Oeuvre de Gilbert * "Tout un cinéma"
Les autres vont au cinéma. Je n'ai pas droit à ce
plaisir. Je passe toutes mes soirées devant les pires cassettes. Abel n'aime ni l'intelligence ni la promiscuité. Il tolérerait le grand écran si on pouvait lui garantir une salle vide, réservée
à son usage exclusif, avec l'esclave à ses côtés, c'est-à-dire moi. Il se gaverait de son dolby, d'effets spéciaux, de mitraillages et d'explosions, hémoglobine, racolage, comme seuls acteurs des
dinosaures ou des Martiens factices.
Son cerveau est vulgaire, son corps trop lourd pour être déplacé. Il ne supporte que son canapé où il m'oblige à me vautrer. Pour lui être agréable, il faut rester
cloîtré, loin des fenêtres. Que cela me fasse souffrir fait partie du jeu. Abel a besoin d'un souffre-douleur et comme je suis tout près...
Je me prénomme Valérien mais il préfère m'appeler Caïn, à cause de la Bible. Cette supercherie lui permet d'affirmer qu'un jour, je le tuerai. "Et tu le paieras cher ! L'oeil sera
dans la tombe, il te regardera." Il ne connaît qu'une citation mais l'estropie cent fois par jour. Qu'il n'y ait pas plus pacifique que moi importe peu. Ses navets lui décrivent un monde de
psychopathes, de tueurs en série, de justiciers dévastateurs. Il me prête leur étroitesse de vue et leur malignité.
Caïn me fait la tête. Il n'ose pas me regarder en face. Je vois dans le miroir sa moue de supplicié. Il lit sans cesse des scénarios, soigneusement choisis pour leur teneur
intellectuelle. Il les apprend par coeur, faute de voir les images. Celui d'aujourd'hui convient à merveille. "La sentinelle" de Desplechin, une histoire de cadavre. Il doit
m'imaginer en décomposition. Accélérer ma mort le tente énormément mais le courage lui manque pour frapper tout de suite. Je ne désespère pas. La haine va s'accroître. Notre vie
ralentie lui ruine le moral.
Si je l'écoutais, je passerais mes journées à m'exhiber dans Valenciennes. J'irais au dix-huit salles de la Briquette, manger des esquimaux ou embrasser les filles. Il recueillerait
les miettes de mon triomphe. Monsieur se prend pour un cerveau mais toutes ses pensées sont au-dessous de la ceinture : devenir acteur célèbre, attirer jusqu'à lui des nuées féminines, ses
pauvres rêves d'accouplements sordides.
Il me prétend stupide, ne comprend pas que je le manipule. Mon rôle de larve sans cervelle, je le peaufine avec amour. Je hausse le son. Je souris aux crétins de mon petit écran. Je
répète en criant les répliques affligeantes, les phrases minuscules d'Arnold Schwarzenegger. Un jour, il va craquer. Lui qui se croit malin, cite Antonioni, Chahine et Angelopoulos, sans se
douter que je connais leurs films, il ne lui vient pas à l'idée que si j'étale tant de bassesse, c'est pour me suicider. L'arme est assise tout près de moi ; elle ne sait pas qu'elle va frapper.
Elle n'ose pas encore. [...]
Version "valenciennoise" du texte paru dans une revue sous le titre "Chacun pour soi". Ci-dessus le début de la nouvelle version parue dans l'anthologie
"Oser" aux éditions Page à Page 1999.
La composition géniale de la nouvelle ne laisse comprendre qu'à la fin qu'il s'agit de jumeaux siamois et du coup, on reprend la lecture sous un nouvel éclairage... C'est aussi une variation sur
l'ambivalence des goûts et de la nature humains.