Un regard en héritage
Tu ne m'as jamais connue autrement que ta grand-mère qui n'a peut-être jamais été jeune, encore moins enfant...
Tu es l'enfant de mon enfant... La naissance de ton père a été l'émerveillement: je n'en revenais pas que ça ait pu m'arriver! La tienne, il y a maintenant 15 ans, a suscité une autre sensation. Je me souviens très bien du moment où ton père t'a posée sur mes bras avec précaution. Je me suis penchée sur ce minuscule être fragile qui ne pesait rien... Alors, ton regard vif, pénétrant a accroché le mien, à la manière d'un harpon qui ne lâche plus... Un fil invisible nous a reliées instantanément. Tu m'as adoptée et je t'ai adoptée à jamais.
Mon enfance, cette période douloureuse dont j'ai mis une vie entière à me remettre. J'ai envie que tu saches, avant ma disparition, qui avait donc été cette aïeule qui t'a confié une partie de ses gènes.
Tu as sans doute gardé quelques souvenirs fugaces de ton arrière-grand-père. Il est mort à 89 ans. Tu l'as vu en vieillard encore solide comme un chêne, aussi ténébreux et taciturne comme ledit arbre. Moi, je l'avais connu jeune et beau, autoritaire et résolu, ne tolérant personne en travers sa route. Je me demande parfois, comment il se comportait dans l'intimité avec ma mère qui était la douceur personnifiée. Parvenait-il à se délester de ce masque de rigidité qu'il arborait en permanence devant tout le monde? Une volonté sans concession de garder la face en toute circonstance... Il a fini par tomber de cette façon, d'un seul bloc, comme il avait vécu, d'une crise cardiaque clémente. Je n'ose pas l'imaginer en lente agonie, à la merci de la pitié de ceux qu'il traitait d'un mépris souverain toute sa vie...
Je peux te dire maintenant que j'ai été bel et bien son souffre-douleur. Mon frère a eu droit à quelque bienveillante indifférence. Moi, sa fille qui lui ressemblais tant, je me cachais de son regard lapidaire, autant que je pouvais. Pendant longtemps, je ne comprenais pas la raison du dégoût que je décelais dans ses yeux - et dans ses propos lâchés çà et là, qu'il distillait sans se soucier des souffrances gravées en moi pour l'éternité... Une fois, j'ai même surpris la phrase la plus cruelle qu'un père puisse prononcer au sujet de sa fille: "Je ne comprends pas comment j'ai pu engendrer ça!"...
J'en a encore les yeux qui brûlent!... Tu me demandes pourquoi tant d'acharnement. Regarde-moi dans les yeux. Tu me trouves encore jolie pour mon âge qui doit sembler canonique du haut de tes 15 ans! Tu me scrutes et tu ne décèles rien. Tu as raison, il n'y a que moi qui vois ce défaut que plusieurs opérations, à l'âge adulte, ont réussi à rendre imperceptible. Pour moi, il y est toujours, en souvenir indélébile des humiliations de mon enfance.
C'était il y a très longtemps. C'était hier. J'avais à peine 5 ans. Mon père chargeait la voiture en vue d'un départ en vacances. Même la galerie croulait sous les bagages, soigneusement empaquetés. Il ne restait plus qu'à attacher le tout. Je me tenais près de la portière d'en face, le regard éperdu d'admiration pour le géant tout-puissant qu'était mon père. Un des crochets lui a échappé de la main et la sangle élastique l'a projeté dans mon oeil gauche. J'ai ressenti une douleur aiguë et la tiédeur du sang sur la joue. Le reste se perd dans les années de souffrances continues. Ma différence hideuse se lisait dans tous les regards et surtout, dans celui de mon père. Incapable d'assumer sa culpabilité, il a préféré me rejeter...