Oeuvre de Gilbert * "Le Templier électrique"
[...] D'un pas mal assuré, le long manteau gris où s'imprimait la croix s'est dirigé vers l'abside. Sa marche
sinuante a croisé Antoine de Padoue, les graffitis sur la muraille, demandes, remerciements, les plaques de marbre, les messages glissés dans une fente de la pierre. Ce n'est pas cet amas de
bêtises qui l'a fait osciller en bordure de la grille mais une prise de conscience : l'épée était restée en bordure de la scène. Le corps a fait demi-tour. Près des câbles rompus, le dos s'est
courbé, tant bien que mal. L'arme résistait, comme si les particules électriques avaient multiplié son poids. Suivi du raclement de l'acier sur la pierre, le croisé a zigzagué vers saint Antoine.
Je ne l'ai pas revu. Je sais, vous aimeriez que j'évoque une trappe de pierre, un mécanisme secret, un corridor ouvrant sur le domaine des morts, un escalier profond. Vous qui jouez les
sceptiques quand je parle de fantôme, vous seriez prêt à croire cette fable du mur qui bascule. Je ne vous la servirai pas. Le Templier a disparu comme il était venu.
J'avais promis la vérité ? Possible. Ma mémoire vacille. Disons que depuis des siècles qu'il habite la ville, ce Templier est devenu un vrai Laonnois. Sa cathédrale, il la
préfère vide, comme sa ville. Les foules n'en sont pas dignes, qu'elles viennent pour un concert ou pour un autre motif.
Je ne sais pas comment la statue s'est enfuie mais, quand je me suis approché de la scène, j'ai trouvé sur le sol, à l'endroit où gisait le câble rompu, un morceau de pierre du
même gris que le fantôme. Une pierre encore chaude d'où s'échappait une odeur de brûlé. Je l'ai posée au pied d'une colonne, la deuxième à gauche en entrant. Vous pouvez vérifier. N'essayez
pas de la plonger dans l'eau, de la mettre au congélateur. Rien ne la fait refroidir.
Laon est une ville hantée. Hantée, oui ! Comme un château d'Ecosse ou la maison d'un crime. Un spectre rôde dans les rues, prêt à frapper. Un drap blanc et des chaînes ? Non !
Ce fantôme est une statue. Ne riez pas. Les statues sont vivantes. Je le sais. J'en suis une.
fin de la nouvelle "Le Templier électrique" in Le Déchant , éditions Nestiveqnen, 2005