La voiture quitte la nationale et emprunte une route départementale défoncée en direction du village. Le bout du monde ! J’ai toujours eu l’impression qu’il n’y avait plus rien après. Que seuls les initiés pouvaient connaître où menait le chemin en légers escarpements parmi les pâtures et les maigres bosquets d’acacias. Pour moi, vers le paradis.
La voiture suit les virages, essayant d’éviter les nids-de-poule creusés par les gels et par les pluies torrentielles du printemps. Les acacias commencent à se couvrir de grappes de fleurs blanches aux senteurs de miel. Le parfum des printemps de mon enfance… Tout d’un coup, je sens l’herbe soyeuse et tiède sous mes pieds nus…
La route grimpe vers la maison de mes grands-parents, tous deux décomposés, pacifiés depuis longtemps dans la même tombe, au cimetière minuscule du village, où ils sont rejoints par quelques autres figures familières de mon enfance. La mémoire corrige le néant et repeuple les rues jadis sablonneuses de leurs silhouettes en sépia délavée.
La maison a bien changé depuis la trentaine d’années que je n’étais pas revenue. A la place du bercail familial, œuvre de mon grand-père maçon, une coquette bâtisse que je ne connais pas, occupe le coin de la rue. Ma cousine me prend dans ses bras.
"L'écriture n'est pas une fin en soi, elle est la nostalgie d'un ravissement."
(Yasmina Reza)
Cent fois vrai pour moi. Il y a " la nostalgie" et il y aussi " le ravissement". Ils servent de moteur et de carburant, de terreau nourricier dans lequel peut s'épanouir le désir de l'écriture.
Ma nostalgie me ramène invariablement vers les souvenirs heureux: de mon enfance, de la jeunesse où l'on se croit invincibles, où l'on a (presque) toutes les audaces. J'étais de nature plutôt prudente, peu téméraire, mes vingt ans m'ont vue pousser des ailes d'indépendance, une envie irrépressible de goûter à la vie, me suggérant "Tu as le droit!" Bien sûr, il ne faut pas imaginer des aventures extraordinaires dans les années 1960-70, dans les cadres étroits d'un régime communiste (même dans "la baraque la plus gaie du camps communiste", comme on appelait la Hongrie de cette époque de la consolidation ayant suivi la révolution de 1956). Nos révoltes et prises de risque étaient bien disciplinées, pour ne pas dire intimes et souterraines. N'empêche que cette sensation de "croquer la vie" voire de "après moi le déluge" nous imprégnaient avec une force irrésistible. Mon ange gardien que j'ignorais encore superbement avait beaucoup de boulot qu'il accomplissait sans rancune.
Et moi, sans le savoir, j'accumulais ce terreau nourricier...
extrait). Cette fois-ci c'est la femme solitaire éternelle célibataire qui se raconte.
La Célibataire : Je ne peux pas me plaindre, j’ai été plutôt bien servie par la nature. De la beauté ? Je dirais plutôt du charme, ce pouvoir mystérieux qui m’a permis d’ensorceler à peu près tous ceux que je voulais. Je les enveloppais dans un halo de phéromones qui les tétanisait : oui, de phéromones comme chez les papillons ou les fourmis ! Je dosais savamment les ingrédients : une pincée de promesse de félicité, un brin de fragilité. Rares sont les hommes qui ne sont pas flattés à l’idée de protéger le sexe faible ! Le tout saupoudré d’un soupçon de mise à distance afin qu’ils soient ferrés à jamais, leur laissant entrevoir l’immensité de la perte si je leur échappais… Mon tableau de chasseest conséquent.
J’ai été une vraie baroudeuse du sexe : j’ai cumulé les aventures, dans une soif insatiable de conquêtes… D’où venait cette nécessité ? Quel besoin avais-je à combler ? Etait-ce l’envie de prendre le contre-pied de la frigidité lugubre de ma mère ? Ou alors, un simple appétit curieux pour les plaisirs de la vie qu’elle n’avait cessé de dénigrer devant moi... J’étais mince, presque sèche, le regard aiguisé pour repérer la proie… C’est le jeu qui m’intéressait, saisir la victime sans défense, jouer avec, en le laissant par moments s’éloigner mais toujours à portée d’un coup de griffe… Vous voyez le chat qui s’amuse avec la souris ? Jusqu’à ce que la bête, épuisée, exsangue, revienne en rampant vers son bourreau, le supplie de la croquer pour en finir… Mais cette phase du jeu ne m’amusait plus et, la plupart du temps, je m’en suis détournée avec lassitude.
C’est la conquête qui m’excitait et non la construction que j’imaginais fastidieuse, monotone, demandant trop de sacrifices. C’est pour les fourmis besogneuses et non pour les Diane Chasseresse ! Que faire d’une proie une fois capturée ? Elle perd tout son attrait. On est obligé de se lancer à la poursuite de la nouveauté… Le jeu de la séduction est autrement plus excitant que celui de la conservation ! J’ai toujours été piteuse ménagère. D’ailleurs, il n’y a pas un seul bocal de confiture dans mon placard ! Je préfère croquer les fruits quand ils sont encore juteux !
Dimanche frisquet mais ensoleillé. Mon jardin commence à se déplumer, le petit érable du Japon a perdu ses feuilles, le vert de la pelouse se couvre de taches rougeâtres et jaunes dans toutes leurs nuances.
Et moi, je contemple ce paysage perchée sur mon petit nuage rose, depuis vendredi soir... Après quelques répétitions, mon texte intitulé "Nos étés indiens" a été présenté devant une trentaine de personnes, dans le cadre de nos soirées littéraires mensuelles (depuis janvier 2007). A l'origine, je l'ai écrit en 2010, pour Richarda: elle a joué seule les cinq femmes solitaires qui racontent, au crépuscule de leur vie, le chemin qui les a menées à la solitude.
Au bout de 8 ans, l'envie m'est revenue de reprendre le texte. Pour mesurer si mon écriture a mûri... Pour revoir, approfondir, remodeler les personnages, archétypes féminins qui se sont laissé composer à partir des figures de femmes rencontrées tout au long de ma vie: famille, amies, inconnues de passage - mes propres expériences aussi, sans doute - le tout passé au filtre de l'imaginaire...
Cette fois-ci, je les ai confiées à quatre comédiennes talentueuses amies. Je ne suis pas metteur en scène, d'ailleurs, il ne s'agit pas d'une pièce de théâtre. Plutôt de monologues, découpés puis mélangés pour créer un certain rythme dans la progression des récits. Il n'y a pas de jeu de scène proprement dit: c'était une lecture sur scène.
En l'écrivant, j'avais l'intonation de chaque phrase dans l'oreille: plutôt, j'écrivais ce que j'entendais de leurs paroles dans ma tête. Puisqu'on revêt la peau de chaque personnage que l'on crée, on entend leurs paroles... Bien sûr, les interprètes ont droit à quelques initiatives. Je ne connais pas de jeu plus excitant, plus intéressant que l'écriture.
Le public nous a réservé un accueil très chaleureux, très enthousiaste, réchauffant mes mains glacées de trac pendant toute la durée du spectacle... Après, pendant 3 bonnes heures, nous avons échangé autour des verres et des plats de l'amitié.
J'ai terminé le remaniement de mon texte (2011) sur les "Quatre femmes solitaires". Au crépuscule de leur vie, elles racontent leur parcours. Si tout va bien, nous allons le lire devant notre petit public généreux mais exigeant, en novembre... Le trac... En voici un petit extrait pour chacune d'elles:
La mariée sans amour: "... Avec le temps, je me suis habituée à lui. Pour être honnête, je dois même avouer que j'ai fini par éprouver une certaine tendresse à son égard... Il avait beaucoup de mérite. Cependant, l'amour demeurait du domaine du "devoir conjugal", le bien nommé... Tous les prétextes étaient bons pour m'y soustraire! Mon mari s'est résigné à l'idée d'avoir épousé un glaçon. J'y pense parfois: il lui a fallu, sans doute, une sacrée dose de conviction pour faire l'amour à un objet inerte qui attendait que ça passe, en serrant les dents, toujours dans le noir et la chemise de nuit boutonnée jusqu'au cou..."
La célibataire endurcie: "... Quand on est jeune, une certaine inconscience ou le désir viscéral de trouver son partenaire est plus fort que l'hésitation à s'engager. En tout cas, plus le temps passe, moins je me vois faire de la place à une brosse à dent étrangère dans ma salle de bains! Ni conditionner le moindre de mes mouvements par le consentement de quelqu'un! A me battre pour la possession de la télécommande! Non, après tout, je n'ai pas fait toutes ces concessions à la vie, pour me retrouver avec un mari vieillissant et acariâtre, à classer ses chaussettes dépareillées et à repasser ses slips kangourous tue-l'amour..."
L'abandonnée: "...Je l'observais à faire le beau devant une jeune collègue, célibataire, la trentaine à peine, la working girl dans toute sa splendeur. Regardez-le! Ridicule... Il frétille comme un poisson dans le filet... Il y était, d'ailleurs, dans le filet de cette blondasse, vulgaire et scandaleuse! Ou alors, il n'y avait que moi qui la trouvais vulgaire... Parce qu'elle était plus jeune et plus fraîche que moi, qu'elle traînait derrière elle un parfum de nouveauté que je n'avais plus depuis vingt ans... Je le voyais, avec le trac du jeune homme à son premier rendez-vous, mais ce trac ne s'adressait plus à moi... Il était comme rajeuni. Il brillait de ce petit feu intérieur que j'ai bien connu dans un passé lointain..."
L'amoureuse: "...Nous avons mis cinquante ans à nous découvrir, à nous séduire, oui, je peux le dire, inlassablement… Je connaissais chaque centimètre carré de son corps, accueillant et familier… Au lieu de m’en lasser, cette intimité si rassurante demeurait une source de plaisir renouvelé et réciproque. Pas question de routine sans âme, en pensant à autre chose, et surtout pas à quelqu’un d’autre !...
Nos corps ont changé petit à petit, sous les yeux de l’autre, et cette lente métamorphose devenait familière, une nouvelle source de tendresse. Oui, je l’ai aimé avec les cheveux en moins, les kilos en plus, avec la même flamme dans le regard que je parvenais encore à susciter. Il était là, le jeune homme, inchangé, dans cette petite flamme qui nous rappelait si généreusement notre jeunesse…"
Je continue le travail sur mon texte autour des femmes solitaires. A l'origine, elles étaient cinq, autant de destins dont le point final était la solitude: choisie ou imposée. Pour la version retravaillée, j'en garde quatre. Laquelle éliminer?...
J'ai le choix entre "la femme battue" et celle qui était "heureuse" au moment ou la mort lui a pris son compagnon. Son destin est le seul "contrepoint" dans la série sans illusion. Tout comme dans la vie, en fin de compte.
En écrivant, j'essaie de me mettre dans la peau du personnage afin que ses paroles sonnent aussi naturellement que possible. C'est un exercice à la fois jouissif et épuisant. A chaque fois que j'ouvre le fichier, je retravaille, je fignole l'ensemble, à partir du début. Je sais que je pourrais poursuivre ce travail de fourmi indéfiniment. Un jour, il faudra dire stop.
Parler de la souffrance d'une "femme battue" (hélas, cela devient un statut, une étiquette) est un sujet. La souffrance, en général, est digne d'un plus grand intérêt que le bonheur, pour les créateurs dans tous les domaines. Une histoire de catharsis, sans doute.
C'est pour cela que j'ai choisi de garder, finalement, "la femme heureuse". J'aime le rythme créé par le contrepoint, c'est vrai. J'aime encore plus le défi de raconter le bonheur, sans que cela se vautre dans la niaiserie.
Parler des trains qui arrivent à l'heure. Réveiller un "non-sujet".