Oeuvre de Gilbert * La Trilogie Armstrong (inédit et inachevé) 20.
Le jazz - Philibert Tique ne le découvrit que très tard, bien après le retour en Amérique de Steve King - s'était incrusté à son insu dans chaque cellule du lycéen laonnois. Le jazz et surtout ses rythmes. Jamais plus Philibert ne pourrait écouter une musique ordinaire, fut-elle de Mozart, Beethoven ou Schubert, sans la sentir infirme des "cadences de Louis", comme il finit par les appeler ; jamais plus il ne se lèverait sans écouter en boucle dans la salle de bain, comme d'autres le font pour les informations, I wonder, I wonder, I wonder, cet emblème d'Armstrong 1, sans revoir la main noire de Jane King poser le disque sur la platine, une main animée par le plaisir qu'elle allait déclencher, ce don du ciel : sentir se mettre en mouvement chaque parcelle de l'âme.
Adulte, Philibert s'était demandé ce qui avait précédé, de son obsession pour le temps ou de son goût pour le jazz. Etait-il devenu un spécialiste de Proust parce que Louis Armstrong et quelques autres avaient fait germer le rythme en lui, le transformant en métronome instinctif qui claquait des doigts en cadence, agitait le pied, secouait la tête ? Fallait-il penser, au contraire, qu'il n'avait été sensible aux avances musicales de Jane King que pour la bonne raison que quelque chose en lui, une obsession du temps qui pulse, ronge et détruit, germait dans son corps depuis la conception ? A ce débat théorique, il n'apportait aucune réponse. Sans doute l'inné, un sens particulier du temps, de ses rythmes mortels, s'était confondu avec l'acquis, la chance de croiser, dans le désert de Laon, une famille capable de l'éveiller à un autre monde, de transcender, pour quelques temps, sa terreur de la mort en goût pour une musique de vie.