat, la triste réalité de sa chair contre une humble parcelle de leur vérité, la seule, sans laquelle le monde n'existe pas.
   Jamais il n'aura soixante-treize ans puisqu'il mourra la veille de son anniversaire, sous le ciel bleu de ses baignades imaginaires, enfance florentine issue d'une pièce de théâtre. Une cloche au loin retentit, la cloche de midi, au-delà de laquelle il n'y aura plus rien. Au douzième coup, l'allumette craque sur le frottoir et le gerbe jaillit, bienveillante, indulgente, délivrance qu'il accueille dans un soupir. Les flammes montent autour de lui, dissimulant le mur, il ne les voit pas, les sent à peine, devine un flux de lettres noires haussées par la vapeur au-dessus de sa mort.

   Boris Tardeau ne souffre plus, ne se rebelle pas contre l'incendie. Sur son coeur est serré le premier livre, le dernier, celui qui est devenu plus qu'un livre, dont les mots sont aussi des voix résonnant sur une scène, douces et sonores, implorantes ou aimantes, furieuses parfois, voix dont il se souvient, dans le crépitement du feu, qui se rapprochent, de plus en plus distinctes, une d'entre elles surtout, humaine et mélodieuse, qui se rapproche et lui pardonne enfin.

fin du roman"Le mépriseur", publié par les éditions Manya en 1993

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L
suis passée enfin ,toujours chouette!
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F
<br /> Merci pour ta visite, ma chère Magicienne! et pour ta fidélité. Je sais que tu aimes ses textes qui font peur à certains : ce serait intéressant de poser la question pourquoi certaines personnes<br /> refusent d'être déranger ?<br /> <br /> <br />