Le blog de Flora

ecriture

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Clandestinité (micro-fiction)

29 Janvier 2020, 16:59pm

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Publié par Flora bis

"Je savais que le bien comme le mal est affaire de routine, que le temporaire se prolonge, que l'extérieur s'infiltre au-dedans, et que le masque, à la longue, devient visage." (M. Yourcenar)

   Cela fait longtemps, depuis des siècles, depuis une éternité qu'elle porte ce masque, si familier... Logée à l'intérieur de sa carapace blindée, fabriquée par elle-même avec un soin minutieux, ajustée au fur et à mesure des nouvelles exigences ou des nouveaux pièges à éviter, elle finit par se sentir protégée derrière les sept cadenas du Secret. Le masque la fait paraître semblable aux Autres: elle peut jouer à la normalité. Finira-t-elle par y croire? Ou alors, se perdra-t-elle à ce petit jeu plus dangereux qu'il n'y paraît, sans savoir qui elle est vraiment. Quand les règles sont faussées dès le départ, comment reconnaître sa vraie nature?... 

   Elle s'habitue si bien à cette vigilance permanente qu'elle n'y pense même plus, excepté les moments où le signal d'alarme retentit pour rallumer les précautions d'usage : sourire et tenue de camouflage, vérification du masque, ainsi que les verrous de la carapace. Le plus souvent, tout est en place en une fraction de seconde. Parfois, très rarement, la panique la saisit et le sauvetage des apparences prend plus de temps. Frôlée par le souffle brûlant du danger, elle reste à terre un bon moment, immobile, jusqu'à sa recomposition miraculeuse.

   Se débarrasser du masque, quitter la carapace pour se mettre à nu, elle l'a fait une seule fois. Pour aller au bout de la normalité si convoitée. Il a répondu avec le mépris. Il a ri. Depuis, elle a regagné l'abri, verrouillé pour le reste de l'éternité.

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Soirée littéraire, ambiance festive

14 Décembre 2019, 11:43am

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Publié par Flora bis

   En janvier, ce sera le treizième anniversaire de nos soirées littéraires chez les uns et les autres, librement, suivant les disponibilités de chacun. Muriel, notre hôte d'hier soir, a commencé par évoquer le souvenir de ceux qui nous ont quittés, nous laissant leur présence palpable. Elle a ouvert sa porte à une vingtaine de participants, pour présenter son recueil de poésies "Un ange et quelques nuits" fraîchement publié. Elle nous a fait la lecture de quelques poèmes, des images fortes et surprenantes que j'aime beaucoup, puis elle a passé la parole à ceux qui voulaient partager leurs propres textes, ou encore des extraits des livres de Baudelaire, de Hugo, de Bonnefoy ou de Boringer. Nous avons entendu des poèmes en espagnol, en arabe, en allemand et en hongrois (devinez par qui). J'ai imprimé et lu 3,5 pages des textes parmi ceux qui murissent dans mon ordinateur ou sur mon blog pour tenter de réveiller mes fantômes...

   L'ambiance était chaleureuse comme d'habitude. Il manquait quelques "anciens piliers" mais la richesse des programmes proposée en cette période est énorme et il faut faire un choix. Beaucoup de nouveaux et jeunes visages que j'avais grand plaisir à découvrir pour échanger avec eux. Rien à faire, l'ancienne prof n'est toujours pas éteinte au fond de moi!

   

Soirée littéraire, ambiance festive
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Panique et bain délicieux

28 Octobre 2019, 10:36am

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Publié par Flora bis

   Difficile de retrouver l'autre univers, celui de la solitude, du silence, d'une certaine liberté aussi, après 10 jours intenses en famille... J'ai l'impression de débarquer sur une autre planète. Ma souplesse légendaire face aux changements fulgurants ne serait-t-elle qu'un lointain souvenir?... Face à moi-même comme unique interlocuteur, je m'observe, je note la panique qui m'envahit lorsqu'il faut retrouver en urgence un énième mot de passe pour communiquer, pour commander, payer en ligne  -  je m'essouffle, la gorge serrée, en apnée, je fouille et je ne trouve rien... Paysage apocalyptique qui ne fera que s'étoffer au fur et à mesure que le temps passera, me signifiant les preuves d'un déclin inévitable...

   Heureusement, il reste les mots, dévoués qui viennent à l'appel pour me plonger dans ce bain délicieux dont je ne comprends pas encore l'entière signification : d'où vient l'effet immédiat de bien-être qui m'envahit lorsque je les laisse affluer, ondoyer autour de moi pour en choisir ceux qui approchent le plus fidèlement la pensée... Une pensée qui, elle-même, la plupart du temps, se laisse modeler au contact des mots telle l'argile sous les doigts du sculpteur. C'est ainsi qu'ils m'amènent souvent vers des paysages que je n'ai pas choisis et ils m'ouvrent des horizons parfois surprenants. Comment s'ennuyer avec un jeu aussi mystérieux?...

 

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Obsolescence

9 Septembre 2019, 19:46pm

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Publié par Flora bis

   La cafetière a-telle fait son temps? Même pas 2 ans d'usure, vous la jetez... Pareil pour l'aspirateur : pas la peine de le faire réparer, cela coûtera plus cher qu'un nouveau, pas encore utilisé...

   Le canapé? Le tapis sous la table basse, les doubles-rideaux?... Encore en bon état mais passés de mode... Vous ne pouvez plus les voir : les magazines, les émissions de décoration dictent les nouvelles tendances et vous avez horreur de l'étiquette de "ringard" qui pourrait être collée sur votre dos!

   Des vêtements remplissent quelques cartons que vous portez aux nécessiteux : heureusement qu'ils existent pour éponger votre mauvaise conscience de jeter autant de choses encore en bon état mais  -  passées de MODE!

   La nouveauté vous rajeunit, vous donne bonne mine et l'illusion qu'avec quelques rafraichissements ainsi effectués, votre vie prendra une autre direction, plus dynamique, plus légère... Se libérer du poids du passé, des souvenirs pesants, de la platitude de votre quotidien emprisonnés dans des objets dont il suffit de se débarrasser : tous les gourous modernes vous le susurrent à l'oreille... Après tout, on n'a qu'une vie et elle ne doit pas être sacrifiée au nom des principes d'avant le déluge! C'est maintenant qu'il faut vivre, dans l'instant présent! Ni dans le passé, ni dans l'avenir, hypothétique et incertain! 

   Votre regard glisse sur votre compagnon avachi dans son fauteuil, en pantoufles éculées, le journal sur les genoux... La tête renversée, la barbe grisonnante de 2 jours, il ronfle, dans une confiance bienheureuse et ignorante. Pour l'instant.

(peinture: R.T. 1998)

Obsolescence

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Tentatives et tentations

2 Septembre 2019, 16:10pm

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Publié par Flora bis

Tentatives et tentations

   Une de mes amies a précisé (déjà, la nécessité de le formuler mériterait d'être analysé) qu'elle écrivait pour elle-même, sans un coup d'oeil sur le côté pour voir les réactions des lecteurs éventuels. Tout en redoutant sa susceptibilité, je n'ai pas pu m'empêcher de lui poser une question simple : si elle écrivait pour elle-même, pourquoi publiait-elle aussitôt sa production sur son blog, puis sur Facebook (élargissant ainsi son auditoire...) Il serait plus simple d'entamer un bon gros cahier à spirale, puis l'enfermer dans un tiroir, pour elle seule...

   Naturellement, supportant mal la contradiction, elle m'a accusée de couper les cheveux en quatre. Pourtant, si j'ai posé cette question, c'est qu'elle s'était posée à moi-même il y a 10-11 ans, lorsque j'ai commencé mes blogs et plus encore, à leur publication sur Facebook. J'ai cédé à l'envie irrépressible de mettre en mots les tourments qui m'assaillaient après la mort de mon mari : les souvenirs, ma place dans le monde, une liberté lourdement payée par la solitude, les bilans incontournables et l'obligation intime de mériter mon sursis. Peu à peu, les mots m'ont capturée et, au-delà de m'avoir secourue, ils sont devenus indispensables : les briques d'une vie plus vraie que la vie réelle...

   Au départ, j'écrivais dans un cahier mais rapidement, l'envie de partage m'a incitée à commencer mon blog français. Dans une langue d'adoption qui offre la distance nécessaire entre la réalité et sa perception. Je n'avais aucune prétention littéraire (de plus, les années d'expérience dans la jungle éditoriale pour les oeuvres de Gilbert m'ont rendue très méfiante), tout juste le plaisir de jouer avec les mots, la tentative d'attraper les plus justes, d'explorer leur puissance évocatrice. Rapidement, j'ai éprouvé l'envie de les lancer sur la Toile anonyme (pendant des années, sous pseudo) comme des bouteilles à la mer, sans prendre le risque d'un refus lapidaire et humiliant. Gloire minuscule et anonyme contre risque zéro.

   Soyons honnêtes : dès que nous exposons notre production, nous n'écrivons plus pour nous-mêmes. NOUS LA MONTRONS. Nous avons envie qu'elle existe. L'écriture reste lettre morte si personne ne l'a lue. Qu'elle plaise ou non, ce n'est plus de notre pouvoir.

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Point lumineux

10 Juin 2019, 10:54am

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Publié par Flora bis

Annette, Cathy, Godelieve et Annie

    Quelle conclusion à une semaine mouvementée, commencée pour moi, physiquement et moralement, au ras des pâquerettes!... RDV médicaux, pharmacies, douleurs et découragements, sous un ciel changeant, entre averses et soleil opaque, sans oublier le vent violent: le cocktail parfait pour secouer les rares moments de quiétude de ces derniers temps. Ce vendredi 7 juin représentait le point lumineux que je fixais comme un naufragé, pour pouvoir tenir jusque là, coûte que coûte!

   Mes quatre lectrices talentueuses, généreuses et joyeuses ont conquis le public, une fois de plus. C'est une chose étrange d'entendre son texte approprié, porté, partagé  -  faire vivre  -  par des interprètes qui y ajoutent leur propres couleurs... L'écouter comme s'il n'était pas votre créature, enfin, pas tout à fait: un peu comme regarder son enfant devenu adulte vivre sa vie; le fil qui vous attache reste indestructible mais assez distendu pour le laisser mener sa barque en pleine autonomie.

   Les échanges qui ont suivi étaient riches d'amitié, d'accueil chaleureux et spontané de la part du public que je ne connaissais pas. Mais ici, dans le Nord, une telle ambiance n'a rien d'étonnant! Et d'autres "points lumineux" sont nés pour continuer l'aventure à la rentrée...

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Crépuscule

28 Avril 2019, 17:40pm

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Publié par Flora bis

 

 

 

 

"(...) Faut-il se résigner à mourir dans une maison de retraite ? Entre les mains peu charitables qui vous manipulent comme un objet encombrant. J’ai fini par dire oui à la famille qui n’arrivait pas à me trouver une place en son sein… «En son sein»  -  drôle d’expression ! Je n’en attendais pas tant ! J’ai bien compris que je devenais une vieille chose acariâtre qui ne parvenait pas à être reconnaissante pour le moindre geste prodigué envers elle… Je voulais les punir ! Pour tout. Pour les heures interminables de solitude, pour le glissement impitoyable vers la déchéance. Pour l’allégresse avec laquelle ils se sauvaient après avoir accompli leur devoir. (...)"

(texte et illustration: R. T.)

 

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Kaléidoscope

13 Mars 2019, 10:20am

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Publié par Flora bis

   L'atmosphère est lourde, depuis le matin. Les adultes vont et viennent, le regard sombre. La femme, yeux rouges et lèvres serrées, teint crayeux, l'homme dépité, à la colère rentrée, colère qui ne demande qu'à exploser... Les vieux et l'enfant vaquent aux occupations-camouflage pour pouvoir se dissimuler dans les décors... Elle est familière des bouderies interminables, consciente que l'homme le supporte mal et viendra la supplier à genoux pour qu'elle arrête. Il tournicote autour d'elle, cherche l'issue mais elle le punit ainsi, triomphante... De guerre lasse, il s'enfuit au travail. La femme, sa victoire inachevée, s’enferme dans la buanderie. En silence.  Sa fille, adolescente maigrelette, guidée par une angoisse soudaine, secoue la porte fermée... Pas de réponse. Elle supplie en pleurant. La porte se déverrouille, la mère est debout, près d'un tabouret placé au milieu de la pièce, juste en-dessous d'une corde nouée à la poutre.

 

   Kaléidoscope... Il n'y a qu'à jeter sur papier les éclats de couleurs et laisser faire... Se laisser porter par des sensations, des intuitions... Ce plongeon peut s'avérer dangereux pour quelqu'un qui ne sait pas nager.

   Raconter des histoires... Héritage de mon père. Celui de mes deux parents. De mes grands-pères aussi, notre cinéma en noir et blanc, projeté sur les murs chaulés de la chambre pendant les soirées interminables d'hiver. Gourmandise de mon père à se laisser transporter (et transporter l'auditoire) sur les lieux même des événements ressuscités par la mémoire... Le souci permanent de ma mère d'une certaine perfection dans la vérité du fond et du détail. Suis-je faite de l'ensemble de ces apports-là? Dois-je en profiter pour restituer ce qu'ils m'ont transmis, en leur redonnant la parole?... 

   Comprendre, c'est pouvoir vivre. Ou alors, comprendre enfin, c'est la déchirure. Celle du voile bienfaisant qui permet tous les doutes et qui protège de la vérité. 

Kaléidoscope

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Voyage

6 Mars 2019, 10:11am

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Publié par Flora bis

   Je redoutais énormément ce voyage. J'y allais à reculons. Lâcheté et culpabilité pour faire face. Culpabilité devant ma lâcheté. Peur devant le spectacle de la déchéance  -  qui m'attend, moi aussi, à mon tour. Comme si c'était héréditaire... Ma mère m'a légué tant de choses, bon gré, mal gré.

   Chute brutale des températures, entraînant avec elles la bonne humeur... Le face-à-face avec le pays et les illusions, souvenirs remodelés par la mémoire. 40 ans de soleil remplacé par le froid, les giboulées dehors comme dedans. 

   Regarder la vieillesse, ce "naufrage" qui nous attend tous, avec un peu de chance, si on ne tire pas sa révérence à temps, avec un certain égard pour les proches qui restent. Regarder avec une douloureuse compassion une mère dont le sourire lumineux fait signe à  60 ans de distance, devenir une ruine hagarde qui perd la tête et quand elle retrouve, avec un effort poignant mais souvent vain, quelques repères éparpillés, pleure sur sa misère pesante et humiliante...

   L'angoisse plane au-dessus de moi comme un oiseau de malheur, un rapace aux ailes déployées, aux yeux acérés, guettant l'instant propice où je baisserais la garde, où je l'oublierais, m'abandonnant à un sentiment fugace qui ressemblerait au bonheur... Non, je dois rester vigilante telle que je l'ai presque toujours été. 

   J'ai mal au dos, rapace rongeant ses entrailles pour se nourrir, pour pouvoir continuer à voler. Parfois, une lueur d'espoir m'éblouit : le mot juste... J'aimerais que d'autres que moi puissent en être touchés. Incorrigible partageuse d'émotions que je suis...

  Tout a changé. La mort de ma mère, événement impossible à concevoir, même si je l'ai  craint et imaginé depuis longtemps... Je peux presque fixer l'instant où je lui ai  lâché la main... Comme l'abandonnant au sacrifice... Le poids est devenu insoutenable. Poids de la culpabilité, celui des chaînes, l'image de ce qu'elle est devenue, les remords de ne pas avoir empêché, du moins tenté d'endiguer le naufrage... L'aurais-je pu ? Pour se donner bonne conscience, on se réfugie dans ces excuses-là. Le plus dur reste le face-à-face avec soi-même, avec la projection de ce qui nous attend tous. La petite porte s'est entrouverte, elle ne se refermera plus. Le courant d'air passe et nous fait frissonner.

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Les fantômes discrets

18 Février 2019, 12:23pm

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Publié par Flora bis

 

   Je pense à lui, dans la cohorte des « discrets ». Je ne sais même pas quand il a déserté sa place, s'éclipsant sur la pointe des pieds. Un taiseux. Sa vie faite de renoncements. Depuis la naissance, sans doute.

   Je le côtoie, témoin doux et souriant, presque muet. Je l'observe, j'essaie de le déchiffrer un peu. Juste un peu... Les discrets perdent rapidement le peu d'intérêt qu'ils parviennent, tant bien que mal, à susciter. Sa casquette ne le quitte que pour la nuit. Le plus souvent, il porte un grand tablier bleu pour protéger ses vêtements, comme les hommes de la campagne. Sa démarche de «faucheuse» nécessite un appui, une canne, une bicyclette, le modèle pour femme, car il ne pourrait pas enjamber un vrai vélo d'homme. Moue de dépréciation, sourire méprisant, pensée tellement sonore qu'on l'entend... Son assurance, son amour propre en prennent un coup à chaque fois. Tant pis. A l'époque, pas de soutien psychologique pour les ratés, on les tolère, tout au plus. D'où vient son handicap ? De la naissance ou de l'enfance ? Il est l'aîné de six enfants.

   Il se marie tardivement. Sa femme lui a été recommandée, une petite chétive, à moitié sourde à cause d'une tante qui, lui voulant faire perdre le goût de l'entêtement, avait un peu appuyé sa gifle... Les lèvres serrées, l'un est aussi peu porté sur les choses de la chair que l'autre. La méprisant même, faute de mieux. Un grand lit le long du mur, occupé par la femme et l'enfant, cette barricade contre l'intrusion du mâle. D'ailleurs, celui-ci n'est pas très entreprenant, comme résigné. Ayant accompli sa tâche, désormais devenu inutile, il est relégué sur la couchette en contrebas. Le silence les enveloppe, chacun dans son monde opaque. L'enfant unique apporte un peu de mouvement et de sonorité dans cette vie en sommeil. Sa mère l'allaite jusqu'à ses deux ans. Elle arrive en courant pour réclamer le sein maternel et ses dernières gouttes de lait, jamais refusées, en dépit des petites dents pointues.

   Lui, j'essaie de l'imaginer jeune ; l'a-t-il été au moins ?... Sûrement un enfant timide et obéissant, craignant les claques, essayant d'offrir le moins d'occasion d'en recevoir. On dit que son père avait été un tyran autoritaire, menant sa famille d'une main de fer. Je regarde sa petite-fille adorée qui tape sur la tête dégarnie de l'ancêtre sans provoquer la moindre protestation...

   A l'école, il devait être aussi effacé, terrorisé à l'idée d'attirer l'attention. Le silence demeure comme seul refuge, quelque part dans l'arrière-cour, parmi les animaux, vaches et chevaux, à l'abri. Les instantanés de la mémoire me le restituent, la peau tannée par le soleil, les bras maigres aux muscles durcis par le travail qui ne cesse que le soir. Là, il prend le frais sur la véranda, assis très bas sur un tabouret fabriqué maison. Après, il ne reste plus que le sommeil comateux de fatigue qui comble la place des rêves érotiques...

    Un jour, il se fait attaquer dans la rue, la nuit tombée. Un coup derrière la tête. Son agresseur disparaît, le laissant dans le coma. Il survit. Il ne dénoncera jamais son frère cadet, jaloux d'un bout de vignoble en héritage. Les bons, les discrets sont incapables de rendre les coups...

Les fantômes discrets

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