Bribes de mémoire 43. fin de l'aventure Natacha
Je me suis égarée bien loin de Moscou et de mes vingt ans ! Il faut
cependant que je raconte la fin de notre aventure avec Natacha. Elle est étudiante en histoire, brillante, vive, pleine d'humour et très belle : brune avec des yeux magnifiques (mis en
valeur par un minutieux maquillage) dont la couleur oscille entre le gris et le vert, selon celle du jour. Elle a, naturellement, beaucoup de soupirants. Dans notre promiscuité forcée, nous
pouvons observer de près la technique de séduction de la femme russe : faire languir à l'extrême le pauvre jeune homme, déjà sous hypnose comme un lapin dans les phares d'une voiture, en le
mettant en concurrence autant que possible. Le sommet de l'art arrive au moment où elle en invite trois ou quatre à la fois dans notre petite chambre et pendant qu'ils s'escriment pour ses
faveurs, elle brille dans le cercle magique, telle une reine entourée de ses vassaux !... Avec Marie, nous assistons, médusées, à ce spectacle inimaginable chez nous !
Avec cela, Natacha est une vraie fille provinciale, romantique, pudique à l'extrême qui ne se déshabille que dans le noir, sous sa couette et je suis à peu près certaine que les
soupirs de ses amoureux transis n'ont jamais été récompensés !
Nous vivons des mois joyeux en sa compagnie, nous initiant au thé russe auquel elle ajoute une cuillerée de confiture maison à la place du sucre. Elle nous apprend un russe
savoureux et riche. Un jour, la foudre nous tombe dessus : la police débarque dans notre chambre pour perquisition ! (Un nouveau pan du vocabulaire à apprendre...) Les deux policiers mornes nous
demandent de vérifier s'il ne manque pas quelque chose dans nos affaires. Effectivement, en cherchant, nous constatons la disparition de quelques uns de ces pantys en couleur, très à la mode fin
des années soixante, avec de la dentelle sur la bordure qui devait dépasser de sous la minijupe. Ils les retirent triomphalement du fond des bottes de Natacha...
Nous apprenons dans la foulée qu'une plainte a été déposée contre elle par d'autres filles qui l'avaient prise sur le fait de chiper leurs affaires dans la douche ou dans leur
chambre. Un "tribunal des camarades" (tovarichtcheskiï soude) est même instauré au parfum d'un vrai procès stalinien auquel nous sommes convoquées pour témoigner. Angelina,
notre Bulgare me déçoit gravement en se donnant à coeur joie dans l'accusation comme pour s'attirer les bonnes grâces. Dans un sentiment de profond écoeurement, je défends Natacha...
Elle passe 24 h au commissariat et tente de se taillader les veines avec une lame de rasoir prise lors de la perquisition. Nous recevons un coup de fil nous invitant à venir la
chercher. Elle est exclue de l'Institut Lénine et autorisée de s'inscrire à l'Institut Kroupskaïa (la femme de Lénine), moins prestigieux... Nous ne la reverrons plus.
la suite suivra...