Dehors, il pleuviote. C'était prévu. Il n'empêche que c'est insupportable. Tout en sachant que la pluie manquait à mes rosiers. Il y a la raison, si raisonnable!... Et il y a la réalité, ce ressenti des dimanche soirs tellement sinistres que cela ressemble à une condamnation.
La grisaille accentue la désolation, les couleurs s'estompent, jusqu'à disparaître. Le ciel bas recouvre le monde - du moins le mien - qui s'étiole à l'étouffée. On se calfeutre, volets fermés, à la bougie. Il n'y a que sa flamme vacillante qui s'entête à rester verticale...
Je me souviens de deux de mes amies d'antan. De l'une en particulier, pétillante, brillante, de grands yeux noirs qui vous fixaient tantôt étonnés, tantôt rieurs ou scrutateurs, sa voix rauque, ses rires qui secouaient l'inertie de la salle des profs. Qu'est-elle devenue?... A-t-elle résisté aux dimanche soirs lugubres où la vie se terre?...
de ne pas déposer un petit caillou sur la tombe de ma mère ce jour de 23 avril... Un caillou intime, visible uniquement par moi (et par les quelques personnes qui s'égarent sur mon blog)... Si c'est intime, pourquoi le partager?... Parce que les mots apaisent.
J'ai choisi cette photo prise par mon fils.
C'était pendant nos vacances d'été. Ma mère se tient devant la porte de la cuisine, la coiffure toujours impeccable, amaigrie par le chagrin d'avoir perdu son fils, mon frère... Huit ans après mon père. La solitude, ce gouffre sans fond qu'elle n'a jamais supporté se referme sur elle.
Je lis dans son regard clair: elle esquisse un demi-sourire, histoire de ne pas gâcher l'ambiance... La famille est arrivée, son petit-fils chéri, celui de France est là pour quelques semaines, le complice des sourires et des jeux, des plaisanteries et des confidences depuis toujours, depuis l'éternité des vacances heureuses...
Sur la photo, elle me regarde dans les yeux. Je lis mon éternelle culpabilité.
Quelqu'un a lancé une idée intéressante sur la blogosphère hongroise que je fréquente: où et comment avons-nous vécu les événements historiques qui se sont déroulés pendant notre vie? Quel souvenir gardons-nous de ces dates importantes pour tout un pays, voire pour toute l'Europe ou l'humanité entière?
Nous avons recensé quelques dates, démarrant aussi loin que notre mémoire le permettait. Mon premier souvenir remonte à 1953: j'ai 5 ans. Nous marchons devant le parc de la mairie et une femme (membre éminent du parti communiste local) en sanglots arrive à notre rencontre: "Notre père Staline est mort! Qu'allons-nous devenir?..." Je suis effrayée: elle parle de "notre père", le disparu serait-t- un membre de la famille?...
23 octobre 1956... Je viens d'avoir 9 ans. La nuit est tombée. Dehors, un groupe de gens défile en criant des slogans, pour moi incompréhensibles mais qui restent gravés dans ma mémoire: "A mort Gerő! AVH-s - assassins!" (Gerő était un des dirigeants principaux du parti stalinien, ministre de l'intérieur de sinistre réputation. L'AVH est l'abréviation de la police politique qui semait la terreur dans les années 1950, jusqu'à la révolution.) Un voisin paniqué vient aux nouvelles: il paraît que les insurgés ont balancé le responsable local du parti par la fenêtre... Il ne devait pas tomber de bien haut: il y avait peu de maisons à étage à l'époque dans notre bourg... Nos parents nous entourent d'un filet de protection, taisant devant nous les angoisses et les difficultés de la vie. Nous attrapons quelques mots mystérieux des conversations à voix basse qui parlent des greniers vidés, des gens emportés la nuit et réapparus, battus lors des interrogatoires musclés...
1963, l'assassinat de Kennedy. Je suis à la deuxième année du lycée mais l'événement ne me touche pas vraiment... La politique était à des années-lumière de mes préoccupations. De toute façon, les décisions nous tombaient dessus sans que l'on nous consulte; infantilisés, nous n'avions pas à nous casser la tête avec des questions et des choix.
1968. Prague. Mon frère est en train de faire son service militaire. Nous tremblons pour que l'on ne l'amène pas en Tchécoslovaquie, avec les divisions des 5 pays frères, afin de sauver le régime communiste tchèque de l'attaque des méchants impérialistes!
En 1973, je passe dans le camp ennemi... Je m'intéresse toujours aussi peu à la politique, mes motivations sont uniquement sentimentales... Après 2 ans en Algérie où je me familiarise avec l'histoire de mon pays d'adoption, celui de mon mari, la France, nous arrivons dans Berlin-Ouest. Situation cocasse: ayant la double nationalité, je possède un passeport communiste et une carte d'identité délivrée par le Gouvernement Militaire de Berlin attestant que mon séjour est en rapport avec l'occupation de la ville par les alliés occidentaux... Heureusement, que l'atmosphère de schizophrénie ambiante ne m'était pas inhabituelle sous des régimes communistes!... C'est à Berlin que notre fils est né en 1977, et que nous sabrons le champagne le jour de la victoire de Mitterrand, en mai 1981.
La catastrophe de Tchernobyl nous trouve à Istanbul, en 1986. On nous recommande d'éviter le café, le thé et les pistaches turcs car des pluies radioactives sont retombées du côté turc de la Mer Noire. Recommandation irréalisable pour les Turcs! Tout comme pour nous, résidents étrangers.
En 1989, les régimes communistes s'effondrent. Les étoiles rouges géantes tombent du haut des édifices publics, les statues de Lenine et d'autres sont reléguées dans des parcs à souvenirs. Les vestiges de mes années hongroises, le décor de mon enfance et de ma jeunesse qui semblaient immuables disparaissent dans le tourbillon de l'histoire. J'ai perdu mes balises et j'ai du mal à me repérer dans ce pays nouveau...
Il y a quelques heures, j'ai reçu un coup de fil de Hongrie. Il m'a appris la mort subite d'un
camarade du lycée: victime d'un malaise, il s'est effondré en pleine rue, ce matin.
Les souvenirs affluent sur les pages de Facebook. Nous étions une trentaine dans la classe, il en reste à peine plus que la moitié. Tous les ans, le dernier week end du mois de mai, un repas de classe réunit les "rescapés". Je crois que c'est moi qui arrive de plus loin - quand j'y arrive... Nous étions bacheliers il y a 52 ans et cela devient une distance respectable désormais...
E. n'est jamais venu à ces rencontres; ainsi, la plupart d'entre nous avions gardé dans la mémoire son image de 18 ans. Elève moyen dans une classe de très bon niveau, il était très populaire, grand sportif, vedette de l'équipe du foot de la région. Pour certaines, il était "le beau gosse" de la classe (la concurrence était maigre!).
Nous étions 4-5 de notre classe à prendre le train tous les matins, durant les 4 années du lycée. Nous partagions le même compartiment, histoire de finaliser les devoirs de maths ou les versions de russe ou de français. La plupart du temps, E. était installé dans un coin du compartiment, dans sa bulle privée, en compagnie d'une jeune fille très belle qui suivait des cours dans un autre lycée. Je la connaissais: on était dans la même classe au collège. Excellente élève, elle brillait surtout en maths et en sport. Ses deux tresses lui arrivaient en dessous de la taille, ses yeux verts étaient bordés de longs cils recourbés; bref, notre footballeur était ensorcelé... Ils se tenaient par la main, ignorant le monde entier. Leur histoire nous semblait si intense, si sincère que la moindre moquerie devenait impensable.
A la fin de leurs études, ils se sont mariés. Après Tchernobyl, une vague de cancers fulgurants a sévi dans notre région, parmi les jeunes gens, à la fin des années 80. Elle a emporté sa femme en quelques mois. Inconsolable, il ne s'est jamais remarié. Je l'ai rencontré quelquefois en été, au cimetière, un arrosoir à la main...
Les voilà maintenant de nouveau réunis... Du moins, ceux qui penchent vers cette consolation, les imaginent sur un nuage lointain, main dans la main.
Sur notre blog commun (en hongrois), j'ai rédigé le traditionnel bilan de l'année écoulée. En compulsant "mes sources", ces cahiers à spirales-journaux de bord que je tiens - en gros - depuis 2008, à la main, et qui, au nombre de 6, s'alignent sur l'étagère de mon bureau, je suis tombée sur le passage suivant:
18 avril 2017 mardi Je me rends compte que ces cahiers sont destinés à consigner le quotidien dans sa spontanéité et dans sabanalité. Oui, c'est exactement cela que je veux transcrire: la banalité spontanée de mon quotidien. Les élections approchent et angoissent tout le monde.
... Il est midi 10', il est temps de m'habiller! Dehors, froid et ciel immaculé, grand soleil qui ne chauffe pas, ne réchauffe pas l'atmosphère. Je viens de déranger F. à cause d'une pub qui a fait irruption sur mon ordi pour que je télécharge Mc'Keeper! Forcément, il menaçait de tout effacer: Ma Vie! Danger moderne.
Me rendant compte de la grande banalité de la plupart de mes notes, une pensée m'effleure: c'est effarant! A quoi bon remplir des 240 pages des cahiers entiers qui risqueront de me survivre, en guise de témoignages?... Une petite vie parmi des millions. A quoi bon témoigner de leur effarante insignifiance?... C'est à ce moment que l'idée exprimée plus haut m'a traversée.
En me relisant, je peux me souvenir de l'atmosphère, de l'ambiance exacte des jours. De la couleur du temps, en quelque sorte. De mon temps, à coup sûr. Je les laisserai vivre en les abandonnant derrière moi. Aux aléas de leur destin. Si une main charitable les jette dans le feu, tant pis, c'était leur destin. Si quelqu'un les lit, désirant me connaître un peu mieux, c'est pareil: je ne serai plus là pour en tirer une satisfaction narcissique (Narcisse bien fané, certes). En attendant, je peux faire des incursions dans ces temps révolus pour les réveiller intacts, pour moi seule.
Presque 2 semaines sans écrire sur mon blog... Pour les quelques irréductibles qui reviennent
quand-même jour après jour pour laisser un petit caillou devant ma porte close, je voudrais noter que tous les jours, j'y pense, que j'essaie de m'y mettre mais le geste demeure suspendu avant de retomber, impuissant.
Certains prétendent que c'est Mercure contrarié qui nous met des bâtons dans les roues et cela, jusqu'à mi-janvier. C'est mieux ainsi, au moins, nous savons que les contrariétés seront momentanées! Cela nous permet de patienter.
Il y a tant à faire! Devant la montagne de plans à réaliser avant Noël, les stressés de mon espèces qui ont tendance à se noyer dans un verre d'eau (en hongrois, on dit même dans une cuillerée d'eau!) arrivent sous le sapin exténués, harassés, perclus de douleurs... Il faut donc d'urgence réaliser le miracle de la métamorphose en un être souriant, radieux, détendu, à l'aide d'une coiffure fraîchement arrangée, d'un maquillage léger mais efficace, d'un chemisier dernier cri ou sorti des mémoires ou d'un accessoire qui fera son effet. Tout en gardant un oeil discret sur les fourneaux, l'apéritif, la bonne température du vin et la table mise.
Et on y arrive! Car l'important n'est-il pas l'ambiance, l'excitation des enfants à ne pas décevoir, celle des adultes qui remiseront leurs ressentiments passés, leur fatigue à plus tard pour redevenir enfants pour une fraction du temps... Pour que l'ambiance soit celle des Noëls d'antan quand ils y croyaient encore... Cela vaut la peine. La magie fera son effet et laissera dans les coeurs une petite traînée de poudre dorée...
Activités, festivités intenses... Les derniers jours de novembre, les 27-28, sont respectivement les jours d'anniversaire de Gilbert et de notre fils. Ce dernier a failli venir au monde le soir où nos amis s'étaient réunis pour fêter l'anniversaire de son père. Le champagne a dû rester au frais et nous, avec un léger trac au ventre, partis vers l'hôpital militaire français des forces alliées d'occupation de Berlin-Ouest... Il est né le lendemain, en début d'après-midi.
C'était il y a quarante ans. Pour moi, le sentiment d'un petit miracle demeure.
Je viens de réécouter la chanson d'Aznavour: "Je hais les dimanches"... A la fin de la séance, on part à la recherche d'une corde bien solide (cependant pas d'arbre ou poutre à l'horizon qui résisteraient), un tube de somnifère (je n'en prends pas) noyé dans un gros verre de whisky pour assurer la route vers le grand sommeil dans un halo chaud et réconfortant...
Oui, je "hais" les week end solitaires, abîmes sans fond au milieu des bruissements de la "vraie vie"... Dans une petite ville de la province somnolente, où la matinée mobilise les croyants endimanchés vers le parvis de l'église voisine, pour le réconfort de leurs âmes dans des volutes d'encens, bercées par les notes de l'orgue, des chants et des génuflexions à l'unisson.
D'autres se retrouvent au "Rallye" d'en face, pour l'apéro et le tiercé que l'on espère gagnant. Il y a toujours un café en face de l'église... Sans parler du boulanger du coin qui voit défiler ce jour-là des hommes endimanchés invisibles en semaine.
Plus loin le fleuriste fait des affaires spéciales dimanche: on va au repas chez papa-maman, belle-famille. J'imagine la table déjà dressée avec la fraîcheur du matin, la nappe repassée, le service des grandes occasions et le père ayant remonté de la cave les bouteilles précieusement gardées. La petite table à l'ombre de la terrasse recevra les coupelles pour les grignotages de l'apéritif mais les bouteilles (de champagne, d'anisette, de porto ou d'autres) attendent encore au frais. Branle-bas de combat à la cuisine mais tout sera prêt à temps: opération bien rodée par des décennies de dimanches...
La vie s'arrête. La circulation aussi: le silence gagne les rues jusqu'au milieu de l'après-midi au moins. Il faut bien une petite sieste après un repas de dimanche bien arrosé... Il n'y a que l'écran de la télé qui vibre devant les enfants ainsi occupés pour garder le sommeil des braves...
Et les solitaires, au milieu du désert de leur silence, attendent que la semaine recommence...
Bientôt septembre... L'été sera derrière nous, caniculaire même dans le Nord. Et pendant les deux semaines en Hongrie, le thermomètre a fréquemment grimpé jusqu'au 46°...
La chaleur s'adoucit à présent et nous commençons à apprécier vraiment ses dernières caresses. Les nuits s'allongent. Quelques feuilles sèches des platanes de l'avenue St-Roch voisine arrivent dans mon jardin comme des messagers des mois à venir... Cycles immuables, destinés à nous rassurer de l'illusion de notre éternité.
Les petites sont parties, après un mois passé ensemble, avec ou sans leurs parents. Temps dense, temps béni que l'on savoure d'autant plus que la partie haute du sablier commence à se vider. Que restera-t-il des années d'une vie si brève? Essentiellement les moments doux et fugitifs des rencontres amicales et la chaleur intense et réparatrice de se serrer l'un contre l'autre familiale. Des échanges, avec ou sans les mots. Des sourires, des regards (mouillés parfois par l'émotion), des douleurs fugaces et des rires libérateurs...
Tout le reste deviendra mirage, souvent trompeur, toujours évanoui à la fin...
"Partir, c'est mourir un peu..." dit le poète devenu un illustre inconnu, Edmond Haraucourt (1856-1941), dans son célèbre "Rondel de l'adieu", repris depuis à d'innombrables fois, attribué à des célébrités, tout en oubliant son auteur. C'est ainsi que le poème dépasse son géniteur...
Le facétieux Alphonse Allais l'a complété: "Partir, c'est mourir un peu... mais mourir, c'est partir beaucoup." J'aimerais rester encore...
Je n'avais pas une envie irrépressible de prendre la route puis l'avion, en cette fin de juillet qui me trouvait dans un état de grande fatigue, de surcroît, vers la Hongrie où sévissait une canicule implacable. Mais la perspective de passer une douzaine de jours avec les enfants et la famille de là-bas - plutôt, ce qui en reste - a été plus tentante. Et je ne regrette rien (pour rester dans la chanson, impérissable). Mes délicieuses petites-filles dont la compagnie est un pur bonheur, mon fils et ma belle-fille et leur délicate sollicitude, ma belle-soeur, veuve de mon frère depuis 14 ans déjà mais toujours aussi chaleureuse et disponible, mon neveu qui porte sur ses épaules les soucis de tout le monde, calme et sensible, drôle et fin, sa femme et son insouciance rieuse, leurs enfants ados, bref, les repas familiaux se succédaient, panachés de promenades et de baignades, en piscine ou au bord sablonneux de la Tisza, notre rivière blonde... Sans oublier quelques acquisitions livresques, nourriture en langue maternelle de la meilleure source, pour l'année à venir.
Mon cahier à spirale fixe cette confrontation toujours empreinte de nostalgie avec la première partie de ma vie:
"... cette maison est imprégnée des fantômes de ma mère, de mon père, de mon frère - et de Gilbert aussi - ils s'échappent des murs, des fauteuils où leurs empreintes sont encore chaudes, des assiettes en céramique au mur, du lino usagé du sol de la cuisine, des rideaux en dentelle, des poêles à gaz des chambres... Il n'y a qu'ici que ce passé lourd et léger, inconscient parfois, me saute à la figure. Où est le présent et encore plus, l'avenir?... J'ai arrosé la cour. Je m'assois à la petite table ronde en béton, confectionnée par mon père, sous la tonnelle renaissante. Elle est presque brûlante. C'était important de m'asseoir encore ici, avec mon cahier. Il fallait attendre la fin de la journée pour éviter le plein cagnard mais les murs et la table exhalent la chaleur. Je ruisselle... Cette table est inspirante."